Du philosophe, on ne connaît plus depuis 2013 que les hystéries télévisuelles. Pourtant, Alain Finkielkraut a longtemps été une respectable référence intellectuelle. Aujourd’hui, la rencontre avec un troupeau de vaches gambadant le sort de son embourbement identitaire.

Alain Finkielkraut – @ Renaud Camus via Flickr – image modifiée

En 1977, il se fait connaître en publiant avec Pascal Bruckner un essai intitulé Le Nouveau Désordre amoureux. L’enfant de parents juifs polonais déportés dans les camps de la mort et réfugiés à Paris entre dans la vie de la pensée en dénonçant le mythe situationniste de la libération sexuelle. « L’amour ne se prête pas à la révolution », défend-t-il avec son acolyte. Cinq ans après, Le juif imaginaire lui vaudra un second grand succès, et une inscription durable sur les étagères des libraires français. L’héritage de la judaïté, mai 68, l’amour, le penseur engagé veut sonder son époque et l’éclairer de ses lanternes, les grands auteurs, Péguy en premier. Mais au fil des décennies, celui qui anime toujours brillamment l’émission Répliques sur France Culture le dimanche matin réduira son champ d’études. La République deviendra sa religion, la montée de l’antisémitisme sa peur, les musulmans son obsession. L’identité malheureuse, sorti en 2013, concentre ces thèmes à travers l’analyse d’un monceau de faits divers comme l’affaire du voile de Creil en 2005. Catalogué réactionnaire, on n’attendait plus de l’Académicien autre chose que des poncifs identitaires servis par un style léché et une grande érudition. Mais c’était sans compter la grâce bovine.

En 2016, lors de son entrée à l’Académie Française, il évoque le visionnage d’un documentaire devant une assemblée surprise par la vache qu’il a fait graver sur son épée. La réalisatrice Frédérique Mergey montre dans ce film la sortie d’un troupeau de bovins de leur étable après l’hiver et les gambades de bêtes heureuses de retrouver leur prairie verdoyante. Ému par cette danse que l’industrialisation de l’élevage intensif menace, le philosophe s’est emparé du sujet. Des conversations avec son amie la philosophe Elisabeth de Fontenay, sensibilisée depuis longtemps à la cause animale, poussèrent le croisé des mots vers une nouvelle terre sainte. Des animaux et des hommes, paru en septembre chez Stock, n’est pas un essai personnel mais une somme de retranscriptions d’émissions de Répliques dans lesquelles furent évoquées la condition animale, les conditions d’élevage, les menaces de l’intensification et de la déshumanisation de la production carnée…

Des animaux et des hommes

Finky ne parle pas en son nom propre mais veut contribuer au débat en présentant des avis variés et parfois divergents. Initiative louable, qui permet effectivement de mieux aborder ce sujet complexe. On en sort secoué. Est-ce souhaitable que les éleveurs ne donnent plus de noms à leurs vaches, désignées par des numéros ? Que l’animal soit réduit à un objet d’usine, intégré dans un cycle de production dirigé par ceux que l’on ne nomme plus éleveurs ? La ferme des mille vaches est-elle l’horizon indépassable du bovin français ? Pour Finkielkraut, il faut protéger et même restaurer le lien entre l’animal et l’homme, ce dernier devant accepter de manger moins pour mieux se nourrir. La collaboration entre les animaux et les hommes est de mise. Le technicien n’a pas sa place à la ferme, le paysan-éleveur est irremplaçable. Le steak ne doit pas être compétitif et rentable, il doit être l’ultime acte terrestre d’un animal qui aura vécu, gambadé, brouté. Simple, basique, ce mantra mérite d’être médiatisé.

Mais le philosophe ne s’oublie pas totalement, il n’hésite pas à exprimer sa colère à l’endroit des vegans qui radicaliseraient un débat très important et les antispécistes qui n’ont qu’une relation anthropomorphe aux animaux. Ceux-là ridiculisent la cause animale et sont moins aimés par Finky qu’un troupeau de bétail, comme il le prouvera dans ses quelques apparitions médiatiques de septembre. Le philosophe se révèle ici comme un éternel réformiste, il ne se retrouve pas dans l’idée d’une lutte quelconque, ne connaît que le débat, la confrontation des idées, il n’aurait pas l’idée de tolérer les vegans qui vont, malgré tout, dans le même sens que lui sur ce discours. De la même façon, il ne désigne pas de responsable ou d’ennemi, ne remet pas en cause le capitalisme, qui est pourtant la source d’un productivisme actuel qui déshumanise notre relation aux troupeaux.

Sa contribution n’en est pas moins intéressante, gageons que l’inhumanité qu’il a décelée dans notre rapport aux bêtes lui insuffle plus de compassion vis-à-vis de ses pairs.

Image de couverture : @ RENAUD CAMUS VIA FLICKR – IMAGE MODIFIÉE