La grosso-quoi ?

La grossophobie, une discrimination peu reconnue. Elle a pour définition l’ensemble des attitudes et des comportements hostiles qui stigmatisent et discriminent les personnes grosses, obèses ou en surpoids. L’image que les gens ont des personnes en surpoids est péjorative, on aperçoit qu’ils sont systématiquement rabaissés.

Quand on me parle de grossophobie, je pense à des mots, des rires, des regards, des réflexions blessantes et profondément méchantes sur les gens dits « en surpoids ».

Clémence, 16 ans

Quand j’entends ce mot, cela m’évoque mon quotidien. De la haine, du dégoût, ce sont les mots que traduisent les regards des gens envers nous, que ce soit dans la vie privée, la vie publique ou la vie professionnelle.

Paula, 22 ans

Des insultes plus fortes que la loi

En France, l’association Allegro Fortissimo, créée par Françoise Fraïoli en 1989 se bat pour lutter contre cette discrimination. Cette dernière que l’on appelle tous aujourd’hui la grossophobie – est reconnue dans le droit depuis 2001, par l’article 225-1 du code pénal. Cette loi inflige pour toute discrimination envers l’apparence physique d’un individu une amende de 45 000€ et une peine de 3 ans de prison.

© Charlène Sénéchal

C’est une bataille de tous les jours, que l’on peut comparer à un combat de boxe n’ayant pas de fin. Dur, stressant, avec un sentiment de solitude, telles sont les conditions de vie quotidiennes auxquelles font face les personnes en surpoids, avec comme seul soutien celui de la loi qui condamne la grossophobie.

La grossophobie, on la remarque même dans les magasins, quand je rentre dans un magasin de vêtements, la vendeuse ne me dit pas « Puis-je vous conseiller ? » ; elle dit « Ici, on ne fait pas votre taille, vous devriez aller sur internet.

Laura, 18 ans

Maladresse et manque d’adaptation, le monde de la mode n’est donc pas approprié à chaque type de clientèle et Laura en a subi les dures conséquences. Cette incompréhension face aux « grandes tailles » engendre des frustrations, des déceptions et des moqueries.

Je me suis fait interdire l’entrée dans un wagon car je prenais trop de place selon les passagers. Ce fut le voyage le plus humiliant de toute ma vie, une réelle humiliation.

Thibault, 20 ans

« Ne saute pas dans l’eau ! Tu risques de la vider ! L’eau va déborder ! Ton maillot de bain ne tiendra pas » ce sont des insultes horribles à entendre, surtout pour moi qui adore la piscine

Maéva, 18 ans

La loi n’est-elle pas assez solide pour être applicable tous les jours pour les personnes atteintes de moqueries de ce genre ? La grossophobie change une vie, un changement dont Charlène et Joséphine se seraient bien passées. Elles nous expliquent les différentes situations auxquelles elles ont été confrontées, qui ont en commun le rejet de leur apparence.

Je n’ai plus la même vie que les autres parce que depuis 5 ans, je subis des moqueries et je finis par craquer. Je grossis encore plus. Aujourd’hui, j’ai des troubles du comportement alimentaire, soit je me prive de nourriture jusqu’à en faire un malaise ou bien je mange énormément jusqu’à en être malade.

Charlène, 20 ans

J’ai l’impression d’avoir affaire à des médecins à chaque coin, de rue. Ils me disent tous, « bois plutôt du coca zéro, c’est mieux pour ton régime » ou « tu devrais manger une salade au lieu d’une pizza », c’est humiliant.

Joséphine, 24 ans

À l’approche d’une personne en surpoids, tout le monde devient médecin. Les docteurs d’une journée veulent donner des conseils nutritionnels alors qu’il est démontré que la stigmatisation des personnes grosses a un impact plus négatif que positif sur leur mode de vie. Ils ont tendance à manger plus, et risquent de tomber dans des troubles alimentaires obsessionnels compulsifs.

Des répercussions physiques et psychologiques

Je n’en parlais pas, j’avais honte. J’avais un dégoût de moi-même, je me disais que si on riait de moi c’est qu’il y avait une part de vérité

Rebecca, 18 ans

Pour les personnes qui subissent la grossophobie au quotidien, on aperçoit de réels effets secondaires tels qu’une perte de confiance en soi, un taux de stress anormal, des dépressions, des troubles de l’humeur, de l’insatisfaction de soi et de son corps.

© Antoine Chereau / dessin extrait de l’album « L’égalité est un long fleuve tranquille »

Cette discrimination peut être à la fois physique, par des coups, morale par des moqueries, voire même psychologique par les remises en question perpétuelles que cela entraîne chez les personnes en surpoids. Toutes ces entraves à la liberté d’être ce que l’on est remettent en question les activités que pratiquent ces jeunes.

Les gens ont une vision de l’homme beau et musclé, preuve de virilité. Je n’étais pas l’homme idéal, en léger surpoids, je n’osais pas aller à la piscine car tout le monde allait se moquer de moi et de mes bourrelets.

Paul, 23 ans

J’étais angoissé par l’EPS, je vais chez mon médecin pour demander une dispense et elle me répond que j’en ai fort besoin. Elle m’a traité « d’obèse », « de moche » et elle a fini par dire que « les gros sont malsains.

Charlie, 17 ans

La peur d’être insulté ou moqué transforme ces espaces de loisirs, censés être épanouissants, en source d’angoisse pour les deux hommes.

La vie quotidienne est chamboulée. Cela commence dès le réveil, chez soi.

Je ne peux plus mettre les habits que je veux : mettre une robe ? C’est comme partir à l’abattoir, je sais que je vais me faire critiquer, c’est à croire qu’une personne en surpoids ne peut pas être jolie dans une robe.

Jessica, 24 ans

La plage et les terrasses de café, lieux associés à la convivialité, au calme, à la tranquillité et à la bonne humeur sont pour Coralie et Carl synonymes de crainte et de moqueries.

J’ai eu beaucoup de critiques sur mon corps, dans la rue ou dans les restaurants, des moqueries qui m’ont fait perdre confiance en moi. En été, je n’imagine pas une seconde d’aller à la plage, je ne me sentirais pas à ma place.

Coralie, 21 ans

Maintenant, je m’interdis des choses, par exemple je me refuse d’aller boire un verre avec des amis par peur qu’on me refuse par crainte de casser une chaise.

Carl, 23 ans

Comme pour Roméo et Juliette, l’envie d’aimer est parfois incomprise. Marine nous explique comment la grossophobie, à l’image de la pièce de William Shakespeare, perturbe sa vie amoureuse.

Détruite par les insultes, j’étais persuadée que je ne plairais jamais à personne, quand un homme me parle, j’ai l’impression de ne pas être assez bien pour lui. Je passe à autre chose très vite, le manque de confiance en moi me fait douter de sa sincérité.

Marine, 18 ans

Un sentiment de rejet est partagé par toutes ces victimes de grossophobie. De cette discrimination du trait physique de l’individu résulte des mises à l’écart, comme si les personnes en surpoids n’avaient pas leur place dans les lieux publics.

Le droit à la différence est un droit bafoué par ce virus qu’est la grossophobie, et est alimenté par le manque d’ouverture d’esprit. Cette discrimination paralyse une partie de la jeunesse qui a tout simplement soif de vie, en les forçant à se poser des questions sur leur propre légitimité à vivre des moments inoubliables comme une soirée entre amis, sous prétexte d’être différents de la normale, comme si tout le monde devait avoir un corps d’athlète de haut niveau.

Des ripostes contre cette nouvelle forme de discrimination

Petit nouveau du dictionnaire, la « grossophobie » fera son entrée dans le Petit Robert à la rentrée 2019. La loi contre la grossophobie existe mais elle est très peu appliquée. Lutter contre cette discrimination implique de changer les mentalités individuelles, et cela passe par l’ajout de ce mot dans le dictionnaire ; non pas pour le banaliser, mais seulement pour le définir afin d’être capable de lutter contre.

L’Académie a enfin accepté d’ajouter ce mot à la langue française après plusieurs années de combats de Gras Politique (un collectif de personnes en surpoids qui ne supportent plus la grossophobie quotidienne) pour reconnaître les discriminations envers les personnes en surpoids.

Je pense que c’est une bonne chose, ça va peut-être permettre aux gens d’aujourd’hui et surtout de demain de savoir que ça existe et de le définir réellement, reste à savoir si cela va faire avancer la société.

Isabelle, 23 ans

L’arrivé du mot « grossophobie » dans le dictionnaire est selon moi un premier pas de fait. Je l’ai vécu comme de la reconnaissance de nos luttes et souffrances.

Charlotte, 19 ans

Cette lutte contre la grossophobie est rendue possible également par des actions militantes, comme celles de Daria Marx et Eva Perez-Bello, fondatrices de Gras Politique et auteures du livre Gros n’est pas un gros mot. Elles l’ont écrit comme témoignage de leur propre expérience. Pour elles, « gros » est un simple qualificatif mais les stéréotypes que les gens ont sur les personnes grosses alimentent la grossophobie, qu’elles combattent fermement. Elles expliquent dans leur livre qu’ « être gros n’est pas une maladie de volonté » : « on est au courant qu’on est gros, on a pas besoin de nous le rappeler ».

Pour ces deux femmes qui n’ont pas honte de se qualifier de grosses, ce livre a pour but de libérer la parole des personnes en surpoids. 

On voudrait que les gens comprennent qu’il y a un côté systématique de cette discrimination et que l’Etat y a un rôle

explique Daria Marx

Cette cause est cependant soutenue de plus en plus par les politiques français, non sans l’aide d’une certaine pression des militants, à l’image d’Hélène Bidard, adjointe de la Maire de Paris Anne Hidalgo, qui est également chargée de l’égalité femme-homme et de la lutte contre les discriminations et des droits humains.

Des campagnes de sensibilisation seront lancées dans les collèges, auprès du personnel médical travaillant avec la Ville, au service des ressources humaines de la mairie « pour veiller à des processus de recrutements plus justes », selon Hélène Bidard.

De nos jours, le droit à la différence s’est un peu perdu. Ce sont des moqueries, des regards, des insultes que subissent les personnes victimes de grossophobie, pourtant une loi les protégeant de ces injures n’est jamais appliquée. En effet, il est difficile de prouver que l’on a été victime de grossophobie, notamment dans le cas d’insultes verbales ; les harceleurs bénéficient alors souvent d’une certaine impunité. Les témoignages des personnes en surpoids ainsi que des associations comme Gras Politique tentent cependant de faire réagir la société française. Il existe un réel travail politique à mener sur les discriminations à l’emploi et  la mise en place d’infrastructures adaptées dans les lieux publics. Une augmentation des campagnes de sensibilisation auprès de la jeunesse abordant ces aspects du vivre-ensemble est aussi nécessaire. Car ce sont nos responsabilités individuelles et collectives qui redonneront le prestige de notre devise française: « Liberté, Egalité, Fraternité ».