Au festival Cabourg, Mon Amour, l’équipe de L‘Alter Ego a eu la chance de passer un petit moment avec le groupe L’Impératrice, juste avant leur concert sur la grande scène. L’occasion rêvée pour revenir sur la sortie de leur premier LP, l’acclamé Matahari, sur leur vision de la pop en France et sur quelques moments marquants de leur jeune carrière. Rencontre privilégiée avec Flore (chant), Charles (guitare) et Tom (batterie), les trois piliers d’un groupe en pleine ascension.

charles © Julia Galan pour L’Alter Ego/APJ

Vous avez sorti récemment un disque qui s’appelle Matahari, comment s’est passée la sortie ?

Charles : « C’était beau ! À chaque fois qu’on a sorti un disque, on a toujours eu des réactions et des retombées presse, etc… Mais là c’était différent. Le matin où on s’est réveillés, on avait reçu énormément de messages, on ne s’y attendait pas du tout. Même à minuit pile, c’est-à-dire à la publication sur les plateformes, on recevait des retours ultra positifs et bienveillants. Ça nous a fait pleurer, c’était tellement émouvant. C’est la première fois qu’on ressent une telle émotion autour d’un projet. Sortir un album c’est un accouchement, c’est douloureux, ça implique beaucoup d’abnégation. Forcément, une réaction comme celle que l’on a reçue, ça soulage vachement. C’était énormément d’amour, une montée d’endorphine immense. »

Tom : « Le disque est sorti il y a 3 mois, mais cette montée d’endorphine n’est toujours pas redescendue, on est toujours sur un petit nuage. »

C’est quoi la suite, un nouvel album après la tournée ?

L’Impératrice : « D’abord l’objectif c’est la tournée, on va défendre le disque et puis on va rencontrer notre public dans tous les festivals de France et d’ailleurs. Après on va recommencer à écrire, c’est l’idée, mais actuellement on est complètement sous l’eau. Pour l’instant, on cherche à faire une sieste plutôt qu’à prendre du temps pour écrire (rires) ! Mais ça va venir au fur et à mesure, le deuxième album est en ligne de mire… Il sera plus estival, plus coloré, plus pop, moins mélancolique. Celui qu’on a sorti est très nocturne ; celui-là sera plus diurne, plus ensoleillé. »

Est-ce que vous avez l’impression d’appartenir à un mouvement ou une mode « pop française » ? Comment vous placez-vous par rapport aux autres groupes ?

L’Impératrice : « On appartient malgré nous à ce renouveau de la scène française, qu’on appelle French Touch 2.0. On ne l’a pas choisi ; d’un autre côté on trace notre chemin, on fait de la musique de manière plutôt autonome et hédoniste. D’autres groupes ont un son plus brut ou plus urbain, très actuel on va dire. Nous, on se fiche un peu de l’actualité et des codes qu’il est bon de respecter, souvent dictés par tel ou tel label. On a la chance d’être dans un label indépendant qui s’appelle Microqlima et qui nous soutient dans cette démarche complètement en marge des tendances. On a peu en commun avec d’autres groupes de la scène Française comme Eddy de Pretto et Thérapie Taxi. Ce sont des gens qui utilisent un vocabulaire qu’on ne retrouve pas dans notre musique. Il y a toute une partie de la scène qui s’inspire du quotidien, qui exprime ce qu’elle vit à travers leurs morceaux de façon très actuelle ; et puis il y a les groupes comme nous qui explorons un héritage, des influences. Pour L’Impératrice, c’est l’héritage Français des années 70 : Michel Legrand, François de Roubaix, Michel Berger, Gérard Manset ou la Space Disco comme Space, Space Art et même Jean-Michel Jarre. On essaye de s’inscrire dans cette veine mais dans une sauce plus moderne. »

Flore © Julia Galan pour L’Alter Ego/APJ

Comment vous voyez cette pop française dans dix ans ? Pensez-vous que cet effet de mode va s’essouffler ?

Charles : « Oui ça va s’essouffler parce que tout est cyclique. Quand il y a eu la réapparition du rock en France avec les Baby Rockeurs, ça a duré 5 ans et puis on n’en a plus entendu parler. Tout est une réutilisation perpétuelle de ce qui s’est fait avant avec des nouveaux styles vestimentaires et des nouveaux traitements médiatiques. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ! Donc oui, à un moment l’utilisation du français va redevenir ringarde mais ce n’est pas grave. Puis ça va re-revenir… Nous on a un avantage, c’est d’être en marge des tendances, en tout cas vis-à-vis de l’utilisation de ce français là, puisqu’on écrit aussi en anglais. On fait des trucs dans notre coin, on avance doucement. Peut-être qu’à un moment notre courbe arrivera au niveau des tendances et que tout le monde fera notre musique, qui sait ? »

Flore : « Ça me fait penser un peu à la démarche de Lomepal, qui s’est vraiment placé en marge de ce qui se faisait dans le rap français, à assumer cette élégance et ce truc féminin. Sa pochette où il est grimé en femme, c’était complètement ouf quand il l’a sortie. Il a une façon d’utiliser la langue qui est pour moi très différente des rappeurs français et c’est ce qui va rester. Le fait d’être en marge c’est hyper malin parce qu’il se démarque beaucoup. Il a fait du rap la nouvelle pop, avec Roméo Elvis notamment. Musicalement, je serais curieuse de voir comment le vent va tourner. »

Charles : « Je pense que ce truc de français va encore durer parce qu’on arrive à une époque où les gens ont besoin d’identité. Ils ont besoin d’être fiers de leur patrimoine et de leur pays. On est arrivé dans un système de « tout français » où tout le monde bouffe bio et local… Tout est politique quoiqu’il arrive et la musique est aussi très sociologique. C’est très cohérent pour moi, on est à la croisée de plusieurs générations, celle de nos parents est plus ou moins en train de s’éteindre en terme d’influence. Nous sommes en train de prendre les rênes. Ça se ressent à travers cette nouvelle pop culture, ce nouveau cinéma français par exemple, ou même dans la culture art plastique. Ça fascine aussi à l’étranger, par exemple on s’est aperçus qu’on avait un vrai public au Brésil, au Mexique et en Allemagne, malgré le fait que la langue soit une barrière. Quand on a joué à New-York, des américains qui ne parlaient pas un mot de Français chantaient nos paroles en disant n’importe quoi (rires). Il y a les deux méthodes : d’un côté Christine and the Queens qui traduit ses chansons en anglais, de l’autre des groupes comme La Femme qui se sont complètement exportés sans traduire leurs morceaux… Le nombre de gens qui écoutent des chansons en anglais sans comprendre les paroles, ça n’a jamais été une barrière. Ce processus est juste en train de s’inverser très lentement et tant mieux ! On est à la conquête du monde ! »

L’impératrice © Julia Galan pour L’Alter Ego/APJ

C’est l’objectif ?

L’Impératrice : « L’idée c’est d’aller rencontrer les gens qui nous écoutent. Bien sûr l’Atlantique c’est fascinant et excitant. On aimerait tellement faire une tournée au Brésil, aux États-Unis… Il y a des opportunités, il faut les saisir au bon moment et de manière assez intelligente, c’est comme tout. Il faut être stratégique. »

Si vous deviez me raconter l’histoire d’une chanson, juste une, sur le nouveau disque.

Charles : « La chanson Matahari c’est très drôle la manière dont ça s’est fait. C’est d’ailleurs assez symptomatique de ce qu’on demande dans le circuit de la musique actuellement. En fait, c’est parti d’accords que j’avais trouvé il y a très longtemps, j’avais fait à l’époque une première maquette très différente du morceau qui existe aujourd’hui. Au moment où on bossait vraiment sur l’album et où on peaufinait les paroles, on a écrit un morceau instrumental très long qui existe maintenant sur le disque. On est allés en studio l’enregistrer, on a d’ailleurs eu le droit à un super percussionniste. Puis le producteur avec qui on bossait nous a proposé de faire arranger les cuivres par Eumir Deodato. C’était un peu un rêve de gosse pour nous parce que ce type c’est l’alter ego de Quincy Jones, voire son meilleur ennemi. Ils étaient complètement sur le même genre de projet. Quincy Jones produisait Michael Jackson alors que Deodato s’occupait de Sinatra, Kool & The Gang, etc… C’était fascinant, on s’est retrouvés avec un très bel objet de 7 minutes. Mais, à la demande les labels et pour une question d’efficacité, on a dû faire une version de 3 minutes. Ça n’a aucun sens sur ce morceau, donc on a rajouté des voix. On s’est complètement éloignés de la démarche de base mais on l’a fait consciemment, on s’est appliqués à le faire. C’est amusant de voir qu’il faut faire beaucoup de concessions même en étant dans un petit label indépendant. Un album coûte cher et il faut faire attention au public, il faut savoir lui parler. Au lieu d’imposer l’une ou l’autre versions, on a mis les deux sur l’album : on a laissé le choix (la version de 7 minutes a pris le nom de Matahari, Le retour, ndlr). »

Tom © Julia Galan pour L’Alter Ego/APJ

Vous avez beaucoup tourné avec vos précédents projets (les EPs L’impératrice, Sonate Pacifique, Odyssée et Séquences)… Racontez-moi la meilleure expérience de scène et juste après la pire que vous ayez vécue.

L’Impératrice : « Forcément il y a les deux Casino de Paris qu’on a rempli en avril pour la sortie de l’album, il y avait un truc très fort. Les deux soirs c’était fou ! Après on a le souvenir d’un concert qui pourrait être dans les catégories pire et meilleur à la fois. C’était à New York et c’était complètement dingue. On n’avait pas eu le temps de faire de balances et on devait régler plein de problèmes techniques, mais la date était magique. C’était dans un petit club, ça faisait longtemps qu’on n’avait pas fait de toute petite salle comme ça, les gens étaient fous. C’était horrible et en même temps génial, un truc hyper schizophrénique (rires) ! Après oui, on a fait des trucs affreux… Mais de toutes façons, à part s’il y a un énorme problème technique et que tout le concert est foutu, on arrive toujours à s’amuser sur scène quoi qu’il arrive. Même si tu n’as personne devant toi ou que tu as des gens bourrés, ce n’est pas si grave. On fait ce qu’on aime faire, tous ensemble. »

Merci à vous trois ! Pour finir, si vous deviez me faire découvrir un album sorti récemment, lequel ce serait ?

Tom : « L’album de Gorillaz que j’écoute pour m’endormir. »

Flore : « Ma plus grosse claque récente c’est l’EP de Ojard, Euphonie. »

Charles : « Pour ma part, il y a un album que je redécouvre sans cesse, c’est Malibu d’Anderson .Paak qui est incroyable. Aussi, l’album à venir de Flavien Berger va être une claque monstrueuse et je pense qu’il va supplanter tout le monde. Le mec ne fait pas de la musique, il pense la musique. Il a une vision qui va bien au-delà des partitions, c’est vraiment fou. Merci à vous L’Alter Ego ! »

À suivre, les interviews de Pépite, Myd et SuperParka.