Dans ce petit pays de cinq millions d’habitants, l’agacement se fait ressentir chez les femmes. Elles demandent dès aujourd’hui la légalisation et la gratuité de l’avortement. L’Alter Ego a interviewé des jeunes militantes.

Alors même que le Sénat Argentin vient de voter contre la légalisation de l’avortement,le Costa Rica se mobilise. Le 8 Août se tenait à San José, capitale costaricaine, une manifestation féministe revendiquant le droit à l’avortement légal et gratuit.

La manifestation est restée statique devant « La casa presidencial » et aucune violence n’a émergée. Le cortège policier était moindre, avec trois voitures et une quinzaine d’agents. Les manifestant.e.s ont peu à peu bloqué la route avec une foule compacte. Cette mobilisation reste d’une faible ampleur, sachant que les autorités ne comptent pas nécessairement le nombre de manifestants, mon appréciation personnelle me fait dire qu’il y avait environ 500 personnes.

L’héterogénéité du mouvement est frappante à tel point qu’il est difficile de trouver un véritable point commun sociologique entre les manifestant.e.s : plusieurs générations étaient représentées, plusieurs minorités sexuelles (avec les drapeaux gay et trans qui ont flotté tout le long de la manifestation), plusieurs genres…

Néanmoins, L’Alter Ego s’est penché sur la vision de la jeunesse militante concernant la lutte pour la légalisation de l’avortement. À travers quelques interviews, les militantes interrogées nous permettent d’entendre leurs voix depuis l’autre côté de l’Atlantique.

© Enzo Villalta pour L’Alter Ego/APJ

L’Eglise, pierre d’achoppement pour la condition des femmes

Le point commun entre toutes les réponses concerne la critique de l’Église et en particulier des liens institutionnels entretenus par la religion avec le pouvoir politique (L’article 75 de la constitution politique du Costa Rica de 1949 établit la foi catholique comme « religion officielle de la République »). Pour beaucoup de militantes, l’Eglise milite contre les droits de l’homme, certaines d’entres elles parlent même de fanatisme de certains politiques à l’égard de la Bible. Le Pape François, premier Pape d’Amérique, s’est opposé à la légalisation de l’avortement en Argentine précisant que cela faisait la part belle à « la culture du déchet ». L’organisation paroissiale costaricaine, à la différence de l’Europe, est très indépendante de la parole du Pape : chaque « Padre » à le droit d’avoir une position politique propre. Ainsi, de nombreux responsables religieux vont beaucoup plus loin que le Pape, et par leur influence démentielle sur la population tica* construisent une image quelque peu dantesque du mouvement actuel.

À la question : « D’après vous, est-ce un moment historique ? Croyez-vous que le Costa Rica va donner le droit à l’avortement dans les prochaines années ? », la majorité des militantes expliquent qu’il y a très peu d’espoir puisque la chambre des députés vient d’être élue et que l’Eglise y a une place importante. Sur les 57 députés de la chambre élue, 29 sont directement issus de partis rattachés à l’Eglise, qu’elle soit catholique ou évangéliste (Parti de la Restauration Nationale, Parti de l’unité sociale-chrétienne, Parti de l’intégration nationale, Parti républicain social-chrétien) et cela sans compter les autres députés pratiquants des autres formations politiques.

Une seconde réponse récurrente est :

La question n’est pas de savoir quand il y aura l’avortement mais plutôt comment se passe l’avortement

En effet, de nombreuses pancartes sensibilisent sur la dangerosité des avortements clandestins qui sont pratiqués. Bien que l’avortement soit illégal** même si la fécondation est issu d’un viol, de nombreuses femmes mettent en péril leur santé pour avorter clandestinement.

Les avortements illégaux peuvent se passer de plusieurs manières, chacune ayant ses dangers :

  • Par l’ingestion de Misoprostol, médicament ayant de violents effets secondaires et qui peut entraîner la mort si mal utilisé. Ce médicament peut s’acheter au marché noir ;
  • Par des interventions chirurgicales faites par des médecins qui doivent agir dans l’illégalité, le risque pour la femme étant que si le médecin la dénonce ou que la police le découvre, elles peuvent aller en prison ;
  • Par des interventions chirurgicales non-professionnelles impliquant souvent des anciens de leur communauté (chaque quartier étant souvent socialement très homogène) qui n’ont pas nécessairement de formation et qui utilisent probablement des méthodes dangereuses, douloureuses et peu hygiéniques ;
  • Par des concoctions non-professionnelles souvent transmises par une connaissance de la famille, avec le risque évident d’être toxiques et non-adaptées.

Ce que disent les militantes, c’est que l’État est responsable des morts engendrées. Quelque part, si l’avortement était légal et accessible, moins de femmes décèderaient des suites d’une opération clandestine.

Un mouvement qui se structure et qui installe ses symboles

Le mouvement féministe en Amérique du Sud a du mal à s’organiser malgré une aspiration à l’égalité présente depuis de nombreuses années. Ainsi, les jeunes militantes (20-25 ans) expliquent que l’Argentine a amorcé un changement. La structuration des cercles féministes argentins autour de symboles forts – notamment la couleur verte – a donné des ailes à toute l’Amérique latine. Une militante nous explique :

On a pris la couleur verte comme symbole de notre mouvement, c’est inspiré des mouvements argentins

Réponse d’une jeune militante

À cette dernière, s’ajoute une seconde couleur encore plus rare dans les représentations politiques : le violet.

le violet est la couleur de la Guaria Morada, la fleur nationale du Costa Rica, nous avons récupéré ce symbole pour en faire le notre. Il s’agit de montrer que les femmes du Costa Rica et celles du monde entier demandent le droit de jouir de leur propres corps.

Nous avons également demandé pourquoi le symbole du triangle inversé (pointe vers le bas) était aussi présent dans le mouvement. Une militante qui souhaite rester anonyme nous explique : « Ce triangle signifie que notre lutte n’est pas uniquement celle du droit à l’avortement. Nous pensons que ce droit nous sera donné si nous arrivons à avoir d’autres acquis auparavant. D’abord, à la base de la pyramide, l’éducation sexuelle publique. Même si il y a un programme public de santé, beaucoup de familles n’y croient pas à cause des mensonges de l’Église. Ce programme n’est pas obligatoire et du coup peu de gens savent qu’il existe. Le deuxième étage de la pyramide, c’est l’accès à la contraception [qu’on abordera plus loin] qui reste compliqué en raison des prix (ndlr : 0,98 euros par préservatif costaricain contre 0,86 euros en France soit 12,2% plus cher – Comparaison du modèle Durex Classic Jeans). Enfin, le haut de la pyramide, l’avortement légal et libre. »

© Enzo Villalta pour L’Alter Ego/APJ

Le programme public de santé fait partie des missions du ministère de la Santé au sein d’un projet nommé « Política Pública de la Persona Joven ». Ce programme dit avoir 2 objectifs :

  • « La promotion de l’éducation à la sexualité responsable, basée sur les droits sexuels et reproductifs, en soulignant le développement personnel, l’affection, le plaisir, l’expression, l’information, la communication, l’égalité de genre ainsi que le reproduction et les projets de vie »
  • « La formulation et l’application de l’éducation sexuelle à tous les niveaux éducatifs, selon le développement de l’enfant, pour construire un comportement responsable dans l’exercice de la sexualité et de la reproduction, orienté sur le développement personnel et l’acceptation de sa propre identité, le respect pour les diversités sexuelles, ainsi que le prévention à la violence, aux abus sexuels, aux Infections sexuellement transmissible, au VIH, au SIDA et au grossesses non-planifiées.” (traduction littérale)

Reste que l’éducation sexuelle obligatoire dans les écoles a été introduite il y a peu (9 janvier 2018) et au moment de son instauration, plusieurs écoles ont alors été bloquées par des parents opposés à la mesure. Il semble donc qu’en terme de sensibilisation, les idées soient là, mais pas les résultats.

Au-delà de la question éducative, une problématique sociale

Il est clair que le problème avec la contraception n’est pas seulement idéologique mais aussi social. Dans un pays avec un niveau de vie relativement élevé en Amérique latine, un modèle économique totalement américanisé, les inégalités de revenus jouent sur le budget de la contraception. Plusieurs militantes le dénonce, « Être riche c’est pouvoir se protéger  ». On voit également des pancartes : « Les riches avortent, les pauvres meurent, stop »

© Enzo Villalta pour L’Alter Ego/APJ

Cette impression de segmentation est d’autant plus significative que l’Église a un pouvoir supérieur dans les zones les plus pauvres de la capitale. D’abord parce que les familles pauvres semblent généralement plus croyantes mais aussi car le catéchisme fait partie intégrante des programmes scolaires. Par ailleurs, les meilleures écoles sont les écoles privées catholiques, pour beaucoup de parents pouvoir inscrire leurs enfants dans ce type d’école est une opportunité sans pareille pour la réussite sociale de leur progéniture. En bref, pour les familles pauvres, l’Église est souvent un idéal. Ainsi, le conditionnement idéologique ajouté au prix relativement élevé des protections sexuelles empêche de populariser les méthodes contraceptives et ainsi de réduire le nombre d’avortements clandestins. Il est également important de souligner le caractère majoritairement machiste des ticos, notamment dans l’espace public. Les femmes sont régulièrement ramenées à leurs conditions de « proie » avec notamment une violence symbolique assez puissante imposée par les hommes. Par exemple, il est impossible de ne pas se faire klaxonner plusieurs fois pendant un court trajet si un groupe de femmes marchent dans la rue. Cette domination était traduite dans les chants scandés durant la manifestations

Si ton père était une femme alors l’avortement serait loi !

Le travail de militantes féministes semblent faire tout de même effet, les mots « féminicide » et « avortement » prennent doucement leur place dans le débat public. La condition des femmes était au coeur des débats de l’élection présidentielle costaricaine de mai dernier, le candidat aujourd’hui président avait alors pris des positions en faveur de l’égalité homme-femme et avait reconnu que le Costa Rica devait évoluer sur la question de l’avortement.

Ce mois-ci, l’Amérique du Sud est devenue le vivier le plus prometteur pour l’avancée des droits des femmes : du Chili à l’Argentine en passant par le Costa Rica, il y a un soulèvement certain. Bien que nous soyons très loin d’une véritable révolution, le mouvement reste dynamique et le contre-coup imposé par le Sénat Argentin ne semble pas décourager les militantes. Ici, le féminisme, c’est l’urgence.

*Adjectif relatif aux habitants du Costa Rica

**L’avortement peut être autorisé dans le cas où la vie de la femme enceinte est en danger. « L’approbation de deux médecins, y compris le praticien, ainsi que le consentement écrit de la femme, de son époux ou de son représentant légal sont nécessaires pour pratiquer un avortement. L’avortement doit être réalisé par un médecin, et en l’absence de médecin disponible, par une sage-femme agréée » : http://www.ceped.org/cdrom/avortement_ameriquelatine_2007/fr/chapitre1/page3.html + http://www.pewresearch.org/interactives/global-abortion/

image de couverture : © enzo villalta pour l’alter ego/APJ