Le projet de loi sur la légalisation de l’avortement a été examiné Mercredi 8 août au Sénat. En proie à de profondes divisions sur ce sujet, la société argentine met surtout en lumière à travers ce débat l’incroyable mobilisation de la jeunesse.

Mon corps m’appartient

« Mon corps m’appartient ». Ce slogan semble appartenir au temps de « jadis », de nos parents, de mai 68 et de Simone Veil. Pourtant il résonne plus fort que jamais de l’autre côté de l’Atlantique, aux oreilles de nos consœurs argentines. Après avoir été approuvée par les députés en juin dernier, la loi légalisant l’avortement est discutée au Sénat : une évolution qui aurait pu déboucher sur une conquête historique pour les femmes. Puisque les sénateurs n’ont pas laissé entendre les choses de cette façon, rejetant le projet de loi. Toutefois force est de constater que les mobilisées sont remarquablement jeunes, poussées par un souffle intragénérationnel, elles n’hésitent pas à bousculer les édifices d’une société assez traditionnaliste.

Un foulard vert pour l’espoir

L’avortement est envisageable en Argentine mais à deux conditions : si la femme est victime d’un viol ou que sa santé est compromise. Pour les jeunes argentines c’est largement insuffisant et une femme devrait pouvoir avoir le choix de garder ou non son enfant. Une revendication qui teinte le projet de loi discuté aujourd’hui. Ce dernier autorise l’avortement jusqu’à la quatorzième semaine pour toutes les situations. C’est un collectif, la Campagne Nationale pour le Droit à l’avortement légal qui a fait germer ce projet de loi. Elle réunit des argentines de tout âge, qui arborent fièrement un foulard vert en signe d’engagement en faveur de la loi. Une couleur qui en affronte en duel une autre : le bleu ciel, arboré par les opposants à ce projet. Une couleur qui fait l’objet de plusieurs interprétations : elle pourrait faire référence à l’Immaculée Conception, ou simplement être une réaction au foulard vert. Par ce texte, les argentines veulent ainsi se libérer du carcan d’une société traditionaliste. Les sondages ont démontré une opinion favorable à la dépénalisation de l’IVG. Mais cette tradition est surtout ancrée dans les provinces.

La lutte ne fait pas froid aux yeux aux jeunes argentines. Pourtant il y avait de quoi refroidir : seulement trois pays et une ville en Amérique latine accordent le droit à l’avortement, Cuba (1965), Guyana (2006), l’Uruguay (2012) et enfin Mexico (2007). Les jeunes militantes sont conscientes de marquer une rupture avec leurs aînées. Paradoxalement, deux des auteures du projet de loi sont âgées : 81 et 89 ans. Cette rupture est caractérisée par la  « révolution des filles », expression forgée par la journaliste Luciana Peker dans le quotidien Pàgina/12. Par ces termes, Luciana Peker souligne que la plupart n’ont pas encore atteint l’âge adulte. Ces dernières ont encore leur visage d’enfant mais militent déjà dans leur établissement scolaire. Cet engagement se traduit majoritairement par le port de vêtements verts de paillettes de la même couleur au sein de leur école et par la participation aux manifestations. Leurs aînées s’attachaient d’abord à acquérir des droits politiques et civils, comme Evita Peron qui lutta pour obtenir le droit de vote des femmes en 1947. A leurs yeux il fallait en premier lieu reconnaître l’égalité des droits entre les hommes et les femmes. Aujourd’hui ce sont les jeunes qui se sont retrouvées dans la rue pour la légalisation de l’IVG.

Cette jeunesse a décidé d’approfondir le mouvement pour l’égalité, exigeant le droit de disposer de leur corps. Un droit fondamental qui participe de l’individualité de chaque femme. La légalisation de l’avortement serait un acquis qui nourrit un héritage. Et la nouvelle génération semble bien décidée à le provoquer, cet héritage. Dès juin dernier, au moment de l’examen du projet de loi par les députés, des établissements scolaires avaient été occupés par des élèves engagées.

Les manifestantes sont éclairées sur l’ampleur des avortements clandestins, selon une étude du ministère de la santée qui date de 2005, entre 370 000 et 522 000 de ces derniers sont réalisés chaque année. 13 ans plus tard, les mobilisées se doutent que les chiffres n’ont pas diminué. En conséquence, elles voient dans ce projet de loi un choix entre l’illégalité et la légalité.

La pression de l’Eglise

Si la politique semble alors fermer la porte à un droit fondamental, l’Argentine est pourtant catégorisée comme étant progressiste au sein d’un continent qui reste un étau conservateur. Plusieurs lois sociales ont en effet été adoptées au lendemain des années 2000, telles que le mariage pour tous en 2012 ou la PMA en 2013. De tels thèmes qui soulignent un véritable réflexion en vue d’un progrès social. L’avortement n’est donc pas le premier sujet débattu qui entretient un rapport au corps. Pourtant, les résistances que le projet de loi soulève pointe du doigt la pression de l’Eglise. En effet, le pays est majoritairement catholique. L’Eglise sent son influence menacée et en particulier après la légalisation de l’avortement en Irlande le 25 mai dernier. Elle a donc fait pression en jouant sur la nationalité argentine du pape François et en s’appuyant sur les évangélistes et les fidèles qui se sont rassemblés sous le slogan « sauvons les deux vies ».

Dans un pays où il n’y a pas de séparation entre l’Eglise et l’Etat, l’influence religieuse se fait indéniablement sentir sur les structures politiques. Par exemple chaque province a trois représentants au Sénat peu importe sa taille. Or, la religion catholique est majoritairement implantée dans les provinces, si bien que la deuxième chambre du Parlement sonne conservatrice. L’Eglise dispose en outre d’un poids considérable dans le champ médiatique. Le jour du débat au Sénat, une messe était organisée à la cathédrale de Buenos Aires : signe de ralliement pour tous les opposants.

Un élan féministe encouragé par le net  

Cette vague féministe est en partie due à l’influence des réseaux sociaux. À l’échelle internationale d’abord à travers le choc #Metoo, mais aussi à l’échelle nationale. Plus tôt ces dernières années, en 2015, l’Argentine a été secouée par des manifestations contre les violences faites aux femmes. Le mot clé : #NiUnaMenos (Pas une de moins) remettait en cause l’omerta de la société sur les agressions à l’encontre des femmes. Tout est alors lié, de la dénonciation des agressions sexuelles, à l’exigence de disposer de son corps, de sorte que le mouvement en faveur de l’IVG s’inscrit pleinement dans un contexte de bousculement des mentalités. C’est un élan féministe qui ne se limite pas qu’à une revendication… et pas qu’à un seul pays comme nous le montre le Chili où les étudiants se sont révoltés contre les violences sexuelles.

Le « vote de la honte » selon Amnesty International

Ce jeudi 9 août, la fièvre est retombée et la porte s’est refermée. Le Sénat argentin a rejeté à 38 voix le projet de légalisation de l’avortement contre 31 voix pour. Un vote qui a été ressenti comme un séisme pour les militantes pro-avortement. En effet, c’est précisément un souffle de modernité qui a été bloqué par une institution plus conservatrice. Le décalage est frappant. Il faudra alors attendre les prochaines élections présidentielles pour que le sujet soit de nouveau débattu, c’est-à-dire pas avant 2019. Mais ce n’est pas un hiatus qui éteindra la ferveur des argentines, qui en sont au septième rejet du projet de loi depuis 2007. La Campagne nationale pour le droit à l’avortement souligne l’engagement sans précédent de la jeunesse. Il faut alors compter sur ce nouveau souffle qui redoublera d’intensité jusqu’à ce que les femmes argentines obtiennent satisfaction. Plus largement, ce vote suscite des interrogations sur un autre sujet intimement lié, la place de l’Eglise au sein de l’Etat argentin.