Jupiter serait-il susceptible ? Les multiples intox dont a été victime Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle de 2017 ont, semble-t-il, laissé des marques dans l’esprit du Président. Rappelons-nous.

Emmanuel Macron, Président de la République française – © Bash pour L’Alter Ego/APJ

Interrogé sur sa prétendue relation homosexuelle avec Mathieu Gallet, Macron répondait à l’époque avec dérision, en insinuant que cette relation était le fait de son hologramme. Pour autant, l’ironie affichée du Président tenait davantage du rire jaune que de l’amusement. Le candidat avait d’ailleurs mis en place un petit commando d’avocats chargé de brandir la diffamation à quiconque propagerait des mensonges à son propos lors de la campagne. Car outre les rumeurs sur ses supposés penchants sexuels, le leader d’En Marche a dû affronter des déstabilisations en tout genre, allant de l’existence d’un compte aux Bahamas, à l’introduction de faux au sein du corpus de documents pourtant réels des Macronleaks. Tous ces faits ont rapidement été consacrés sous l’étiquette « fake-news », rendue célèbre outre-Atlantique par le vociférant Trump.

C’est à l’occasion des vœux à la presse du 4 janvier 2018, que le Président a annoncé son intention de légiférer sur lesdites « fake-news », dans un discours d’une brillante contradiction, appelant ainsi à la création d’un arsenal juridique répressif pour protéger la démocratie de l’illibéralisme. D’ailleurs, l’intention originelle de la loi dite « contre la manipulation de l’information », adoptée dans la nuit du 3 au 4 juillet, peut se déduire de ce discours. On retrouve un argumentaire persuasif relativement banal, où la coercition est drapée comme à son habitude sous des vertus inattaquables.

Ce qui inquiète le législateur, ce sont les pensées erratiques qui vont et se diluent au gré, entres autres, des tendances Twitter. Elles sont difficilement traçables et répandent des vérités « alternatives », car elles ne bénéficient pas du blanc-seing journalistique. La tendance au « fact-checking »  des médias professionnels fait d’ailleurs l’effet d’une piqûre de rappel de cette légitimité face aux nouveaux pôles d’informations en ligne.

En matière de fausses informations, la volumétrie est au moins aussi importante que la fausseté elle-même. Certains organes de déstabilisation se chargent de diffuser massivement ces « hoax » à travers la création de faux comptes sur les réseaux sociaux ou par la mise en avant de ces contenus grâce à la sponsorisation. La loi entend contenir ces accélérateurs de viralité, notamment en responsabilisant et en coopérant davantage avec les plateformes en ligne. L’idée est de garantir une meilleure transparence relative à la filiation des liens capitalistiques que ces opérateurs entretiennent dans la diffusion de leurs contenus lors de la période électorale.

Car c’est bien la période électorale qui est en priorité visée par la loi de lutte contre « la manipulation de l’information » avec notamment la création d’un référé judiciaire permettant de retirer des plateformes en ligne les fausses informations qui pourraient détourner les suffrages. Cette possibilité de retirer du contenu en ligne grâce au motif de la vérité n’est en soi pas nouvelle. Ce résultat pouvait être obtenu grâce à la loi du 29 juillet 1881, ou encore via l’article L 97 du Code électoral, mais sans la célérité promise par ce nouveau mécanisme de référé. Le juge aura un court délai de 48 heures pour statuer sur le retrait de la fausse information dans le but d’endiguer au plus tôt l’impact de la publication. Pour autant, cette volonté sonne comme un vœu pieux et peut faire sourire dans un contexte numérique toujours plus tentaculaire où l’information peut, en quelques heures seulement, être reproduite sur Twitter, Reddit, Facebook, etc. Dans ces conditions, cet outil présenté comme le fer de lance de la lutte contre la « manipulation de l’information » semble en pratique inoffensif. À moins que cette nouvelle possibilité soit conçue et pensée comme une disposition dissuasive, sorte d’épée de Damoclès pour les internautes et blogueurs un peu trop bavards.

Internet n’est pas le seul terrain de jeu de la réforme puisque le secteur de l’audiovisuel est aussi concerné par la loi. Concrètement, le CSA pourra désormais suspendre en période électorale les chaînes sous contrôle d’États étrangers, dans les cas où ces acteurs se livreraient à des campagnes de déstabilisation des institutions. Difficile de ne pas voir dans cette nouvelle prérogative l’illustration des mauvaises relations entre Emmanuel Macron et les chaînes russes que le Président qualifie, à tort ou à raison, d’outils de propagande. Il faut quand même donner du crédit à ces précautions dans la mesure où l’État-major russe assume que les actions informationnelles font partie de leur palette d’interventions extérieures.

Mais en dehors de ces apports juridiques mineurs, c’est davantage l’intention de cette loi qui dérange. Il y a une méfiance globale à l’égard des informations sans tampons, et de l’horizontalité pourtant encourageante propre aux nouveaux canaux d’expression en ligne. On justifie ici la restriction de la liberté d’expression au regard du péril qui menacerait l’institution centrale de notre démocratie : le vote. On craint, ou on feint de croire, que les fausses informations pourraient jouer un rôle déterminant dans le détournement du vote des électeurs. Pour autant, le temps électoral doit être, justement, un temps de libération de la parole citoyenne sous toutes ses formes et sur tous ses supports. La création d’une parole citoyenne inhibée par la vérité inquiète l’absolutisme propre à l’expression démocratique. Il est d’ailleurs toujours préoccupant de voir l’État se préoccuper de la vérité. La vérité est une vertu qui ne s’institutionnalise pas. Une élection doit être un creuset populaire où se mêlent le grotesque et le vraisemblable. Dans ce chaos, l’électeur réfléchit, choisit et forme son esprit critique. En prémâchant la vérité, le gouvernement réduit le citoyen à une condition bovine.