Cette semaine, on a beaucoup entendu Emmanuel Macron à propos de l’affaire Benalla, et Monsieur le Président de la République n’a pas hésité à se dresser sous le feu des projecteurs. Oui mais voilà : entre deux-trois répliques, ce dernier a eu la merveilleuse idée de fustiger la profession de journaliste, qui, pour lui, ne serait plus en quête de vérité, avec cette expression précise :

Nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité.

Emmanuel macron, président se la république française

Et reprochant aux journalistes, aux commentateurs et aussi aux parlementaires de  raconter des « bêtises », des « fadaises ». Maintenant, voyons ce qui est fâcheux dans cette histoire. Tout d’abord, la presse est fondamentalement un objet de vérité, de réel : par des reportages, des articles, des billets d’humeur, des photographies, des enregistrements, des vidéos, un journaliste cherche à remettre en perspective des informations afin de les montrer de la manière la plus fidèle à un interlocuteur. Le journalisme est un moyen de voir le monde sous un prisme nouveau, de mieux le comprendre, l’analyser et le maîtriser. Quant au journaliste, il est celui qui écrit, recueille et récupère les informations. Emmanuel Macron est donc en train de déformer un fait. Peut-être que la presse ne lui montre pas la vérité qui lui convient, celle qu’il voudrait que l’on voit ? Sauf que malheureusement, ce n’est pas au journaliste de faire de la propagande pour un politique et encore moins pour un président de la République dans un pays en démocratie qui a acquis la liberté d’expression en 1881.

Emmanuel Macron – © Bash pour L’Alter Ego/APJ

Chaque média choisit les informations qu’il veut dévoiler, et si le Président s’en charge, ce n’est plus une démocratie mais alors un État quasi-totalitaire qui décide d’avoir une emprise sur ce que peuvent voir ou non ses citoyens. Dans cette affaire, sans les médias et en particulier sans Le Monde, Alexandre Benalla n’aurait subi qu’une simple mise à pied pour avoir tapé sur des manifestants le 1er mai, l’histoire aurait été étouffée et personne n’en aurait entendu parler. Pourtant cette affaire relève bel et bien d’un scandale d’État non seulement par le fait que l’Élysée ait couvert Alexandre Benalla mais aussi parce que nous nous retrouvons dans un cas de figure où des violences policières lors de manifestations semblent être ainsi légitimes avec une maigre sanction à l’encontre de cet homme. On peut noter que ce travail n’a pas seulement été rempli par les journalistes mais aussi par les parlementaires, notamment lors des auditions du préfet de Paris Michel Delpuech et de Gérard Collomb, le ministre de l’Intérieur. Auditions à la suite desquelles des deux côtés, journalistes et parlementaires, des analyses ont été livrées. En somme, la presse et les journalistes veulent atteindre la vérité, qu’elle profite ou non au Président ou à un quelconque politique. Emmanuel Macron n’est pas le seul à fustiger la presse, à la critiquer pour l’engouement qu’elle provoque autour de cette affaire. Mais dans un État de droit où la liberté d’expression est fondamentale, cette dernière essaie juste de faire son travail, c’est-à-dire de livrer une information de la manière la plus complète possible.

© Erwan Raison du Cleuziou pour L’Alter Ego/APJ

Par ailleurs, Macron semble généraliser le rôle de la presse et des médias en général, si bien qu’il les voit pratiquement comme des guignols. Le Président met à hauteur égale Le Monde – un journal français historique, l’un des quotidiens les plus lus, avec des informations fiables, de vraies enquêtes d’investigation – et des médias parodiques comme Nord Presse, site belge satirique. Tandis que d’un côté l’un a révélé l’affaire, l’autre a sauté sur l’occasion pour parodier et tourner en ridicule la situation en écrivant un article disant qu’Alexandre Benalla avait les codes nucléaires à sa disposition. Cette information a été mise à la même hauteur que la première – pourtant beaucoup plus fiable et réaliste – par certaines personnes n’ayant absolument pas compris le caractère satirique du site Nord Presse. Un parlementaire des Républicains, Eric Pauget, a même partagé l’article en demandant à l’Élysée de rendre des comptes et de s’expliquer sur cette révélation bien qu’en soi, l’information n’était absolument pas crédible et qu’au premier coup d’œil, chacun et chacune a très bien pu se rendre compte qu’il s’agissait d’un simple canular. La rumeur a tellement enflé que le Président a dû démentir cette information satirique, gobée par des personnes crédules. Emmanuel Macron a donc mis sur le même pied d’égalité un média sérieux, fiable et surtout de confiance, et un site satirique qui affirme clairement cette vocation et dont les articles, rien que par leurs titres, ne semblent pas crédibles. Il y a donc un réel souci : le Président mélange tout au point de désigner les journalistes comme des menteurs.

Enfin, notre sérénissime Président semble avoir la mémoire courte : les médias l’ont bien aidé lors de la campagne présidentielle de 2017. En effet, la presse a permis à Emmanuel Macron d’obtenir son ticket pour le second tour de l’élection présidentielle, notamment en révélant le Penelope Gate : cette affaire avait assassiné politiquement François Fillon, l’un des favoris de la course à l’Élysée. La presse lui a aussi été clémente vis-à-vis de plusieurs interrogations datant de mars 2017 concernant le financement même de sa campagne, qui n’avaient pas vraiment été creusées, et ces soupçons ont été tout simplement ignorés. De plus, lorsque le deuxième tour a eu lieu, certains de ces mêmes journalistes avaient appelé au vote Macron pour éviter l’accession au pouvoir de l’extrême droite. Par ailleurs, par une surmédiatisation du candidat En Marche ! ou en montrant avant même le premier tour une extrême droite rampante et dangereuse face à laquelle seul Emmanuel Macron pouvait résister, la presse a permis à l’ancien candidat de mieux s’ancrer dans le paysage politique, et de devenir indispensable aux Français.

Emmanuel Macron pourrait donc être vu comme un opportuniste : quand la presse lui est profitable, il la caresse dans le sens du poil, mais quand elle devient mordante et menaçante pour son petit pouvoir, il se rétracte, se braque et attaque. Or, dans un monde où les dirigeants semblent être de plus en plus défiants vis-à-vis d’elle face aux scandales économiques, écologiques, sociaux ou encore politiques qu’elle révèle, la presse n’a jamais été autant nécessaire. De plus, avec l’avènement de l’Internet, des nouvelles manières de se diffuser, elle n’a jamais été aussi puissante. De leurs côtés, ces dirigeants qui voient leur image s’effondrer et ne pas résister à cette presse décident de la limiter, la rabaisser au rang de fiction, de « fadaise » voire de fable. La presse n’a donc jamais été aussi nécessaire. Face à elle, le son de la propagande et des casseroles décide quant à lui de gagner en présence.

image de couverture : © bash pour l’alter ego/APJ