Au sortir de la Seconde Guerre mondiale et jusque dans les années 1970, plus de 500 000 personnes originaires des Caraïbes sont venus s’installer au Royaume-Uni. Originellement appelés pour participer à la reconstruction du pays, ils font aujourd’hui partie de l’identité britannique. Enfin c’est ce qu’ils croyaient jusqu’à ce qu’ils soient menacés d’expulsion.

Libre de droits

Ils étaient 492 à mettre le pied pour la première fois sur le continent européen lorsque l’Empire Windrush a accosté à Tilbury, non loin de Londres, en 1948. Principalement originaires de Jamaïque et de Trinidad-et-Tobago, alors sous autorité britannique, ces 492 personnes ont profité d’une escale du cargo dans les Caraïbes pour monter à bord et répondre à l’appel de Londres pour la reconstruction du pays suite aux massacres de la guerre. Ce n’était pas uniquement par attachement à l’Empire britannique qu’ils ont entrepris ce long voyage mais c’est avant tout pour fuir la misère économique, profiter de meilleures conditions de vie mais aussi d’un salaire plus élevé. Jusqu’en 1971, c’est environ 500 000 Antillais et Caribéens qui vont ainsi entreprendre ce long voyage vers les terres britanniques. Ils prendront le surnom de « Génération Windrush », en référence au bateau qui a amené les pionniers en Grande-Bretagne.

Menée en bateau, l’embarcation chavire

En 1971, le Parlement anglais vote une loi sur l’immigration qu’envierait à ce jour n’importe quel défenseur des droits. Elle offre automatiquement à tous membres du Commonwealth vivant déjà en Grande-Bretagne le droit de résider légalement sur le sol britannique. Mais cette généreuse mesure est contrebalancée par l’étonnante décision du Home Office de ne pas fournir de papier ni d’enregistrer ceux qui bénéficient de cette mesure, dont les immigrés caribéens. Le passeport n’étant pas obligatoire, et la carte d’identité ayant été supprimée par Winston Churchill, qui ne la considérait pas comme utile en temps de paix, il est impossible pour la génération Windrush de justifier son droit de résidence et de se différencier d’un individu résidant illégalement sur le territoire anglais. Pour ne rien arranger, en 2010, les cartes d’embarquement des migrants Windrush ainsi que les registres d’entrées sont détruits par les autorités pour des raisons qui restent méconnues. Sans y voir de causes à effets hâtifs bien sûr, deux ans plus tard, Theresa May, alors ministre de l’Intérieur du Premier Ministre Cameron, lance un plan dit d’« environnement hostile » envers les migrants illégaux. Jouant le rôle d’étau, cette stratégie vise à établir des contrôles extrêmement stricts dans tous les secteurs : les médecins doivent prouver le droit de séjour de leurs patients, les employeurs celui de leurs salariés et les propriétaires celui de leurs locataires.

Libre de droits

Si longtemps intégrée dans cette société britannique qui auparavant la considérait comme sienne, la génération Windrush se retrouve bien seule. Sans papier ni aucun justificatif de leur droit de résidence, 60 000 personnes (selon l’Observatoire des migrations de l’Université d’Oxford) se retrouvent en situation très délicate. Le droit de résidence automatique décrété en 1971 semble bien loin. Ceux qui ont participé à la reconstruction du pays, qui ont aidé à sa prospérité, qui y ont toujours payé leurs impôts et qui y ont construit une famille risquent une peine de prison ou l’expulsion. Pas facile pour les deuxième et troisième générations d’immigrés qui n’ont, pour la plupart, jamais connu ou même mis un pied dans leur pays d’origine. Quand bien même ils échappent au retour à la frontière, beaucoup de Caribéens se retrouvent sans emploi ni logement à cause de cette politique hostile mis en place par l’administration Cameron.

Fermez les écoutilles

La situation ne va pas s’arranger et même les articles de la journaliste du Guardian, Amelia Gentleman, qui dessine les portraits bien fragiles de ces hommes et femmes hier britanniques mais aujourd’hui clandestins, ne suffiront pas à attirer l’attention du gouvernement. Theresa May et son administration décident de ne pas entendre, de ne pas voir la colère montante de la Génération Windrush. Il faut dire aussi que les médias anglais étaient plus préoccupés par les migrants syriens stationnés à Calais et le référendum retentissant du Brexit. Début avril, la Première ministre britannique va même refuser de recevoir les représentants de 12 pays des Caraïbes. Le cas de la Génération Windrush éclate alors au grand jour et notamment à la suite de l’intervention du député travailliste David Lammy au Parlement qui, le 16 avril, parlera de « jour de honte nationale ».

Le palais de Westminster va alors enfin sortir de son mutisme et s’emparer de la polémique, certainement plus pour mettre Theresa May en minorité que pour réellement avoir un impact sur la vie des migrants Windrush, mais il a tout de même le mérite de le faire. 140 députés signeront une pétition demandant à l’administration May de s’excuser. Ce qu’elle fera le 17 avril en recevant finalement les représentants Caribéens, en mettant en place une équipe exclusivement dédiée à la régularisation de la génération Windrush et en offrant des compensations financières. De plus, à la suite de la démission d’Amber Rudd, secrétaire d’Etat à l’Intérieur, sera nommé Sajid Javid, fils d’immigrés pakistanais, geste fort et certainement bien trop politique qui tendrait à montrer que tout le monde est capable d’avoir sa chance en Grande-Bretagne.

Tout le monde, vraiment ? Trois mois après, beaucoup n’ont pas vu leur situation se régulariser, comme continue à le montrer Amelia Gentleman (The Guardian). L’accueil d’un faible nombre de migrants syriens et la difficile gestion des migrants Calaisiens en sont d’autres exemples. Le Royaume-Uni, pays multiculturel et multiethnique, semble avoir oublié, l’espace de quelques semaines, une partie de ses concitoyens issus de l’immigration. C’est pourtant ce qui a fait sa force au sortir de la guerre. Cela devrait encore être aujourd’hui ce qui fait sa force, à travers la culture, l’éducation, ou encore le sport. Espérons que nos voisins de l’autre côté de la Manche sachent définir un nouveau cap sans jamais chavirer à nouveau dans les eaux troubles de la fausse ignorance.