Il y a un an L’Alter Ego lançait la première playlist du mois, format qui deviendra un rendez-vous régulier avec vous, chers lecteurs et lectrices. Pour en fêter l’anniversaire, ce n’est pas une, ni deux, mais bien six rédactrices qui vous ont concocté cette playlist corsée ! Une compilation déjà hors-normes.

Albums

SOPHIE – OIL OF EVERY PEARL’S UN-INSIDE (I Love Every Person’s Inside)

Mais où va la pop ? Emmaillotée dans une robe en plastique pétillant, SOPHIE, productrice, DJ, chanteuse et compositrice à un temps d’avance, invite d’une main innocente à plonger dans Oil of Every Pearl’s Un-Inside. Un premier album qui ne signe pas le début de sa carrière : on l’a entre autres admirée produire Madonna, MØ, et Charli XCX, à plusieurs reprises. La douceur artificielle du titre introductif It’s Okay to Cry rassure, berce l’auditeur dans un petit cocon : ne t’en fais pas, vas-y, pleure, ça arrive à tout le monde. Le lien de confiance vacillera. SOPHIE, qui développe sa musique sous un jour violent, préfère trahir pour secouer les esprits. Ainsi les morceaux suivants, Ponyboy et Faceshopping, évoquent-ils distinctement des structures métalliques martelées de coups – l’effet en est désagréable si l’on n’y prête qu’une oreille distraite, avec un peu plus d’attention le voilà somptueux. Les basses frondent, les aigus viennent anéantir mélodies et harmonies… Portée par des instrumentations nucléaires, SOPHIE échafaude ses interventions d’une voix glaçante. Dans Faceshopping, elle aborde l’apparence physique et la chirurgie esthétique, des réflexions qui semblent se rapporter avec cynisme à son identité de femme transgenre et aux opérations subies pour transformer son corps : « I’m real when I shop my face » (« Je suis réelle quand je retouche/dépense de l’argent dans mon visage »).

Puis, l’album prend une pause. Les bruits tonitruants s’effacent, une atmosphère mi-épique, mi-solennelle se diffuse ; mais l’explosion ne tarde pas à être renouvelée, via le déploiement acide de Not Okay et Whole New World/Pretend World. C’est l’ambitieux Immaterial et ses vocalises dispersées qui achèvent de détruire notre ère désuète. Bijou design, aiguisé, futuriste, Oil of Every Pearl’s Un-Inside a probablement le pouvoir de rendre immortel.

Bebe Rexha – EXPECTATIONS

Après sa participation à Girls de Rita Ora, un morceau collectif d’artistes féminines avec Cardi B et Charli XCX, l’auteure-compositrice interprète américaine Bebe Rexha dévoilait le 22 juin dernier son nouvel album intitulé Expectations. Le single Meant to Be, en featuring avec Florida Georgia Line et paru en 2017, a été un succès.

Dans ce nouvel album, qui est un peu plus sombre que ses précédents, Bebe Rexha partage ses pensées sur l’amour, sur l’acceptation de soi, la solitude, la société… Sa chanson I’m a mess publiée sur YouTube, qui met en scène une poupée censée représenter l’artiste, rappelle le titre I’m gonna show you crazy de son premier EP I don’t wanna grow up. Ce dernier évoque un mal-être, une volonté de changer pour rentrer dans la norme et être accepté.

L’artiste n’hésite pas à mélanger les différents genres musicaux. On peut y retrouver du rap, dans sa chanson Mine par exemple, mais aussi des collaborations avec des artistes musicalement opposés à Bebe Rexha, comme Tory Lanez dans Steady, Quavo dans 2 souls on fire

Bebe Rexha ne nous avait pas habitué à tant de mélancolie, cependant l’album reste entraînant avec des chansons comme I got you ou Shining Star.

Kanye West – YE

Le 1er juin dernier, Kanye West faisait son retour après deux ans d’absence, avec un nouvel album intitulé Ye. Composé de 7 titres dont deux featuring avec PARTYNEXTDOOR, écrits par le chanteur lui-même ainsi que Mike Dean, nous retrouvons Kanye West avec un album aux rythmes plutôt soul accompagnés de textes chargés de sens, renouant ainsi avec le style de son album de 2008, 808s & Heartbreak. Dans Ye, Kanye West aborde des thèmes plus profonds que sa dernière production, The Life Of Pablo, comme la fidélité ou la tromperie. Ce dernier ne manque pas de parler de sa dépression et de se livrer à cœur ouvert sur son mal-être et ses angoisses. La pochette de l’album en témoigne également en ne comportant que la phrase « I hate being bi-polar it’s awesome » (« Je déteste être bipolaire, c’est génial »). Le nom des morceaux n’est pas non plus choisi à la légère. De Violent Crime à I Thought About Killing You, en référence à sa femme, Kanye West ne fait pas les choses à moitié.

Si nous devions n’en retenir qu’un, Ghost Town serait le titre le plus aimé et réussi de l’album. En featuring avec PARTYNEXTDOOR, Kanye effectue une introspection totale, y associant des références à « Dieu » ainsi qu’à une foi transmise avec brio par la chanteuse gospel Shirley Ann Lee. Les auditeurs déjà conquis ne se doutaient pas qu’il y aurait une suite au morceau…

Kids See Ghosts – KIDS SEE GHOSTS

Kids See Ghosts n’est autre que l’association de deux rappeurs au style sombre, tourmentés : Kanye West et Kid Cudi. Une semaine après la sortie de son album Ye, Kanye West frappe une deuxième fois avec ce nouveau projet, reprenant le format des 7 titres aux textes lourds de sens.

Totalement déjanté et presque flippant, l’album est parsemé de rires sinistres de toutes sortes et de bruitages dignes de films d’épouvante. Des instrus recherchées et accrocheuses forment une base solide pour laisser les deux rappeurs s’exprimer. Accompagnés d’artistes très en vogue comme Pusha T ou Ty Dolla $ign, les morceaux sont bien accueillis par le public. Kanye offre une suite à son titre Ghost Town dans une deuxième partie intitulée Freeee (Ghost Town pt.2), comme pour donner une continuité à son album Ye. A noter également que K.S.G. est sorti le 8 juin dernier, soit le jour de l’anniversaire de Kanye West, mettant en avant une nouvelle fois le chanteur et signant un projet plus que personnel.

EPs

Lewis OfMan – Je pense à toi

En février dernier, Lewis OfMan dévoilait un titre et un clip, Plein de Bisous en featuring avec Mile. Ce 1er juin, le producteur parisien (qui travaille avec Vendredi sur mer et Rejjie Snow, ou encore Bon Gamin et Ichon) sort un petit EP de trois titres pour aimer et danser : Je pense à toi, Tes yeux et Yes.

On retrouve sur cet EP la patte, les accords OfMan qui le caractérisent tant. Une légèreté, une candeur dans le clavier, des paroles ingénues, répétitives, à la limite du naïf mais pas ridicules, et puis surtout une mélodie simple, sans artifice et terriblement efficace. Je pense à toi et Tes yeux nous rappellent justement le titre Plein de Bisous ou bien Un amour au super U présent sur le précédent EP Yo Bene. Lewis ne nous avait pas habitué à l’entendre chanter, il pose sa voix uniquement sur Le métro et le bus. Avec ces deux titres, le compositeur se détache des morceaux instrumentaux qu’il propose habituellement et insère une part de variété. Il se met à nu. Nous avons affaire à un bel amoureux. Yes, quant à lui, morceau dance, renvoie à Yo Bene : une ligne de basse entrainante, un clavier entêtant, puis une petite pause rythmique pour mieux reprendre ce clavier fou que Lewis maîtrise si bien, en studio comme sur scène. Pas sur le côté, on danse le mia jusqu’au bout de la nuit.

Miel de Montagne – Petit garçon

Parmi les artistes du label Pain Surprises qui ont sorti un EP ce mois-ci (Basile Di Manski, Futuro Pelo), nous avons choisi de parler de leur dernière recrue, Miel de Montagne. Sur son EP Petit Garçon, on retrouve évidemment Pourquoi pas, le son qui nous a fait danser à poil chez nous en février dernier, mais aussi Slow pour mon chien. Miel de Montagne propose un projet d’une douceur extrême, un son rétro, minimaliste et répétitif et puis une bonne dose d’humour. On perçoit également des sonorités vapor-wave. Pas besoin de s’étendre sur Pourquoi pas qui, comme ses paroles l’indiquent, donne l’envie de vivre tout nu avec son ou sa bien-aimé(e). Tu n’y connais rien est clairement, quant à elle, une composition pour se prélasser au soleil, dans un hamac ou un transat au soleil, sur une île abandonnée ou pas, et pour s’endormir. Le ton change avec Petit Garçon, beaucoup plus grave et mélancolique, mélancolie 80’, mélancolie de l’enfance, du rêve. L’EP se conclut avec Slow pour mon chien, un slow que Mac De Marco aurait pu composer. Les guitares propres au Canadien sont là, le rythme langoureux également, le spleen aussi. On envie le chien de Miel de Montagne.

Honnêtement si vous avez du temps, nous vous conseillons les deux autres EPs du label parus en Juin (Futuro Pelo – Eden et Basile Di Manski – Personal Point Break). Il n’y a pas que Jacques qui est excitant chez Pain Surprises

Clips

Agar Agar – Sorry About the Carpet

C’est également en juin que Agar Agar, jeune groupe français, décide de sortir son nouveau single Sorry About The Carpet accompagné d’un clip plutôt loufoque. Celui-ci met en scène les deux membres du groupe détériorant tous deux sans relâche un tapis, apparement d’une valeur non négligeable, de manière enfantine. Lors d’un communiqué de presse, Clara et Armand auraient expliqué ce clip comme une métaphore de la détérioration des relations amoureuses. Les couleurs plutôt vives et les objets constituant le décor sont quand à eux très « old-school », accentuant ainsi le côté rétro du synthé et de la voix éraillée et maladroitement touchante de Clara.

Jain – Alright

Avec des sonorités électroniques et hip hop, Jain change d’allure pour annoncer la sortie de son deuxième album, courant août. La chanteuse troque sa robe de fille sage pour un uniforme bleu rayé de rouge, un uniforme de guerrière. Jain pose son empreinte avec un visuel très léché, s’appuyant sur des images travaillées et poétiques : des dessins, des mosaïques sur les visages… Elle joue avec les couleurs, afin de créer une ambiance unique et particulière. Les protagonistes du clip sont enchaînées et tirées par des liens, elles sont condamnées à bouger comme des marionnettes. Soudain, elles se libèrent de ces liens, puis décident de se dépasser et de réaliser des actes courageux. En somme, dans Alright, Jain invite au lâcher-prise ; cela semble être en adéquation avec l’été qui s’annonce.

Inüit – We The People

En attendant la sortie de leur premier album Action, le groupe nantais Inüit dévoile le titre We the People. Un morceau politique, au clip ironique. Sur un rythme tendu, électrique, on peut entendre s’élever des paroles déclamées en anglais : « We the People, won’t stand the trouble. You’re about to be alone on the other side of your wall » (« Nous le peuple, ne tolérerons pas le trouble. Vous êtes sur le point de finir seul de l’autre côté de votre mur »). Elles s’adressent au président Donald Trump – comme à « toutes les personnes ayant du pouvoir et qui l’utilisent à mauvais escient », explique la chanteuse du sextuor – et dénoncent en particulier sa politique migratoire. Le titre We the people est, de plus, une allusion aux premiers mots de la constitution américaine. Ces derniers font partie du refrain, et sont alors répétés plusieurs fois. Cela crée une sorte de tension, intensifiée par des cuivres en fond. Une tension qui frôle l’éclatement. D’ailleurs, dans le clip vidéo, réalisé par Axel Dagnas du collectif La Piscine Mon Amour, une révolte éclate. Elles opposent des vacanciers à un touriste – peut-être plus bronzé que Donald Trump – étant à l’origine d’une pénurie de glace sur la plage. Les couleurs pastel et l’esthétisme ne seraient sans rappeler l’œuvre du photographe Martin Parr. Prenez garde, la révolution est en bord de mer !

Live

Jorja Smith – NPR Music Tiny Desk Concert

On ne présente plus l’étoile montante des plateformes d’écoute, nouveau firmament de la soul brut, la sobre et technique Jorja Smith. Assise sur son tabouret, tout semble simple – à s’y méprendre, car la concentration est extrême. C’est à peine si elle se balance au rythme de l’accompagnement délicat que proposent les instrumentistes. Chaque mouvement qu’elle dessine aide sa belle voix, à peine écorchée, à atteindre le plus parfait des vibratos. Les morceaux ? Une interprétation, plutôt fidèle à l’enregistrement studio, de trois titres, extraits de son album Lost and Found sorti au début du mois. C’est lumineux. Si seulement la performance présentait quelques variations… L’opus lui-même est capable d’écœurer : une boîte de sucres, grande ouverte, prête à être vidée. Limiter les écoutes, c’est effectuer un ratio rentable, diluer le tout. Et ainsi apprécier dans une juste mesure les effets hypnotisants de la (magistrale) chanteuse britannique.

Playlist

© Gabikai pour l’alter ego/APJ