Ceux qui traînaient sur les réseaux sociaux en pleines révisions de bac ou de rattrapages ont peut-être récemment vu ressortir le sujet des memes dans l’actualité. Après la surprise de voir ce terme utilisé par les grands médias nationaux vient l’intérêt pour la problématique posée : le Parlement Européen s’est vu soumettre le 20 Juin dernier un projet de directive européenne sur les droits d’auteurs, et malgré une défaite des partisans d’une loi renforcée, le sujet reste sur la table jusqu’à septembre. Le débat déchirant internet à ce sujet découle du fait que nombre de memes ignorent joyeusement lesdits droits d’auteurs, et seraient donc fortement affectés par une régulation plus dure de la loi à ce sujet.

Alors censure ou non, danger ou pas, les arguments fusent mais ne nous concerneront pas aujourd’hui. Le point intéressant qui ressort de cette actualité est à mon goût l’approche que prennent les plus grands médias pour définir les memes. Si « images parodiques » et « culture lol » semblent leur suffire comme définitions brèves et efficaces, je ne saurais pour ma part m’en contenter.

© Groupe Facebook – France Insoumeme

Des origines en biologie

En 1976, le biologiste Richard Dawkins créa le concept de mème dans son livre Le Gène Egoïste. Il y théorise un processus d’évolution et d’expansion de la culture basé sur un phénomène similaire à celui de l’évolution biologique, et ainsi le gène en génétique devient le mème en mémétique. Ce dernier est une idée, un comportement, une pratique ou un élément de culture quelconque qui se répand par le mimétisme, de la même manière que certains éléments biologiques peuvent être viraux.

Ainsi, ce sont les mèmes qui, mis ensemble, forment une culture. Le mimétisme bien évidemment, autant en génétique qu’en mémétique, laisse parfois passer une mutation, et c’est ainsi que les cultures changent et évoluent avec le temps.

L’apparition de moyens de communication planétaires et accessibles à tous a changé les règles du jeu. L’évolution culturelle a été pendant longtemps un processus lent, mais l’avènement d’internet a permis à toutes les cultures de se rencontrer, se découvrir, et se mélanger. C’est dans ce melting pot culturel qu’apparait alors le mème internet.

Du mème au meme

Le mème sur internet varie de son origine. D’un point de vue orthographique, il s’anglicise et perd son accent. Le meme donc, peut se présenter sous n’importe quel format : image, vidéo, GIF, texte ou autre. Dénué de sens ou porteur de message, il perd cependant la spécificité d’être intrinsèquement fait pour le partage. Toute image accompagnée d’une phrase drôle ne peut être qualifiée de mème sans avoir été diffusée, partagée et réutilisée, mais elle peut être qualifiée de meme, dans la mesure où son format est reconnu comme tel. Un meme peut être fait à titre parfaitement individuel et jamais partagé. Ce n’est pas le cas d’un mème. Certains memes sont donc des mèmes là où d’autres ne le sont pas.

Une définition approximative maintenant fixée, j’aimerais que nous nous penchions sur l’importance des memes sur internet, et en particulier ceux qui sont faits pour le partage, le buzz, et qui sont donc des mèmes. C’est de ceux-ci que je parlerai dorénavant en utilisant le terme « meme ».

© Erwan Raison du Cleuziou

Au-delà de simples images comiques partagées, les memes peuvent aussi être des caricatures, des critiques, des remarques. Bien sûr, je ne parle pas des memes où il s’agit de mentionner son ami en commentaire pour lui dire qu’il est moche, mais plutôt de ceux recherchés et parfois subtils, artistiques même. Ceux dans la droite lignée des dessins de presse à la seule différence que n’importe qui peut en faire. Nul besoin d’être publié par un journal pour avoir accès à un public énorme. Ainsi, les réseaux sociaux sont le nid idéal pour la diffusion de memes, et par extension des mèmes et des cultures qu’ils représentent. Le dab, l’ice bucket challenge, mais aussi les références musicales, artistiques… Et même jusqu’aux influenceurs privés ou politiques profitant de ce havre de cultures pour exercer le fameux soft power. Tout le monde se retrouve et s’influence, s’inspire, apprend et enseigne au travers des messages passés dans les memes et les réseaux sociaux ou sites de partage de manière générale.

Le fondement de la culture lol

Les cultures se formaient jusque là de manière géographique. A l’échelle régionale, nationale, parfois même continentale, différents mèmes formaient les sociétés, et à l’occasion s’inspiraient des voisins. Mais la démocratisation de la communication planétaire qui est apparue avec internet a entièrement transformé ce phénomène. La mondialisation culturelle qui a lieu dans le monde « réel » est bien souvent ralentie voire arrêtée par les sentiments d’appartenance, patriotisme ou traditions, mais rien de tout cela ne tient longtemps sur internet. Ce sont donc de nouvelles cultures qui sont apparues. Les limites ne sont plus géographiques mais purement d’intérêt. Ainsi les groupes de memes varient énormément, et peuvent être très larges comme les pages Facebook « Political Bible » ou « Neurchi » ou beaucoup plus spécifiques comme les groupes « Memes intra-muros pour jeunes franciliens » ou « Neurchi de pokémons de type plante de la première à la troisième génération ».

On peut donc retrouver répondant aux mêmes critères culturels sur internet des personnes n’ayant rien à voir en dehors. Ce que certaines personnes appellent la « culture lol » est en réalité un regroupement de nombreuses sous-cultures originaires d’internet, et dont certains dérivés ou filiations sont retrouvés dans le monde réel sous la forme de mots nouveaux, sigles, et parfois même marques.

© Political Bible

Au-delà d’un simple phénomène appartenant à cette « culture lol », les memes en sont le fondement et la cause. Exactement comme les mèmes des cultures plus traditionnelles, ils se transmettent, évoluent, peuvent offrir une reconnaissance sociale et un espace de création. Tout comme les cultures plus traditionnelles, la « culture lol » ou culture des memes est influencée et influence. Elle a ses traditions, son langage et ses caractéristiques, et plus important encore, elle est une réalité sociale qui ne cesse d’augmenter avec les nouvelles technologies, allant parfois même jusqu’à déborder sur d’autres cultures et s’y mêler. Cela peut arriver lorsque la publicité d’une marque adopte des éléments nouveaux pour attirer un public jeune, ou encore lorsque les jeunes prenant part à cette culture l’étendent et la partagent en entrant dans le monde professionnel. Ce débordement peut aussi prendre la forme d’influence politique ou économique, par exemple en prenant pour cible de memes critiques ou moqueurs une personne ou un mouvement avec une telle ampleur que l’image publique en est marquée. Ainsi, certains politiciens peuvent voir leur réputation gravement touchée suite à des campagnes de memes, telle que la membre du parlement britannique travailliste Diane Abbott, qui après une erreur de calcul dans une interview est devenue la risée des réseaux sociaux et est maintenant systématiquement représentée en cancre.

Là où les cultures géographiques ou historiques peuvent rechigner à adopter de nouvelles modes, la culture des memes absorbe tout, vieux comme neuf. Tant qu’il y aura des memes, il y aura des mèmes de la culture internet, et tant qu’il y aura des mèmes internet, la « culture lol » ne cessera d’exister et grandir aussi vite qu’internet le permet. Ainsi il est réellement dans l’intérêt des grands médias de s’intéresser à cette culture jeune mais déjà plus grande qu’eux. Les mèmes les ont créés mais les memes les tueront.