Au pays des droits de l’Homme, une politique migratoire toujours plus contestée

Ces derniers jours, la qualité de l’accueil offert aux migrants et réfugiés par l’Europe à de nouveau été remis en question. La délicate situation de l’Aquarius, bateau de sauvetage humanitaire affrété par SOS Méditerranée qui ne trouvait pas de port méditerranéen où accoster après le refus du premier ministre italien, nous a montré, une fois de plus, le malaise régnant face aux politiques extérieures et intérieures de nombreux pays européens. Et parmi ces pays, la situation des migrants en France, réputée « Pays des droits de l’Homme », ne fait pas figure d’exemple.

L’annonce du plan migrants par le gouvernement Philippe, le 12 juillet dernier, puis les différentes réunions interministérielles et prises de parole depuis cette annonce, dessinent les grandes lignes d’une politique migratoire d’une fermeté sans précédent. La volonté de Gérard Collomb, et d’Emmanuel Macron, est d’expulser massivement, et d’empêcher la reconstitution de campements, que ce soit à Calais, à Grande-Synthe, ou à Paris. Plus de 2 300 migrants vivent dans des conditions alarmantes et insalubres dans la capitale. Le 17 mai dernier, une quarantaine d’associations ont lancé une pétition appelant l’État à agir d’urgence pour éviter les drames, et accueillir dignement ces personnes, qui du fait de leur isolement, sont parfois peu au courant de leurs droits et du statut auquel ils peuvent prétendre. Mais la ligne politique française reste celle de l’intimidation, de la dissuasion et des expulsions successives : ces dernières semaines, de nombreuses interventions des forces pour l’ordre ont eu lieu pour expulser des migrants installés dans des bâtiments publics, comme celle à l’Université Paris 8 le 26 juin dernier.

© squat le monde via flickr

Hors de la capitale, les conditions de vie des migrants refusés des centres d’accueil ne sont pas meilleures. Le 4 avril 2018, trois experts des droits humains de l’ONU se sont alarmés des conditions de grande précarité dans lesquelles vivent des centaines de migrants dans le nord de la France, à Calais et à Grande-Synthe. Beaucoup d’entre eux, faute de places dans le gymnase de Grande-Synthe, ou de l’existence d’un centre d’accueil, vivent dans des tentes, sans sanitaires ni structure leur assurant un accès à de l’eau potable, de la nourriture, ou simplement de l’aide judiciaire, médicale et psychologique. Depuis le démantèlement de la « jungle » fin octobre 2016, le flux de migrants arrivant à Calais n’a pas cessé, mais les conditions de vie, ou plutôt de survie de ces personnes, empirent au fil des jours. Abris détruits, perquisition des tentes et des couvertures, violences au quotidien, isolement… Le rapport d’Human Rights Watch publié en juillet 2017 et intitulé « Like living in hell : police abuses against child and adult migrants in Calais »*, pointe du doigts les abus et les violences policières, ainsi que le harcèlement des bénévoles et des membres d’ONG.

Un rapport de l’ONU d’avril 2018 exhorte la France à respecter ses obligations internationales en matière de droits de l’homme, propos corroboré par les nombreuses prises de paroles des associations sur place, des ONG de défense des droits de l’Homme, comme Amnesty France, et du Défenseur des Droits.

Enfin, la politique française aux frontières terrestres ou maritimes est tout aussi ferme. Les frontières, notamment celle entre la France et l’Italie, sont de plus ou plus contrôlées, et les refus d’entrée sont notifiés en série. Dans un rapport, la Cimade** dénonce la forte hausse depuis 2015 des « non-admissions » aux frontières : 85 408 en 2017, contre 15 849 en 2015. L’association s’inquiète de la « politique du pire » menée par de nombreux pays européens, et d’un détournement de la lutte anti-terroriste sur le territoire français. À la suite d’un accord conclu à Bruxelles sur le dossier migratoire, le 29 juin, comprenant un compromis proposant la création de centres contrôlés dans l’UE mis en place par les Etats sur une base volontaire, Emmanuel Macron a annoncé que la France « n’ouvrira pas de centres d’accueil » pour les migrants, n’étant pas un « pays de première arrivée ».

Julia Galan

*Human Rights Watch, 26 juillet 2017, “Like Living in Hell”, Police Abuses Against Child and Adult Migrants in Calais. https://www.hrw.org/report/2017/07/26/living-hell/police-abuses-against-child-and-adult-migrants-calais

**La Cimade (Comité inter mouvements auprès des évacués) est une association loi 1901 créée en septembre 1939, de solidarité active et de soutien politique aux migrants, aux réfugiés et aux déplacés, aux demandeurs d’asile et aux étrangers en situation irrégulière. https://www.lacimade.org/

Aux Etats-Unis, tolérance zéro et séparation parents/enfants

Pays de la tolérance, pays où tout est possible, pays de la liberté, pays des rêves, pays de la réussite… De nombreuses personnes voient les pays occidentaux, plus particulièrement les États-Unis, comme étant l’opportunité d’une vie meilleure pour eux ainsi que pour leurs familles. C’est l’occasion de fuir la misère, la famine, la pauvreté, les guerres. Dans cette optique d’une vie meilleure, de nombreuses familles n’hésitent pas à quitter leur pays natals bravant les interdits pour aller là-bas.

Afin de limiter le flux d’immigration illégal provenant du Mexique, les États-Unis décident d’appliquer une « tolérance zéro » envoyant les immigrés* arrivés illégalement sur le territoire en prison. Sauf que les enfants mineurs (des immigrés) ne peuvent pas être emmenés avec leurs parents à cause de la législation américaine. Ils sont donc envoyés dans des centres ou des familles d’accueil éloignés de la prison de leurs parents. Pas moins de 2 000 enfants ont été séparés de leurs parents durant la campagne de lutte contre les entrées illégales.

La situation des enfants n’a pas laissé les États-Unis et le monde indifférents. Une vague d’indignation s’est répandue partout dans le monde, même au sein du parti de Donald Trump, divisé face au sort des enfants immigrants. De nombreuses manifestations contre cette séparation ont lieux partout dans le pays. La première Dame, Melania Trump s’est exprimée face à cette situation, « elle pense que même si le pays doit respecter la loi mais doit aussi être gouverné avec coeur ».

Le président Donald Trump quant à lui rejette la faute sur les Démocrates disant que c’est leur responsabilité si les États-Unis se retrouvent dans une situation pareille. Il essaye de faire changer la loi sur l’immigration, en essayant de faire passer deux projets de loi à la chambre des députés. Ces projets permettraient de durcir encore plus la loi sur l’immigration en réduisant le temps d’attente des demandeurs d’asiles, les raccompagnant directement à la frontière et de financer le mur que veut construire le président. Selon, Donald Trump l’immigration illégale (venant principalement de l’Amérique du Sud) est à l’origine du pic de délinquance de son pays.

La situation des États-Unis n’est pas sans rappel à la crise des migrants** que connaît l’Europe. Le nouveau et l’ancien monde établissent des lois particulièrement dures contre l’immigration n’existant pas à repousser les migrants loin de leurs frontières. Comment des pays se revendiquant libres, égaux, approuvant les droits de l’homme durcissent-elles leurs lois sur des personnes dont leur vie est menacée dans leurs pays ?

Emma Gatse

* Immigrant : personne qui immigre dans un pays.

** Migrant : « Toute personne qui vit de façon temporaire ou permanente dans un pays dans lequel il n’est pas né et qui a acquis d’importants liens sociaux avec ce pays. […] Les différentes formes de migration peuvent être distinguées selon les motivations (économiques, familiales, politiques) ou selon les statuts légaux (migration irrégulière, émigration/immigration contrôlée, libre émigration/immigration) des personnes concernées. La plupart des pays distinguent différentes catégories de migrants dans leurs politiques migratoires et leurs statistiques. Les variations existantes entre les états indiquent qu’il n’y a pas de définitions objectives de la migration. » Source: unesco

Matteo Salvini, le visage de l’ignominie

Ces derniers temps, Matteo Salvini, le nouveau ministre de l’Intérieur italien s’est fait une triste réputation de pourfendeur de migrants. Après avoir refusé de laisser accoster l’Aquarius, vaisseau qui secoure les individus tentant la traversée périlleuse de la Méditerranée, une d’une de ses plus infâmes interventions est ressortie sur la toile ce mois-ci.

Dans cette courte vidéo, il appelle à un « nettoyage de masse, rue par rue, quartier par quartier (…) des morceaux entiers de l’Italie sont hors de contrôle ». Cette déclaration avait été faite alors qu’il n’était pas encore ministre, en février 2017, lors d’un déplacement à Recco, près de Gênes. Cette tendance fascisante s’est confirmée, le 18 juin, lorsqu’il a lancé l’idée d’un recensement des Roms, afin d’expulser les non-Italiens. Il a plus tard précisé qu’il ne voulait pas d’un « fichage » mais « protéger les enfants Roms ». A d’autres ! Ce rétropédalage n’est certainement pas dû à un regain d’humanité, mais bien à l’inconstitutionnalité de telles mesures et au malaise qui semble s’installer durablement dans la coalition au pouvoir.

En effet, le leader du Mouvement 5 Etoiles et ministre de l’économie Luigi Di Maio, qui partage la tête d’affiche avec Matteo Salvini, leader de la Ligua (extrême droite) semble bien mal à l’aise. En cause, la montée en flèche dans les sondages de Salvini, grâce à ses provocations.

D’après le journal italien La Stampa : « Salvini évolue comme un roi dans un royaume qu’il est en train d’arracher, morceau par morceau, au Mouvement 5 étoiles et au Premier ministre ».

De quoi craindre les futures élections, alors même que le M5S avait obtenu deux fois plus de voix que la Ligua avec 17,4% des voix contre 32, lors des élections générales du 4 mars 2018.

La gauche italienne, laminée en mars, semble bien en peine pour organiser une quelconque contestation face à des propos pourtant hautement régressifs et effrayants. Ils ne sont en effet pas sans rappeler les nettoyages ethniques qui ont eu lieu sous Mussolini en 1938, où les Juifs ont été au préalables fichés.

Pas grand-chose à attendre du côté européen concernant l’humanité et l’empathie. S’il est certain que l’Italie s’est retrouvée seule face à la crise migratoire de 2015, je gage que les maigres solutions envisagées par lors du sommet sur l’accueil des migrants le 29 juin ne seront pas suffisantes. Malgré la réaffirmation qu’il n’y aura pas de retours aux frontières nationales, cela n’empêche pas Rome de refuser perpétuellement l’accès à ses ports aux bateaux d’ONG. D’autre part, la perspective de l’ouverture de nouveaux « centres fermés » de traitement des demandes d’asile sonne le glas de la décence. Rappelons seulement que, selon des chiffres d’Attac, les arrivées de migrants en 2018 ont drastiquement reculé : passant de près d’un million en 2015 à 43 000 aujourd’hui.

L’intolérance, le racisme et la xénophobie sont donc érigés en ligne politique. Et le pire est encore à venir, puisque cette stratégie portera assurément ses fruits, puisque même si la coalition éclate, il semble que Matteo Salvini soit en mesure de remporter les élections. Plus renforcé que jamais, celui qui voudrait s’ériger en protecteur des Italiens contre ces prétendues « vagues » de migrants et d’étrangers a encore refusé, pas plus tard que le 30 juin, à un bateau d’ONG d’accoster.

Clara Guillard

La Hongrie vote l’interdiction de l’aide des ONG en faveur des migrants

Au milieu de l’orage et des dissensions qui secouent l’Union Européenne depuis plusieurs mois autour de la question migratoire, la Hongrie en bonne autoditacte a décidé de franchir l’étape supérieure et a fait voter un ensemble de  lois interdisant aux ONG de venir en aide aux migrants illégaux ou non. Le pays, extrêmement strict au sujet de l’immigration depuis l’arrivée au pouvoir en 2010 du premier ministre d’extrême droite Viktor Orban, avait auparavant corsé la circulation au sein de son territoire avec, en 2015, la construction d’un mur autour du pays pour empêcher les migrants d’y rentrer. Soutenu par son parti le Fidesz, le premier ministre hongrois passe outre les injonctions européennes et décide par la même occasion de ne plus prêter attention aux quotas établis par Bruxelles.

Les ONG seront soumises à des taxes à 25% plus élevées

Ces mesures ont plus précisément pour objectif de criminaliser les ONG venant en aide aux migrants. Ces dernières seront soumises à des taxes à 25% plus élevées, et si elles aident des réfugiés illégaux, elles peuvent désormais encourir à un an de prison et être interdites d’approcher la frontière hongroise à moins de 8 kilomètres. Les ONG devront porter un autocollant afin d’être  reconnaissables. Ces autocollants désignent ces associations comme des « organisations soutenant l’immigration », comme pour les signaler, les stigmatiser. En outre, cette loi veut faire front à l’opposant Georges Soros, milliardaire hongrois et philanthrope à la tête de l’ONG Open Society, figure importante appelant à l’accueil des immigrés. Connu sur la scène internationale, personnalité publique de renom en Hongrie, Soros est un dangereux adversaire pour Viktor Orban et cette loi est un moyen de faire barrage à son activité. Le titre même de l’ensemble de lois affiche cette volonté : elle se prénomme la loi Anti Soros.

Les Hongrois opposés à cette initiative tirent la sonnette d’alarme et veulent s’en remettre à la communauté internationale. C’est le cas d’Aron Demeter, avocat travaillant à Amnesty International, qui appelle la Commission Européenne à prendre une décision et qui dénonce le manque de réaction venant des pays membres de l’Union Européenne. Les premières conséquences se font déjà ressentir, certains partis de la droite européenne se distancient de la Hongrie. Certains l’appellent à attendre la validation du Conseil de l’Europe pour appliquer ces lois, d’autres à l’instar du CDA, veulent exclure le Fidesz de la coalition des partis de la droite européenne au sein du parlement européen. Toutefois, ces admonestations ont été proférées avant le vote de la loi et visiblement Viktor Orban ne s’en est pas vraiment préoccupé. Ainsi, si l’Union Européenne a le devoir de réagir, elle doit poser des sanctions et savoir réellement s’affirmer car pour le moment elle est impuissante et inopérante.

Criminalisant, réprimant et menaçant les ONG qui aident aux migrants, la Hongrie agit de manière unilatérale. La question de l’Etat de droit en Hongrie se pose donc d’autant plus que les mesures ont été adoptées à 160 voix pour et 18 contre, sans qu’aucun débat n’ait été fait, l’opposition étant sans voix dans ce pays. De plus, le gouvernement a inscrit dernièrement la nécessité de conserver la culture chrétienne en Hongrie au sein de la Constitution. Ainsi, face à un pays qui se replie de plus en plus sur lui-même, qui met en danger un contre pouvoir important, qui discrimine les populations étrangères et les minorités et qui limite de même la liberté d’expression, la démocratie ne semble plus vraiment être de mise, il en est de même pour l’Etat de droit.

Louise Bur

image de couverture : © maxime bourstin