Sorti le 5 avril aux États-Unis, Sans un bruit ou A quiet place dans sa version originale, est un long-métrage réalisé par John Krasinski, acteur/réalisateur plus connu pour avoir prêté ses traits à Jim Halpert dans la version américaine de la série The Office. S’il a déjà scénarisé et réalisé plusieurs films, c’est la première fois qu’il se tourne vers le registre de l’horreur, pari aussi ambitieux que prometteur.

Film post-apocalyptique, Sans un bruit nous dévoile une humanité en grande partie décimée par une invasion alien et condamnée à survivre dans un silence quasi continuel, au risque de venir chatouiller l’ouïe surdéveloppée de ces hostiles créatures. Celles-ci, relevant plus d’une nouvelle de Lovecraft que d’un E.T. de Spielberg, ne tardent pas à s’en prendre à tout perturbateur, qu’il soit humain, animal ou objet, leur cécité totale ne leur permettant pas de faire une grande distinction entre les cibles. C’est dans ce contexte que vont évoluer les Abbott, personnages principaux de ce récit. S’ils tentent de survivre au sein de ce paysage des plus désolants, ils doivent avant tout protéger leurs enfants, notamment Regan qui est atteinte de surdité totale. Face à ce danger omniprésent, cette famille ne pourra compter que sur elle-même pour espérer s’en sortir.

The sound of silence

L’élément majeur de Sans un bruit est, comme son titre l’indique, l’utilisation du son et l’impact que celui-ci a sur l’action et le spectateur lui-même. Cette atmosphère toute particulière nous est révélée dès les premières images du film, assourdissantes de silence. Aucun bruit ne se fait entendre, ne signifiant pas pour autant que le calme règne. Cette absence de repères sonores est tout sauf apaisante, et rend le spectateur anxieux, à l’affût de tout danger possible. Si cette privation de bruit est rapidement assimilée, tout son qui sera produit par la suite ne pourra que crisper l’audience, alors immédiatement inquiète des conséquences à suivre. On en vient alors à craindre tout objet environnant, de la boîte de médicaments qui peut tomber à la porte qui claque, de peur qu’il n’appelle tout prédateur se trouvant dans les parages. Cette phobie du bruit nous est sublimement communiquée par John Krasinski et une séquence d’ouverture à couper le souffle, digne héritière d’un cinéma d’horreur en perdition.

La contrainte imposée aux protagonistes par la particularité physique des aliens est alors exploitée à merveille par le réalisateur, faisant de cet élément le moteur même du film et redoublant d’ingéniosité dans sa mise en scène. Krasinski tire profit de toutes les habilités et contraintes des envahisseurs pour nous livrer des moments impressionnants, portés par une imagerie et un mixage tenant pour ainsi dire le premier rôle du film. Le tout se fait au service d’un long-métrage bourré d’idées de mise en scène, ingrédients majeurs face à une industrie de plus en plus étourdissante.

Emily Blunt et Millicent Simmonds dans SANS UN BRUIT – © Paramount Pictures

Le rôle du son est lui porté à son paroxysme grâce à la présence de Regan, l’aînée non-entendante de la famille. Celle-ci, au vu de son handicap, se révélera la plus vulnérable face à la race extra-terrestre et donne alors au metteur en scène l’occasion d’augmenter l’angoisse déjà bien présente au moyen de face-à-face poignants.

Les dialogues sont eux presque inexistants durant la plupart du film, mais ne constituent jamais un manque à la narration. Les échanges entre les membres de la famille Abbott seront alors constitués principalement de la langue des signes américaine, habilement interprétée et mise en images, ainsi que de quelques lignes de dialogue poignantes par leur rareté. Chaque mot prononcé va alors peser et s’accrocher au spectateur, au lieu de s’évaporer inutilement dans les airs, accentuant ainsi grandement les liens entre les personnages, aussi attachants les uns que les autres.

Pour finir, si le silence tient ici toute son importance, il ne faut pas négliger la musique elle bien présente, composée par Marco Beltrami. Habitué depuis quelques années au blockbuster d’action, Beltrami nous avait livré en mars 2017 une partition particulièrement recherchée et d’une grande force pour le Logan de James Mangold. Ici cependant, s’il nous livre quelques thèmes d’une grande justesse et en accord avec l’image, un petit brin d’audace n’aurait pas été de trop dans cette bande originale, demeurant dans son ensemble assez classique.

Des notes justes

En plus de nous livrer un film avec un parti pris des plus audacieux, Sans un bruit se distingue par ses nombreuses qualités, prouvant au spectateur – et aux studios – qu’un film digne de ce nom ne rime pas qu’avec un budget de 200 millions de dollars et un réalisateur tenu en laisse. S’il hérita donc d’un projet préexistant et entièrement écrit, John Krasinski ne fut pas pour autant un simple « réalisateur de commande » puisqu’il décida de réécrire nombre de scènes, afin qu’elles correspondent à la vision que lui s’en faisait. C’est ainsi qu’il nous livre la séquence d’ouverture, complètement repensée et d’une efficacité monstre, mais revoit aussi la totalité des échanges et des dialogues, initialement inexistants. Les personnages n’échangeaient, dans la version initiale, que trois lignes de dialogue et se contentaient de faire des gestes et de pointer des objets. Krasinski rajoute alors au scénario le personnage de la fille sourde, Regan, ainsi que l’utilisation de la langue des signes américaine, désormais justifiée par la présence d’une non-entendante au sein de la famille. Si nombre de modifications furent effectuées, le réalisateur n’hésitera pas à adapter son scénario au cours du temps, au service de séquences qui se voudront beaucoup plus poignantes, notamment entre le père et sa fille.

Noah Jupe, Millicent Simmonds et John Krasinski dans SANS UN BRUIT – © Paramount Pictures

Si Sans un bruit se revendique comme un film d’horreur, on ne peut que souligner la grande place laissée au drame et à l’émotion au sein de la narration. Au même titre que Ça, sorti en septembre dernier, ce sont les liens entre les personnages qui priment, et non les jump scare* stupides et maladroits, marque de fabrique désespérante de films horrifiques au rabais. On craint alors chaque seconde de voir les Abbott séparés les uns des autres, tellement leur alchimie illumine chaque scène et emplit l’auditoire d’un pur sentiment de bien-être. L’ensemble des acteurs interagit alors à merveille, avec une mention spéciale pour John Krasinski et Emily Blunt qui, à défaut d’être un couple hors caméra, se retrouvent à nouveau à l’image pour nous enchanter de leur complicité.

S’il y a un autre choix du réalisateur que l’on doit louer, c’est bien celui de Millicent Simmonds pour jouer la jeune Regan Abbott. Déjà à l’affiche du Musée des merveilles de Todd Haynes, son interprétation de l’aînée de la famille ne peut que nous donner envie de suivre la carrière – espérons le prometteuse – de cette jeune actrice. Atteinte de surdité dans la vie de tous les jours, elle transparaît alors de sincérité dans toute ses scènes et a su conseiller l’ensemble des acteurs concernant l’utilisation de la langue des signes, ce qu’ils font sans artifice. John Krasinski avait d’ailleurs insisté sur le fait d’engager une actrice réellement atteinte de ce handicap, et non juste une actrice pour « jouer la sourde ».

Un film qui peut parfois grincer

S’il présente un nombre abondant de qualités, Sans un bruit n’est évidemment pas exempt de défauts qui, certes minimes, ne peuvent s’empêcher de nous glisser d’infimes bâtons dans les roues. L’ensemble de l’œuvre est parsemé de petites fautes de parcours qui auraient, par leur absence, rendu l’expérience bien meilleure. Tout d’abord, les créatures en elles-mêmes ne sont pas sans nous évoquer, dans leur forme, des ersatz d’aliens présents dans la saga Cloverfield, ce qui a amené nombre de curieux à se demander si les films n’étaient pas reliés entre eux. De plus, le concept même de la créature avide de sang se repérant par écholocalisation peut nous faire penser aux terribles Clickers du jeu vidéo The Last of Us, se déplaçant à l’aide de leur fameux son guttural. S’il n’y a bien sur pas de copyright déposé sur les aliens à écholocalisation, le film nous propose donc des créatures qui ne nous sont pas totalement étrangères, faisant quelque peu diminuer le sentiment de peur qu’elles sont censées provoquer.

D’autre part, accorder une place plus importante à la peur et l’horreur à proprement parler n’aurait pas été une mauvaise chose, et constitue un moindre manque à l’expérience proposée par Sans un bruit. S’il n’en est pas moins un excellent thriller, on aurait peine à le qualifier de véritable film d’horreur. Certaines scènes sont bien sûr à vous glacer le sang et ne manquent pas d’intensité, sans pour autant assumer véritablement leur casquette de film à volonté horrifique. Bien des séquences semblent alors se tourner vers le viscéral et le malsain, font monter la tension et le malaise chez le spectateur, mais vont très vite être cuttées afin d’éviter les images trop crues. Loin d’être anodin, ce procédé très courant réside certainement dans une volonté du studio de garder une classification PG-13 (interdit au moins de 13 ans) et de ne pas passer la barre du Rated R, interdisant aux moins de 17 ans non accompagnés d’assister aux projections. Résulte alors de cette décision une forte contradiction dans l’ensemble de l’œuvre, qui peut laisser tout spectateur en quête de véritable horreur quelque peu sur sa faim.

Noah Jupe et Millicent Simmonds dans SANS UN BRUIT – © Paramount Pictures

Finalement quelques décisions plus ou moins stupides de la part des protagonistes peuvent faire froncer quelques sourcils, et nous amènent à nous demander s’ils comptent réellement à la vie ou s’ils décident plutôt de leur survie à pile ou face. Ces choix paraissent alors quelque peu improbables au vu du train de vie réfléchi et méthodique des Abbott, qui ne semblent pourtant rien laisser au hasard dans leur quotidien. Ce minime désagrément rejoint aussi une absence quasi-totale d’un quelconque contexte, entre-aperçu dans les trailers mais totalement absent du film, si ce n’est quelques lignes de journaux étalés ça et là. Alors qu’expliquer en détail les évènements de l’invasion aurait certainement été futile et de trop pour la narration, une légère explication n’aurait pas été désagréable. Si ces éléments peuvent être critiqués par certains, ils pourront bien sûr être loués par d’autres, mais ne constituent quoi qu’il en soit aucune gêne majeure dans l’appréciation globale du film.

S’il ne présente bien sûr pas que des qualités, Sans un bruit n’en reste pas moins une leçon de maîtrise et instaure John Krasinski comme incontestable cinéaste du suspense. Véritable Stephen King de la caméra, il sait, à l’égal du maître de l’angoisse, constituer une ambiance prolifique à son récit et y happer tout spectateur. Là où la mode du film d’horreur se fait au slasher** décérébré et aux fantômes à peine dignes d’un épisode de Scooby-Doo, Sans un bruit sait redonner ses lettres de noblesse à un cinéma d’horreur désormais aux oubliettes. Le peu de fautes disséminées dans le long-métrage se font très vite oublier au profit d’une histoire prenante et bouleversante à bien des égards. On s’accroche à son siège comme rarement, et ce jusqu’aux dernières secondes du film, aussi maîtrisées que tout le reste. Le générique défile alors sur des visages pris de court, mais de la façon la plus positive qu’il soit. Ce succès massif a bien entendu donné de quoi penser à la Paramount, qui s’est empressée de commander une suite assurément rentable. Si l’on ne peut qu’en supputer le résultat, l’idée même de greffer un autre épisode au film de John Krasinski constitue un affront à cette petite perle de cinéma, qui conserverait toute sa force en faisant cavalier seul.

Sortie le 20 juin 2018

Durée : 95 minutes

*jump scare: ce procédé correspond à un changement brutal dans l’image, le plus souvent accompagné d’un cri strident

**slasher: sous-genre du cinéma d’horreur dans lequel un individu, pour la plupart du temps masqué, assassine un à un les membres d’un même groupe

image de couverture : © Paramount Pictures