Samedi 16 juin, l’association ANAJ-IHEDN (Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale) organisait une journée, gratuite et ouverte à tous et toutes, au sein du campus Eiffel de l’HEIP, intitulée « Construire la France de demain ». Mettre en avant des jeunes qui s’engagent et lutter contre les stéréotypes pesant sur la jeunesse dans notre société, voilà les raisons de la tenue de cet événement. L’ambition affichée de l’association : que « 100% des jeunes présents s’engagent ».

© Clémentine Bonnet pour L’Alter Ego/APJ

#MakeOurYouthGreatAgain

L’ANAJ-IHEDN est une association loi 1901 qui oeuvre au quotidien pour mettre en valeur la réflexion des jeunes dans les domaines de la défense, de la sécurité et de l’engagement. Fière de ses 2 000 adhérents, l’association organise régulièrement des conférences, des rencontres et des visites. Ingrid Lamri, présidente de l’ANAJ-IHEDN jusqu’à la fin de cette journée, nous a précisé que l’association mène aussi de nombreuses réflexions sur les thématiques qui lui sont propres. Le fruit de ces réflexions est ensuite adressé à des politiques mais aussi au grand public.

En guise d’introduction, le Chef d’État-Major des Armées, François Lecointre, invité d’honneur de cette journée, est venu livrer à l’auditoire sa conception de l’engagement, notamment au travers de son expérience de militaire. Deux séances de “shots inspirationnels” regroupant une dizaine d’intervenants invités à témoigner de leurs parcours atypiques constituaient le plus gros de cette journée. Celles-ci étaient entrecoupées d’une pause déjeuner durant laquelle diverses organisations de jeunesse telles que le Forum Français de la Jeunesse, le parti politique Allons Enfants ou le syndicat étudiant la FAGE*, disposaient d’un espace pour se présenter aux auditeurs. Enfin, la journée prit fin avec l’intervention de Bertrand Périer, professeur de prise de parole en public et avocat, dont le travail a notamment été présenté dans le documentaire À voix haute, sorti en 2017.

« S’engager n’est pas un choix » – François Lecointre, Chef d’État-Major des Armées

Au vu des objectifs que se fixe l’association – à savoir explorer les questions de défense et de sécurité – le Chef d’État-Major des Armées était très attendu sur la question du controversé « Service National Universel ». Sans détour, le général s’en est rapidement pris à une tribune co-signée par 14 organisations de jeunesse, parue le 2 juin dans le JDD et a exprimé son profond désaccord. Celle-ci dénonce « les incohérences et les décalages » de la réflexion portant sur un Service National Universel (SNU) obligatoire.

« Ce projet souffre d’un (…) décalage majeur entre d’un côté la volonté des jeunes qui, comme nous l’observons au quotidien, font le choix de s’engager de façon souple et diverse dans une recherche de sens comme d’épanouissement et, de l’autre, le cadre obligatoire, rigide et contraignant que le projet semble faire émerger. » Extrait de la tribune, publiée le 2 juin dans le JDD, co-signée par 14 organisations de jeunesse opposées à un Service National Universel obligatoire.

Selon le général, « s’engager n’est pas un choix ». Choisir son engagement renverrait à un individualisme marqué de profondes inégalités. Qu’en serait-il des jeunes qui, par contrainte, n’ont pas le choix de l’engagement ? Penser l’engagement, c’est avant tout penser en communauté ; c’est donner un gage mais aussi se donner en gage, en somme être responsable et mesurer ses devoirs. Pour ce militaire, le plus grand engagement est gratuit et engage sa propre vie.

Ne croyez pas ceux qui vous diront que la jeunesse n’est point faite pour le plaisir, elle est faite pour l’héroïsme. Ne croyez pas que vous serez diminué, vous serez au contraire, merveilleusement augmenté. C’est par la vertu que l’on est un homme.

Paul Claudel cité par François Lecointre

Il est plus facile de tenir un engagement lorsqu’on est jeune, selon François Lecointre, n’ayant pas à porter le choix d’une vie passée ou une famille à assumer. Le Service National Universel pourrait représenter l’engagement d’une classe d’âge regroupant environ 800 000 jeunes.

Le Chef d’état-major des armées, françois lecointre – © ANAJ-IHEDN

Martin Bohmert, délégué général des Jeunes Avec Macron, juge que le Service National Universel doit être une « mesure de jeunesse », conçue « par les jeunes et pour les jeunes » afin qu’il serve véritablement de tremplin républicain de l’engagement. Il explique sa vision des choses : « Les jeunes ont un rôle déterminant à jouer actuellement afin de décider quel sera le contenu de ce service national. Il pourrait s’agir d’acquérir la première partie du permis ou du BAFA par exemple. Deux missions principales doivent être accordées à ce service national : refaire nation en incluant davantage les jeunes qui se sentent exclus de la République aujourd’hui et faire société afin que les Français se rencontrent par le biais d’un brassage social. ».

Fin avril, le général Daniel Ménaouine a remis un rapport à l’Élysée pour lequel il préconise une consultation de diverses organisations de jeunesse afin de réfléchir à quoi ressemblera le futur Service National Universel, ce que le président de la République a accepté.

Cependant, le Service National Universel reste encore flou et de nombreuses questions le concernant restent en suspens… De quelle place disposeront l’armée et l’Éducation nationale au sein du dispositif ? Quels seront les classes d’âges concernées ? Quel sera précisément le contenu de ce dispositif ? Sur quelle période les jeunes seront engagés ? Un changement de nom est envisagé, coup de com ou véritable clarification de l’idée générale ?

Deux séances de « shots inspirationnels »

Par le terme innovant de « shots inspirationnels », l’ANAJ-IHEDN désigne l’organisation de tables rondes, avec plusieurs invités présentant leur parcours de « jeunes engagés ». Ces différents intervenants, issus de professions différentes, ont pu faire réfléchir l’audience à la notion d’engagement, et mettre en exergue leur propre vision de celui-ci. À contrario du Chef d’État-Major des Armées, certains invités ont pu identifier le moment de leur vie qui a donné sens à leur engagement, et ont présenté l’engagement comme un choix, certes, mais à cultiver.

Antoine Vey – Associé au sein du cabinet Dupont-Moretti & Vey

Le message porté par Antoine Vey, associé au sein du cabinet Dupont-Moretti & Vey, était celui du droit inhérent à la jeunesse de se chercher, et de ne pas se limiter à des choix rationnels et sages. Avocat pénaliste notamment connu pour avoir défendu un panel de clients divers, et bien souvent au coeur de débâcles médiatiques majeures, comme l’ancien ministre du Budget Jérôme Cahuzac, poursuivi pour fraude fiscale, ou encore Abdelkader Merah, Maître Vey s’est attaché à présenter un portrait hédoniste et réflexif de l’existence, au cours de laquelle chacune doit explorer à sa guise les notions de bien et de mal.

Antoine Vey – © Clémentine Bonnet pour L’Alter Ego/APJ

Cécile Monteil – Médecin

Médecin au service des urgences pédiatriques, Cécile Monteil ne s’est pas contentée de soigner au sens traditionnel du terme. Curieuse et entreprenante, elle a conté à l’assemblée présente son parcours en tant que médecin dans le monde des nouvelles technologies de la santé. Elle est allée à l’encontre des conseils de ses confrères et consoeurs, qui ne concevaient le rôle de médecin que dans sa perception traditionnelle, et a créé la communauté en ligne e-pocrate, afin de mettre en lien des entrepreneurs avec des professionnels de la santé. En perpétuelle évolution, ce milieu innovant a permis à Cécile Monteil de faire le pont entre différents milieux professionnels, et de ce fait d’encourager l’auditoire à aller au-delà des acquis socio-professionnels. Il reste cependant que sa vision de l’égalité des chances, notamment entre les hommes et les femmes, est critiquable. En effet, Cécile Monteil, répondant à une question dans l’assistance, a mis le doigt sur « la peur » des femmes d’entreprendre, et les a exhortées à pratiquer « l’égalité des rêves » pour arriver à « l’égalité des chances », faisant fi d’autres facteurs sociaux pouvant être un frein pour les jeunes femmes souhaitant entreprendre.

Moussa Camara – Fondateur du programme « Les Déterminés » – Association Agir pour réussir

Fondateur du programme « Les Déterminés », dérivé de l’association Agir pour réussir, Moussa Camara a relaté la naissance et le développement de ces initiatives visant à promouvoir l’entrepreneuriat dans les quartiers marginalisés de l’Île-de-France et les milieux ruraux. Partant du constat que l’impulsion créatrice des jeunes gens autour de lui était bien trop souvent stoppée par le manque de liens entre la capitale et eux, Moussa Camara a eu à coeur de proposer une alternative et une dynamique qui tirerait ces personnes vers le haut. Il porte aujourd’hui un projet fort, formant de jeunes entrepreneurs sur de petites promotions d’une trentaine de personnes, et les aidant dans la construction de leurs entreprises et le développement de leurs ambitions personnelles. La mise en commun d’opportunités d’entreprises parisiennes, avec l’aide de Pierre Gattaz, président du MEDEF et de jeunes talents boostés par des bases théoriques et pratiques, a pu permettre à de nouveaux profils d’émerger au sein de communautés marginalisées et discriminées par les politiques urbaines et publiques. Moussa Camara, avec le programme « Les Déterminés », montre un levier d’émancipation sociale puissant et une manière alternative et locale d’encourager l’égalité des chances.

Moussa Camara – © ANAJ IHEDN

Hugo Travers – Hugo Décrypte : « Commencer par faire ! »

Sciencepiste et YouTubeur, voilà le parcours atypique d’Hugo Travers, plus connu sous le nom d’Hugo Décrypte – nom de sa chaîne YouTube. Curieux et alarmé par la diffusion d’informations parfois extrêmes et erronées à l’égard d’un public tout aussi curieux mais surtout trop jeune pour faire la part des choses, il lance en 2015 son projet de débriefs de l’actualité accessibles à tous et toutes. Passionné de politique et d’actualité, il ouvre la voie pour le développement des médias sur la plateforme de YouTube, au début maladroitement selon lui, et de plus en plus assidûment, jusqu’à atteindre aujourd’hui 220 000 abonnés et un contenu varié sur différents réseaux sociaux. Lors de l’événement, il a encouragé les jeunes dans l’assistance à se lancer, et à croire en leur potentiel en dépit de difficultés. Cette expérience est un exemple des formes variées que peuvent prendre les engagements des jeunes, avec notamment l’aide des outils numériques qui leur sont familiers.

Jad Zahab – Fondateur du Parlement des étudiants : « Osez et défiez »

En entrant à Sciences Po en 2012, Jad Zahab et ses camarades décident de partager leur passion du débat, et leur curiosité pour la sphère politique en fondant le Parlement des étudiants. En simulant des discussions à l’Assemblée nationale, ces jeunes gens s’ancrent petit à petit dans une nouvelle vision de la citoyenneté, à la fois vecteur d’identité et moyen d’émancipation pour la parole jeune. Fervent défenseur d’une jeunesse engagée, Jad Zahab souhaite un renouveau de la place des jeunes dans les partis politiques, et encourage ceux-ci à s’approprier la place qui leur est dûe. Il développe également ses idées dans différents ouvrages** et s’engage contre l’auto-censure chez les jeunes.

Vacuité et  absence de diversité : ce qu’il reste à faire pour l’ANAJ-IHEDN

Malgré la richesse de certains témoignages, il est apparu dès la première table ronde de la journée que la diversité, à la fois en termes d’origines sociales et d’idéologies, n’était pas au rendez-vous. L’âge des intervenants de la première table ronde, entre trente et quarante ans, n’a pas manqué de nous surprendre, au vu de l’intitulé de l’événement, faisant référence à la jeunesse.

Par ailleurs, les quelques longueurs et digressions de la seconde table ronde ont mis en lumière l’absence de réflexion quant aux moyens de développer l’engagement des jeunes dans différents domaines. En effet, les expériences parfois très personnelles relatées semblaient délivrer parfois un message motivant pour les jeunes entrepreneurs, mais rarement en prise avec les différentes aspirations pour les 15-25 ans. Centrée autour d’une frange extrêmement spécifique d’une jeunesse active et métropolitaine, la réflexion quant à l’engagement des jeunes ouvrait peu de possibilités de discussions et de moyens d’action concrets pour ne serait-ce qu’introduire les jeunes à l’idée que l’engagement puisse passer par l’entrepreneuriat, puisque tel était le sujet principal.

© Clémentine Bonnet pour L’Alter Ego/APJ

La présidente de l’association Ingrid Lamri a cependant détaillé les objectifs et les origines de l’événement. Le public de l’ANAJ-IHEDN correspond à de jeunes actifs entre 20 et 35 ans, et les thèmes principaux des événements de l’association tournent autour de la défense et de l’entreprenariat – il était donc tout naturel d’axer « Construire la France de demain » autour de ces thématiques. Selon Ingrid Lamri, les différents parcours qu’elle désigne comme « divers » et les débats plus réflexifs que concrets avaient pour but de présenter des figures fortes de modèles afin d’inspirer et d’encourager des jeunes entrant dans la vie active. Quant à cette image de la jeunesse entre 15 et 20 ans pouvant s’engager au travers du Service National Universel, Ingrid Lamri nous indique que l’ANAJ-IHEDN a tenu à apporter sa pierre à l’édifice, en portant des propositions relatives à la forme que doit adopter le Service National Universel à Florence Parly, ministre des Armées. Tout comme Martin Bohmert, Ingrid Lamri et les autres membres de l’ANAJ-IHEDN voient le Service National Universel comme un vecteur de connaissances pratiques pour les jeunes personnes qui en bénéficieront, et comme un moyen de mieux cerner la place qu’ils ou elles pourront occuper dans la vie active. À différents niveaux, le Service National Universel serait donc une porte d’entrée vers l’engagement pour les 15-20 ans, plus efficace que la Journée d’Appel.

Ouvrir la voie et rectifier le tir

Dans une France où la jeunesse tient une place primordiale dans le débat public, ouvrir la discussion quant à l’engagement de celle-ci et peindre le portrait de jeunesses engagées est essentiel. Les objectifs de l’ANAJ-IHEDN lors de ce samedi 16 juin d’appréhender le nouveau vecteur d’engagement proposé par le gouvernement, le Service National Universel, mais également d’inspirer les jeunes actifs à entreprendre et tracer un chemin qui leur est propre, sont atteints. De plus, l’attention portée au public et l’interaction avec celui-ci a pu faire naître quelques élargissements du sujet, et amener des thèmes comme ceux de l’égalité femmes-hommes sur la table. Cependant, il reste à espérer pour les prochaines éditions que le débat s’élargira, et touchera aux questions de l’engagement chez celles et ceux qui n’évoluent pas dans un milieu propice à celui-ci, comme Moussa Camara a pu l’évoquer. Enfin, la vacuité de certains témoignages et leur absence de pertinence ou de réelle matière à réflexion céderont le pas, nous l’espérons, à une plus grande diversité de parcours, ou tout du moins à un thème mieux ciblé.

* Liste non exhaustive

** Pour une démocratie active – le renouveau de la société civile  ; De la fin du bon sens – La démocratie malade  ; 2012 Chronique d’une France en campagne