Après cinq mois d’États généraux de l’Alimentation, le gouvernement d’Edouard Philippe dévoilait, le 22 mai dernier, le projet de loi Agriculture et alimentation. Ce texte de loi se voulait ambitieux : le chef de l’État avait lui-même donné des garanties sur le bien-être animal ou promis l’interdiction du glyphosate d’ici trois ans. Néanmoins, pour la gauche, les associations écologistes et même une petite partie des députés LREM, ce dernier est une déception, notamment sur l’interdiction du glyphosate qui brille par son absence ou encore sur la protection du bien-être animal. Cédric Villani, député emblématique de la macronie, tweetait ainsi :

Mais pourquoi une telle désillusion ? Hormis le recul du gouvernement sur le glyphosate, la loi est-t-elle aussi une déception sur le sujet du bien-être animal ? Retour sur un débat parlementaire qui marque de nouvelles tensions au sein de la majorité.

Dès le début de semaine, le débat à l’Assemblée nationale commençait sous la pression des associations qui avaient interpellé les députés afin de les inciter à voter les amendements en faveur du bien-être animal. L’association L214 révélait, par exemple, de nouvelles images choc d’un élevage de poules en batterie, commentées par Sophie Marceau. L’actrice demandait dans le même temps aux députés de voter l’interdiction de ce type d’élevage intensif où les poules ne voient jamais la lumière du jour, côtoient les cadavres de leurs congénères qui n’ont pas survécu aux conditions insalubres de l’entrepôt. La durée de vie d’une poule en batterie est divisée par 8 par rapport à une poule élevée en plein air.

Néanmoins, ces pressions du monde associatif n’ont pas suffit, et les députés n’ont donc pas voté les amendements de l’opposition ou même ceux soutenus par certains députés LREM qui prévoyaient l’interdiction des cages pour les poules ou les lapins, l’interdiction de l’étourdissement des volailles par électronarcose (*) ou encore l’interdiction des fermes-usines.

Yannick Jadot voit dans ce recul des députés la victoire « du lobby de la souffrance animale, du lobby de l’élevage concentrationnaire ».

Le député européen écologiste est appuyé par les propos du député de la France insoumise François Ruffin qui dénonce une industrie qui « maltraite la nature, maltraite les animaux, et maltraite aussi les hommes » (Europe 1, le 29 mai).

Face à la grogne des députés de gauche, écologistes, des défenseurs de la cause animale ou même de quelques députés de la majorité, les marcheurs fidèles au ministre de l’Agriculture, Stéphane Travert, temporisent afin d’éviter une nouvelle fissure au sein du groupe parlementaire La République en marche, comme cela a pu arriver au moment de la loi Asile et immigration ou de la suppression de l’ISF. Ainsi, le député En marche ! Jean-Baptiste Moreau, lui-même agriculteur et éleveur, se positionne « contre la stigmatisation des éleveurs » et rappelle, en même temps, les « avancées » de cette loi en matière de bien-être animal : le gouvernement met en place la surveillance vidéo dans les abattoirs… volontaires, ou encore interdit l’élevage des poules en cages dans les nouvelles exploitations (seulement !). Celles déjà en activités perpétueront la souffrance animale jusqu’à leur fermeture.

La France est pourtant tenue, par un traité international, de respecter la santé animale

En effet, dès 1924, la France est l’un des États fondateurs de l’Office international des épizooties (OIE) chargé de convenir de normes internationales en matière de qualité animale, c’est-à-dire la manière dont les animaux sont élevés et abattus. Aujourd’hui devenue l’Organisation mondiale de la santé animale, l’instance internationale compte 181 États membres et cinq objectifs principaux. L’un d’eux est le bien-être animal, ainsi défini, en 1968, dans le code terrestre de l’OIE : « la manière dont un animal évolue dans les conditions qui l’entourent ». Cette définition prévoit donc des besoins fondamentaux, que la France reconnaît : « l’absence de faim, de soif et de malnutrition ; l’absence de peur et de détresse ; l’absence de stress physique et thermique ; l’absence de douleur, de lésions et de maladie et la possibilité pour l’animal d’exprimer les comportements normaux de son espèce. »

Cependant, les images de l’association L214, par exemple, semblent mettre en cause ces besoins fondamentaux ratifiés par la France. On constate dans cette enquête, en effet, des poules souvent déplumées, signe d’un stress important. Mais plus encore, ces dernières ne semblent pas en capacité « d’exprimer les comportements normaux de leur espèce ». À l’état de nature, les poules sont en plein air, picorent dans un champ, courent, se reposent au soleil. Or, c’est tout l’inverse qui se produit dans ces élevages en batterie : les poules ne verront jamais la lumière du soleil et elles ont le droit à un espace grand comme une feuille A4.

Avec cette loi, la France reste donc complice de la souffrance animale. Malgré les traités internationaux, les protestations des associations, de la gauche, d’une partie de la majorité, la ligne Travert cherche avant tout à rassurer les éleveurs au détriment du bien-être animal. C’est encore une fois la logique productiviste et économique qui a dominé. En effet, le bien-être animal engendre des coûts supplémentaires. Que ce soit l’installation de caméras de surveillance dans tous les abattoirs ou l’interdiction de l’élevage en batterie des poules pondeuses, le respect de la vie en général n’est pas gratuit. Il nécessite un effort, une volonté. C’est cet effort que le gouvernement a refusé de faire dans ce texte de loi. Il faut croire que la vie animale ne vaut pas assez électoralement par rapport au soutien de l’industrie agro-alimentaire.

Ce texte en dit malheureusement long sur notre société. Les lois sont le miroir des normes sociales de notre pays. Schématiquement, ce qu’il convient de faire, ce qui est accepté est légal, ce qui ne l’est pas est interdit. Mais où se place la limite ? Comment déterminer là où le légal doit intervenir ou non ? La morale est là pour nous guider. Loin d’une morale religieuse, je parle ici d’une morale humaine qui respecte la vie en général. Or, la loi qui autorise une maltraitance institutionnalisée des animaux reflète une société dont la morale permet et consent l’exploitation industrielle, dans des conditions déplorables, du monde animal. Si notre morale ne respecte même pas la vie animale dans les élevages, comment espérer qu’elle respecte la dignité humaine dans un autre lieu ? Si notre morale ne peut se soustraire de la logique économique pour penser au bien-être animal, comment croire qu’elle le pourra lorsque la vie de travailleurs sera en jeu ? En maltraitant les plus faibles (ici les animaux, puisqu’ils ne peuvent objectivement se révolter et que l’Homme exerce une domination physique sur eux), notre société se maltraite elle-même.

* Utilisée pour les ovins, les volailles et les veaux, l’électronarcose est un procédé d’étourdissement qui consiste à administrer une décharge électrique à l’animal (le courant traverse le cerveau et/ou tout le corps de l’animal). Pour les veaux et ovins, la décharge électrique est administrée en posant une pince à deux électrodes sur leur tête (ou une sur leur corps et l’autre sur leur tête) alors que le procédé est pratiqué sur les volailles en leur plongeant la tête dans un bac d’eau électrifiée.

image de couverture : © Olivier Bacquet via flickr