« Basta ya! », pour les jeunes chiliennes c’en est assez des violences sexuelles, de l’éducation machistes et de l’omerta des autorités. Vous n’avez sans doute pas vu les images et en avez encore moins entendu parler. C’est normal étant donné que la situation au Chili est très peu médiatisée en France, si ce n’est par Brut qui a publié une vidéo relatant les événements. Et pourtant, l’événement qui se déroule au Chili est important voire même historique car il pourrait grandement améliorer la condition des femmes de ce pays d’Amérique du Sud, et surtout il n’a jamais connu de précédent.

© Nikow pour L’Alter Ego/APJ

Les raisons du mécontentement des chiliennes

Les révoltes au Chili ont lieu depuis mai dernier. Le mouvement de contestation a germé le 17 avril lorsqu’un professeur de l’Université australe du Chili de Valdivia, accusé de harcèlement sexuel envers une employée de la fac, a été reconnu coupable. Mais ce qui a suscité la colère des étudiantes, c’est la punition qui lui a été imposée : il a été tout simplement contraint de changer de poste, une bien maigre sanction. En guise d’opposition, les étudiantes de l’Université ont occupé les lieux dès le 17 avril. Ce premier mouvement de contestation a mis le feu aux poudres : quelques jours plus tard, l’université du Chili à Santiago, lieu où deux professeurs ont été accusés de harcèlement en 2016, a été occupée. Une vingtaine d’universités ont suivi. « Une fille ne devrait pas avoir peur d’être intelligente », « éducation non sexiste pour qu’ils arrêtent de nous tuer » : les étudiantes exigent des mesures concrètes pour améliorer ces problèmes et veulent abolir l’éducation machiste, repenser la manière d’enseigner aux hommes et aux femmes pour créer une société égalitaire. Par éducation machiste, les chiliennes veulent dire qu’elles ont grandi dans une société patriarcale, laissant peu la place aux femmes et surtout ne mettant aucun mot sur un fléau important : le harcèlement sexuel. L’éducation idéale à leurs yeux serait un système mettant fin aux stéréotypes et proposant une éducation sexuelle claire et appropriée. Ces femmes veulent mettre fin à l’impunité dans les universités chiliennes dans les cas de harcèlement sexuel. Mais le mouvement voit beaucoup plus large que la fin de ce tabou dans les universités. En effet, la vague féministe qui submerge aujourd’hui le Chili a rajouté à ses revendications la féminisation de l’enseignement supérieur ainsi que la lutte contre les violences sexuelles.

Quel est l’ampleur de ce mouvement ?

Les contestations comptent un nombre plus qu’important de manifestantes dans leurs rangs et veulent porter un message pour toutes les femmes : « nous sommes toutes victimes de la précarisation ; étudiantes, migrantes, mères et travailleuses dans la rue ! ». En mai dernier, plus de 150 000 personnes se sont retrouvées à Santiago pour partager leur mécontentement et faire entendre leur voix, exiger une éducation non sexiste et dénoncer les violences sexuelles qui ne sont pas traitées efficacement par les autorités, généralement inactives et passives.

Si on pensait que la révolte allait s’essouffler et que les contestations des chiliennes n’auraient l’effet que de petites éclaboussures, ça n’a pas été le cas.

Le 6 juin dernier, un raz de marée de 100 000 femmes a manifesté dans les rues de la capitale du pays. Cette vague de contestation féministe est composée de 40 assemblées féministes et étudiantes et compte dans ses rangs en majorité des femmes. En effet, bien que des hommes soutiennent ces contestations, ils restent en marge et préfèrent affirmer leur soutien sur les réseaux sociaux.

Quelles répercussions ce mouvement a-t-il engendrées au Chili ?

Face à ce mouvement, la réaction des politiques s’est avérée décevante et a alimenté le mécontentement des manifestantes. Le ministre de l’Education du pays, Gerardo Valero a qualifié les violences sexuelles subies par les femmes chiliennes de « petites humiliations ». Cette phrase a été commentée par une journaliste de CNN Chili qui a fustigé les propos du ministre en disant que ces humiliations sont « grandes et graves, et que c’est pour cela que des étudiantes sont sorties manifester, même s’il y en a encore qui n’ont rien compris ». Pour tenter de calmer la révolte, le président du Chili, Sebastian Pinera a déclaré qu’il allait établir un agenda de la femme, un programme en douze points pour réduire les inégalités entre les hommes et les femmes. Toutefois, cette mesure ne convainc pas, ne remet pas en cause l’éducation sexiste et ne va donc pas entièrement dans le sens des revendications des étudiantes. Les jeunes ont décidé de poursuivre le mouvement jusqu’à ce que leurs voix puissent se faire entendre par le gouvernement et qu’elles puissent contribuer à un changement culturel.

[Ces humiliations sont] grandes et graves, et que c’est pour cela que des étudiantes sont sorties manifester, même s’il y en a encore qui n’ont rien compris.

réaction d’une journaliste de cnn chili

Le Chili est une société profondément enracinée dans des idées patriarcales et bien qu’une femme, Michelle Bachelet, ait été deux fois à la tête du pays, peu de mesures concrètes ont été prises pour faire en sorte que les femmes soient mieux intégrées dans la société et moins sujettes aux violences sexistes et machistes. Aujourd’hui, les étudiantes chiliennes ne veulent plus vivre dans un pays où les femmes ont moins de légitimité que les hommes, elles élèvent leurs voix, montrent leur mécontentement, en souhaitant être entendues et pouvoir changer les choses. Espérons donc que les revendications des femmes chiliennes puissent être écoutées et que cette vague féministe ait l’effet d’un tsunami.

image de couverture : © nikow pour l’alter ego/APJ