Député de la 20ème circonscription du Nord depuis 2017, Fabien Roussel a repris le combat de son prédécesseur, Alain Bocquet, contre la fraude fiscale. Pour L’Alter Ego, il revient sur son cheval de bataille, mais aussi sur l’actualité politique brûlante : SNCF, « convergence des luttes », relations PCF-France insoumise, mobilisations étudiantes et même… héritage de Johnny Hallyday.

L’ambiance est brûlante au siège du Parti communiste français du Nord en cette fin mai. Le thermomètre affiche 30 degrés à l’ombre mais surtout les dirigeants et les militants préparent les tracts pour le 9 juin, date à laquelle ils marcheront sur l’Élysée avec les quatre autres fédérations des Hauts-de-France, afin de « porter les exigences populaires de la région ». On croise les frères Alain et Éric Bocquet, auteurs de Sans domicile fisc, un pamphlet contre la fraude et l’évasion fiscales. Puis, arrive le patron de la fédération, l’une des plus puissantes de France, Fabien Roussel, 49 ans, ancien journaliste passé à la politique et néo-député…

Fabien roussel, député de la 20 ème circonscription du nord – © Ulysse Guttmann pour L’Alter Ego/APJ

On entend à l’heure actuelle beaucoup parler de « convergence des luttes ». Quelle est la position du Parti communiste français dans les manifestations ?

Fabien Roussel : « Le PCF met en œuvre tout ce qu’il peut pour faire reculer les mauvaises réformes d’Emmanuel Macron. Face à ce gouvernement qui a décidé d’avancer à marche forcée, de ne rien écouter, avec une forme de mépris dans sa manière de faire, c’est très difficile de faire entendre notre voix. Il y a donc beaucoup de grèves, de gênes pour les usagers, de manifestations, même si ce n’est pas forcément un plaisir. Le Parti communiste se bat contre ces réformes, mais surtout montre qu’il serait possible de faire autrement. Nous ne sommes pas un parti d’opposition, mais un parti de proposition.

D’ailleurs, le rapport de force évolue. Le gouvernement a déjà reculé : les privatisations d’ADP [Aéroports De Paris] et de la Française Des Jeux sont reportées, le conflit à Air France est une véritable claque. Il faut prendre ces petites victoires comme des points d’appui pour la suite du mouvement. »

Justement, quelles seraient vos propositions pour la SNCF ?

Fabien Roussel : « La reprise de la dette aurait dû être réalisée depuis bien longtemps. L’État doit donner les moyens à la SNCF de fournir la même qualité de service public, avec des trains qui arrivent à l’heure, des billets accessibles. Cela représente un coût, mais c’est un investissement écologique, contre la pollution et pour que les gens puissent se déplacer en tous points du territoire. C’est l’investissement d’un pays, d’une nation pour avoir un service ferroviaire de qualité. Ce n’est pas une question de rentabilité, c’est une question d’égalité républicaine ! »

Comment envisagez-vous les relations entre le PCF et la France insoumise, alors que vous n’avez pas présenté de candidatures communes aux dernières législatives ?

Fabien Roussel : « Nous sommes des parlementaires issus de deux formations politiques différentes. Nous avons des divergences et des points de convergence. Au-delà de nos différences, nous devons nous unir face à cette machine de guerre en faveur des riches qu’est la majorité et qui fait beaucoup de mal aux Français. Mais nous n’avons pas les mêmes idées sur certains sujets, pas la même conception de la société, de la réforme des institutions. Eux sont dans le « dégagisme » et sur un principe démocratique alors que nous nous situons encore dans le rapport gauche-droite et sur l’utilisation de l’argent. »

© Ulysse Guttmann pour L’Alter Ego/APJ

« La Fête à Macron » et la « Marée populaire » sont de relatifs échecs avec un nombre de manifestants inférieur aux attentes des organisateurs. Est-ce qu’Emmanuel Macron a gagné ?

Fabien Roussel : « Bien sûr que non. Je perçois ces évènements comme des tentatives de rassemblement au-delà d’un syndicat ou d’un parti. Maintenant, il existe d’autres formes de mobilisations à inventer. Nous sommes aujourd’hui beaucoup dans la protestation par procuration, à travers les réseaux sociaux. C’est facile de « liker » un coup de gueule qui fait trois millions de vues. Est-ce que ça construit un projet de société ? Je ne suis pas sûr.

Sur les vingt dernières années, les très riches ont gagné une bataille, il faut l’accepter. L’arrivée de Macron symbolise cette victoire. Aujourd’hui, ils ont tous les pouvoirs : les médias, le pouvoir politique, le pouvoir économique. Néanmoins, ils n’ont pas gagné la guerre et nous n’allons pas rendre les armes. Il faut utiliser ce constat pour mieux repartir à l’assaut, pour mieux construire la suite. Une majorité de Français ne sont pas satisfaits de leur situation, ne sont pas heureux dans leur vie. Quand on voit l’indécence des richesses accumulées par quelques personnes, ce n’est pas possible… »

Nous sommes aujourd’hui beaucoup dans la protestation par procuration

Fabien roussel, député de la 20ème circonscription du nord

Pourquoi s’intéresser en particulier à la fraude fiscale ?

Fabien Roussel : « Pour notre formation politique, la finance a pris le pouvoir dans nos vies et c’est le principal problème de nos sociétés actuelles. Elle contrôle l’économie, la politique, elle fait les gouvernements. Nous avons fait de ce combat contre elle, mais aussi pour que l’argent serve l’économie réelle, notre combat majeur.

Je m’intéresse particulièrement à la finance de l’ombre, un argent qui échappe totalement au contrôle et au budget des États et qui constitue une somme incroyable : entre 60 et 80 milliards d’euros. Cela correspond au déficit du budget de l’État français ! [67,8 milliards en 2017]. Au nom de ce déficit, on appelle les Français à faire beaucoup de sacrifices, alors que l’équivalent échappe à l’impôt en allant dans les paradis fiscaux. Mettons d’abord tout l’arsenal juridique pour récupérer cet argent avant de demander des efforts à nos concitoyens. »

Récupérer entre 60 et 80 milliards d’euros, n’est-ce pas quelque peu utopique ?

Fabien Roussel : « J’imagine cette lutte contre la fraude fiscale comme la lutte contre le dopage dans le sport. Quand on décide de mettre les moyens, de pourchasser les sportifs qui se dopent, de sanctionner sévèrement ceux qui le pratiquent, on peut faire bouger les choses. C’est la même chose pour l’évasion fiscale. Je ne dis pas qu’en un an de temps, il est possible de faire rentrer 60 ou 80 milliards d’euros. C’est utopique. Je dis simplement qu’on peut mettre les moyens pour qu’au terme d’un mandat, d’ici 4 à 5 ans, cet objectif soit atteint. »

Fabien roussel, député de la 20 ème circonscription du nord entouré de pierre laurent, secrétaire national du pcf et Michelle Gréaume, sénatrice du nord – © Ulysse Guttmann pour L’Alter Ego/APJ

Que pensez-vous des réformes proposées par le gouvernement dans ce domaine, avec notamment l’alignement avec les critères de l’Union européenne pour qualifier les paradis fiscaux, que vous réclamez depuis longtemps ?

Fabien Roussel : « Il y a une différence entre la volonté affichée et la réalité. Le projet de loi de M. Darmanin [ministre de l’Action et des Comptes publics] veut reprendre la liste des paradis fiscaux de l’Union européenne, qui diminue de plus en plus. D’après le Commissaire européen, ces pays sont retirés de la liste sur simple déclaration du gouvernement de ces pays. Il suffit que le Premier ministre des Bahamas dise : « On ne blanchit plus l’argent » pour sortir de cette liste. C’est n’importe quoi ! Au contraire, il faudrait envoyer des missions pour vérifier sur place que les procédures sont mises en œuvre.

De la même manière, cette liste européenne exclut les pays de l’Union européenne comme le Luxembourg, l’Irlande ou les Pays-Bas. Le texte de loi de M. Darmanin entérine tout cela. Ce n’est pas sérieux et ce n’est pas comme ça que l’argent va rentrer dans les caisses de l’État. »

En tant que fan de Johnny Hallyday, vous avez enquêté sur ses montages pour échapper à l’impôt français. C’est un moyen pour vous d’intéresser les Français à un sujet un peu complexe ?

Fabien Roussel : « Grâce à des mécanismes financiers, notamment avec un trust [Acte juridique, spécialité du droit anglo-saxon, par lequel une personne transfère la propriété de biens ou de fonds à une autre personne ou à une entité afin que celle-ci les gère au profit d’un bénéficiaire] localisé aux États-Unis, Laeticia Hallyday a réussi à déshériter la fille, le fils et le Fisc ! Elle ne payera pas de droits sur la succession comme chaque contribuable français frappé par le deuil, proportionnellement au montant de l’héritage. Ce sont entre 15 et 20 millions d’euros qui vont échapper aux caisses de l’État. »

Quel regard porte l’ancien journaliste que vous êtes sur Le Média, lancé par des proches de Jean-Luc Mélenchon et plus généralement sur le paysage médiatique français ?

Fabien Roussel : « Il existe un véritable problème de pluralisme en France, avec 90 % des médias détenus par 9 milliardaires. Cette concentration est un danger pour la démocratie. Pour contrer cela, nous demandons une plus grande participation des aides publiques pour que des médias indépendants, qui ne bénéficieraient pas du soutien de grands actionnaires, vivent et permettent toutes les formes d’expressions, comme L’Alter Ego ! Je ne suis pas contre les médias d’aujourd’hui, mais pour qu’il y en ait d’autres à côté, que toutes les opinions puissent s’exprimer. Le Média de Jean-Luc Mélenchon est un autre média, qui permet d’avoir une autre lecture, une autre analyse de l’actualité. »

Laeticia Hallyday a réussi à déshériter la fille, le fils et le Fisc !

Fabien roussel, député de la 20 ème circonscription du nord

Soutenez-vous les mobilisations contre la loi ORE [Orientation et Réussite des Étudiants] ?

Fabien Roussel : « Je soutiens les professeurs et les étudiants qui expliquent que Parcoursup, comme APB, sont des systèmes par défaut parce qu’il manque des places dans l’enseignement supérieur. On laisse des logiciels et des algorithmes s’occuper des demandes, ce n’est pas plus humain que le tirage au sort. Tout cela pour faire face à une pénurie de places. Il faut être beaucoup plus ambitieux pour notre jeunesse et permettre à tous ceux qui veulent poursuivre un cursus de le faire. »

Quelles propositions pour la jeunesse pourriez-vous porter à l’Assemblée nationale ?

Fabien Roussel : « Notre jeunesse est une chance. Malheureusement, toute l’énergie des jeunes qui souhaitent apprendre, travailler, se mettre au service d’une cause, est entravée. Je créerais donc un ministère de l’Énergie pour la jeunesse (Rires) pour aider ces jeunes à libérer leur volonté. Mais, il n’existe pas une mesure magique pour régler tous les problèmes. Il faut simplement permettre à chaque jeune de réaliser les projets qu’il a envie. »

Fabien Roussel, député de la 20ème circonscription du nord – © Ulysse Guttmann pour L’Alter Ego/APJ

Cela fait maintenant presque un an que vous êtes à l’Assemblée nationale. Quelles sont vos impressions en tant que nouveau venu ?

Fabien Roussel : « Nous avons l’impression d’être face à un mur, méprisant qui plus est. C’est ce que je retiens. Maintenant, je vais à l’Assemblée pour découvrir les textes de loi et ensuite les dénoncer. Même si j’ai bien compris que ce n’est pas au Palais Bourbon que tout se passe… Ce n’est pas bien de donner une majorité à un unique parti. Cela verrouille complètement les débats. Peu importe ce que l’on fait, c’est la majorité LRM [La République en Marche] qui décide et qui vote tout. Nous ne pouvons rien faire ! »

Même lorsque vous voyez ce qu’il se passe en Italie ou en Allemagne, où ce fut extrêmement difficile de trouver une coalition pour exercer le pouvoir…

Fabien Roussel : « C’est la démocratie ! Je suis député communiste, mais surtout le député de toute ma circonscription. Lorsque je rencontre des gens, des maires, qui sont parfois d’une sensibilité politique différente de la mienne, je les écoute, je défends parfois certaines de leurs idées, pour avancer ensemble.

Nous sommes d’ailleurs totalement opposés à la réforme constitutionnelle. Supprimer un tiers des députés est une aberration. Les Français nous reprochent de pas être assez présents, comment allons-nous faire ? Si nous n’allons pas sur le terrain pour apprendre, nous ne servons à rien. C’est en cela que la finance a gagné, elle a affaibli la démocratie pendant qu’elle prenait le pouvoir. »

image de couverture : © ulysse guttmann pour l’alter ego/APJ