Pour oublier un peu les sueurs froides de Parcoursup, et bien se préparer pour ce bac qu’il faudra réussir à la sueur de son front, L’Alter Ego a mouillé la chemise pour pouvoir accompagner les premières chaleurs de l’été avec cette playlist qui transpire de bonheur.

Jacques – Jacques Sous Inspi – 3 mai

Une fois n’est pas coutume nous commencerons par quelques lignes dédiées à un très gros album, celui de Jacques. Jacques, “dj”, ou plutôt faiseur de musique à partir de sons a opéré un gros tris dans ses improvisations lives. Il a regroupé et retravaillé toutes celles plutôt stylées réalisées entre 2016 et 2018 et boum il en a fait un album. Un album de 125 titres sur SoundCloud. C’est un très gros bébé. Et comme Jacques est logique, sa fameuse mixtape touchée par l’inspiration, il l’a baptisé Jacques Sous Inspi. Et comme Jacques est généreux et que 125 titres ça fait quand même un paquet de jours de son, il a demandé à ses proches, amis, collègues de désigner leur titre préféré pour faire une tracklist des morceaux à écouter en premier. Mais toutes ses informations vous les avez sur le SoundCloud de Jacques. Nous, nous allons nous arrêter sur un titre, celui réalisé au festival Cabourg, Mon Amour que nous avons couvert l’année dernière : 51. Marcher Vers La Justice. Le set de Jacques se compose un peu de la même manière, il débute par l’enregistrement de bruits produits par divers objets, une raquette, du papier ou bien une boite à meuh. Il trafique tout cela, rajoute des basses, des voix, des « accords » de guitares et en fait une boucle. Le public participe à la composition, envoie des objets sur scène qui deviendront instruments. Moment phare du set : le public appelle un numéro et donne un bruit, une phrase, un chant, n’importe quoi qui sera repris le temps d’une track. A Cabourg, Mon Amour ce fut un cri, « Léon » en hommage aux paons des campings. Ce cri n’est malheureusement pas sur l’album, mais l’idée de ce processus reste intacte. Ecoutez Jacques, Sous Inspi c’est un peu écouter un moment de partage, de création. Nous entrons tout simplement dans la tête de Jacques.  

Parquet Courts – Wide Awake! – 18 mai

Le quatuor originaire de Brooklyn Parquet Courts est de retour un an après son album collaboratif avec le compositeur italien Daniele Luppi et Karen O chanteuse du groupe Yeah Yeah Yeahs. Cette fois-ci le groupe s’est entouré de  Danger Mouse, producteur, entre autre, de l’album Damon Days de Gorillaz, et du duo The Black Keys. Wide Awake!, leur quatrième opus, est une joyeuse fête, un rock dansant, sautillant. Un rock qui met en joie. Andrew Savage, chanteur et guitariste du groupe, décrit lui-même Wide Awake! comme un album punk que l’on peut passer durant une fête. Par-ci, par-là, est distillé le rock saccadé de The Rakes, l’esprit décalé de Talkings Heads, le son lo-fi de Television, ou encore le funk de Funkadelic, l’extravagance de Divine et puis les guitares de l’indé californien. Mais pas que. Sur Wide Awake, morceau éponyme, les influences viennent de bien plus loin, du Brésil. La samba s’empare du garage. Au delà d’un son un peu crado, les conditions de live ont été reproduites sur quelques titres Almost Had to Start a Fight/In and Out of Patience (deux chansons en une piste) et Freebird II, où l’on distingue clairement le bruit de la foule durant la transition. Sur Death Will Bring Change des choristes remplacent la foule, une sorte de City Of Stars (1) pink floydien est alors créé. Si l’on tend l’oreille on peut même entendre les quatre garçons discuter dans le studio. Une invitation à l’immersion, au partage. Les influences se bousculent sur cet album, qui se trouve être plutôt engagé. Parquet Courts y célèbre la collectivité face à l’individualisme, y dénonce les violences que connaissent la population noire américaine, l’agitation de la droite aux Etats-Unis, l’incertitude économique, la normalisation de faits extraordinaires.

Un album déjà classé dans le top 50  de la Maison Blanche, on vous l’assure.

(1) La La Land, Justin Hurwitz

Live in Europe – Fred Hersch Trio – 11 mai

Diagnostiqué séropositif au milieu des années 80, Fred Hersch a dû ralentir une carrière de pianiste brillante depuis lors. Enfin, ralentir, il a tout de même sorti trente albums depuis 1986. Cependant, le rythme des tournées a grandement diminué depuis son hospitalisation en 2008. C’est donc un privilège rare de voir ce grand monsieur du jazz, professeur de tant de noms qui rayonnent dans le jazz actuel, et encore plus rare si vous ne vivez pas aux Etats-Unis. Passé par le Sunside de Paris fin novembre 2017 à l’occasion d’une tournée européenne, il avait offert trois sets somptueux aux côtés des deux membres de son trio fétiche, le batteur Eric McPherson et le contrebassiste John Hebert. Lors de cette même tournée, on enregistre, sans qu’il le sache, une performance du trio à Bruxelles, l’une des meilleures selon lui. Il l’écoute, et l’album Live in Europe est né. Il est presque impossible de trouver un enregistrement de Fred Hersch un peu en dessous de ses standards surélevés, tant il est constant dans l’excellence. Il arrive pourtant à placer cet album peut être encore un peu au dessus des autres, et ce n’est pas peu dire. On y retrouve des reprises de standards de Thelonious Monk avec We See et le solo magnifique sur Blue Monk, d’Herbie Hancock avec Miyako ou encore de Wayne Shorter avec Black Nile. Les six autres titres sont des compositions personnelles, et l’hommage à Sonny Rollins, Newklypso, est un petit bijou de légèreté enlevé. Peut-être son meilleur album.

The Return – Kamaal Williams – 25 mai

Dans notre playlist du mois de mars, nous évoquions un concert de Kamaal Williams au New Morning à la fin du mois de mars. Il y présentait justement ce premier album solo, après la séparation avec son compère de Yussef Kamaal, Yussef Dayes, sorti ce 25 mai. Cet album ressemble finalement beaucoup à ce qu’aurait pu être la suite de l’album sorti avec Yussef Dayes, Black Focus. McKnasty, le batteur qui remplace Dayes, a un jeu assez proche de ce dernier, ce qui crée une continuité dans le style broken beat endiablé cher à la formation. On s’éloigne encore un peu plus du jazz pour aller vers cet indescriptible mélange des genres londonien défini par toute la nouvelle scène UK jazz. Salaam, le morceau qui ouvre l’album, illustre très bien cette progression avec un démarrage très doux pour accélérer le rythme peu à peu et pour finir sur un funk agressif. Broken Theme, Catch the Loop ou LSD Shuffle (sur laquelle on peut se délecter de la présence de l’excellent guitariste Mansur Brown) sont dans cette veine là, ultra rythmées, ultra rapides, avec les lignes de basse flottantes de Pete Martin pour adoucir chaque composition. Medina est le seul morceau qui s’inscrit véritablement dans un jazz traditionnel, avec beaucoup de simplicité et d’élégance. Le jazz britannique a de beaux jours devant lui.

EP du mois :

Cuco – Chiquito – 4 mai

Le jeune californien de 19 ans ; Omar Banos alias Cuco sort Chiquito, un premier EP plutôt surprenant. Peu connu en France, Cuco remplit pourtant les salles et les festivals aux Etats-Unis de sa voix nonchalante. Oui, le jeune homme n’était qu’à l’affiche du festival Coachella et n’est que programmé à Lollapalooza US. Pas grand chose en soi. Naviguant entre bed room pop, vapor wave, hip-hop et rock indé, le garçon semble être le produit direct d’un remix vapor wave au nom à rallonge et lettrages asiatiques de Mac Demarco ou Homeshake. On avait découvert Cuco à travers ses deux premières mixtapes Wannabewithu et Songs4u sur lesquelles se trouve respectivement les titres mélanco-aériens Amor de Siempre et One and Only. La caractéristique de Cuco réside en cela : dégager une candeur et un spleen adolescents.

Avec Chiquito, Omar Banos noue avec un beat plus hip-hop. Il invite d’ailleurs en featuring le rappeur J-Kwe$t sur les titres Lucy et Summertime High Time. Contrairement au premier featuring Summertime High Time est une véritable ballade, moins agressive (agressivité relative, la musique de Cuco est un véritable nuage de cotons), plus harmonieuse. Omar Banos n’oublie pas de ré-affirmer ses racines mexicaines sur Mi Infinita, les paroles sont en espagnol. Le morceau nous renvoie immédiatement à Amor de Siempre, l’autre composition en langue espagnole d’Omar: même beat, même claviers langoureux, même complainte amoureuse. L’EP se clôt avec CR-V. Tout au long du titre Cuco raconte naïvement ses « aventures » routières dans sa Honda. Il descend la street, va chercher ses potes, il ressemble à une maman dans sa CR-V nous dit-il. Bref il nous parle de sa vie d’ado de 19 ans, celle qu’on a. Un EP d’une simplicité déconcertante.

Live du mois :

Zakir Hussain et Dave Holland au Rose Theater de New York, 5 mai

Zakir Hussain est un apôtre du mélange entre jazz et musique traditionnelle indienne. Le maître du tabla, ces deux fûts que l’on frappe de ses doigts, l’un produisant les sons aigus, l’autre les basses, vit depuis de nombreuses années aux États-Unis où il a tout loisir d’échanger avec les grands musiciens de jazz américain. C’était par exemple le cas avec Shakti, groupe des années 70 dans lequel il évoluait aux côtés du virtuose L Shankar et de John McLaughlin. Son dernier projet, Crosscurents, s’articule autour de deux sommités du jazz, Dave Holland et Chris Potter.  Dave Holland est un contrebassiste wulfrunien (1) qui a participé grandement à l’essor du jazz fusion et donc à ce mélange de genres que prône Hussain. Quant à Chris Potter, il est tout simplement considéré comme le meilleur soliste au saxophone aujourd’hui, et évolue très souvent dans le quintet d’Holland. Pour l’une de leurs premières performances, ils ont choisi le Rose Theater du fameux Lincoln Center new-yorkais, écrin unique du jazz aux États Unis. Accompagnés d’un chanteur, d’un batteur, d’un guitariste et d’un pianiste, ils voyagent donc entre les traditions indiennes et américaines, débutant avec Radhe Rani, un morceau classique de la musique indienne, avant d’enchaîner tout au long du concert avec des compositions des deux principaux protagonistes. Les trois compères seront présents à la fin du mois de juin à Paris pour un concert exceptionnel au New Morning et fin juillet au festival Jazz in Marciac. À ne manquer sous aucun prétexte !

(1) natif de Wolverhampton

Clips du mois :

CHRIStine and the queens – Damn, dis-moi (feat. Dâm-Funk)

Chris ou Christine and the queens brouille les pistes avec le premier extrait de son second album. Nouveau chapitre pour la jeune femme, son personnage prend en muscle, en testostérone, il s’affirme et ça se ressent. Le son de Damn, dis moi est à la fois moins délicat et plus chaleureux, ou plus sexuel que les titres de Chaleur Humaine, son premier album. Le funk ça joue. Pas n’importe quel funk, le modern funk de Dâm-Funk. Dâm-Funk est producteur, musicien, vocaliste et est à l’origine de l’album Seven days of funk du groupe éponyme qu’il forme avec Snoopzilla (a.k.a Snoop Dogg). C’est d’ailleurs cet album qui a donné envie à Chris de travailler avec lui, de faire du Dâm-Funk avec Dâm-Funk et non du plagiat. Le clip de cette collaboration est réalisé par Jordan Bahat. Il se déroule dans les hauteurs, sur le chantier d’un immeuble new-yorkais. Le ciel est orange. Des petites canailles ont pris possession des lieux. La chorégraphie est sensuelle et puissante. Quand Michael Jackson rencontre West Side Story. Les corps sont en sueur. Chris nous donne ici un avant goût de son album sexy-viril prévu pour la rentrée prochaine.

Sons of Kemet – Your Queen is a reptile

Une semaine avant le mariage royal de princesse A et prince B, s’est produit le seul événement intéressant en rapport avec ces épousailles, la sortie d’un clip illustrant la venue du dernière album d’un des nombreux groupes de Shabaka Hutchings, Sons of Kemet. Dans ce clip, sont présentées l’ensemble des pistes de l’album, portant toutes un titre similaire, « My queen is… ». Les reines de Shabaka Hutchings sont donc Harriet Tubman, Angela Davis, Yaa Asantewaa… Ou encore sa grand mère de la Barbade Ada Eastman. Une façon pour le groupe de dire qu’ils ne reconnaissent pas la reine d’Angleterre comme leur reine, avec notamment le passé colonialiste de l’empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais, mais plutôt des femmes noires qui ont lutté pour leur émancipation et qui ont fait l’Histoire dont on parle moins. Pour ce nouvel opus, le saxophoniste londonien choisit une formation inhabituelle, avec deux batteries, un tuba, un saxophone donc, et une voix. Sorti chez Impulse, le mythique label sur lequel Coltrane avait sorti A Love Supreme. Hutchings ne vient pas des États-Unis, mais s’empare tout aussi légitimement du combat qui animait John Coltrane et consorts, sans s’imposer un seul des codes de ses illustres maître, et en choisissant des rythmes plus prouvés des musiques traditionnelles africaines que du jazz. Ou comment transmettre avec une élégance sans bornes. Le 4 septembre aux côtés de Christian Scott à La Villette.

Playlist :

image de couverture : © camille tinon