En février dernier, 156 députés ont signé une tribune pour une légifération de l’euthanasie dans le journal Le Monde. Le texte veut reconnaître aux malades la « libre disposition de leurs corps ». À mon tour de m’exprimer sur ce sujet.  

Afin d’éviter les confusions et les diatribes hâtives, accordons-nous sur ce qui se cache derrière le mot euthanasie. En France, la loi Leonetti de 2005 a légalisé la sédation : des soins palliatifs diminuent la conscience d’un patient souffrant d’une maladie incurable, afin de rendre son agonie moins insupportable. L’euthanasie est une intervention médicale provoquant la mort du patient, afin de le soulager des ultimes souffrances. Elle est souvent confondue avec le suicide assisté: le personnel médical donne au patient le nécessaire pour que celui-ci mette lui-même fin à ses souffrances. Les deux sont aujourd’hui illégales en France.

La question de l’euthanasie demeure très discrète, tant lors des grands évènements électoraux que dans le débat public quotidien. Il faut dire qu’en France, les progrès sociétaux ont tendance à provoquer crispations et polémiques, en témoigne la loi Taubira de 2013 ouvrant le mariage et l’adoption aux couples homosexuels. Je doute donc que l’Assemblée nationale, au calendrier législatif déjà particulièrement chargé, s’intéresse à la question. Toutefois, si Emmanuel Macron était réellement le progressiste libéral qu’il prétend, la question de l’euthanasie serait aujourd’hui prioritaire…

Mourir avec dignité

Légaliser l’euthanasie lèverait l’omerta sur un sujet nimbé d’hypocrisie. Par une étude de 2012, l’INED (Institut National des Etudes Démographiques) a montré que chaque année voit 1000 euthanasies officieuses ou clandestines en France. La loi française ignore tant de personnes en souffrance alors que nos voisins belges et néerlandais accueillent les malades voulant mourir avec dignité. Par ailleurs, un sondage Ifop réalisé en 2014 a révélé que 96% des Français étaient favorables à l’euthanasie. Il faut prendre en compte cette demande sociale, qui est plus forte chez nos aînés (93% pour les plus de 65 ans) que chez les jeunes (83% des 18-24 ans). Sans doute craignent-ils la perspective d’une mobilité réduite ou des souffrances lancinantes et interminables qui risquent de marquer leurs vieux jours. Certains brandissent un bouclier éthique, sacralisant toute forme de vie humaine et s’offusquant de chaque réflexion sur l’euthanasie dans le débat public. Une loi donnant à des malades condamnés la pleine disposition de leurs corps prend à leurs yeux des accents orwelliens alarmistes. Il s’agirait ainsi d’une épuration de la société, une forme d’eugénisme moderne, drapée dans de bonnes volontés. Multipliant les points Godwin et les parallèles littéraires douteux, ces fins débatteurs délaissent l’esprit d’une loi potentielle sur l’euthanasie et gagnent le terrain des craintes et des passions. Car ne nous y trompons pas, ces grenouilles de bénitier se détournent du débat. Là où ils voient l’anéantissement de la vie, comprenons l’acquisition d’un nouveau droit.

Un choix libre

L’IVG, autre cible des croisades réactionnaires, partage certains points avec l’euthanasie. Les deux sont et demeurent des droits. L’intéressé décide seul de son propre corps. Le droit reste la faculté de réaliser ou non une action. Ce droit doit être un choix libre. Je pense pointer ici le cœur du débat : il faut veiller à ce que le patient soit libre de toute pression économique, sociale, familiale ou médicale. Dans le cas de l’euthanasie, il faut accompagner le patient et lui fournir tous les outils juridiques et médicaux nécessaires. Si je m’attarde sur ce point, c’est bien pour que la France ne suive pas certaines déviances qui ont pu avoir lieu dans d’autres pays. Au Japon, par exemple, en 2016, certains membres du gouvernement appelaient les plus âgés à une euthanasie économique, une sorte de devoir civique pour réduire les dépenses de santé du pays. De même, je serais trop naïf si je ne pensais pas à certaines situations familiales. L’euthanasie ne doit pas être le sacrifice d’un grand-père, que la famille ne peut plus entretenir pour raisons financières. Si une loi légalise l’euthanasie, souhaitons qu’elle prenne en compte tous ces paramètres. Ainsi, ne nous perdons pas en débats stériles ou en attentisme piteux à propos d’un sujet d’une telle importance et faisons en sorte que l’homme soit pleinement « le propriétaire de sa propre personne ».

image de couverture : © camille tinon pour l’alter ego/APJ