Vous ne l’avez pas encore écouté, mais à quoi bon ? Vu ce que l’on en dit, peu de chance qu’il vous plaise. Des plaintes abondent sur les réseaux : où sont-ils passés, les petits gars au fond du garage familial à Sheffield, England ? Après quatre ans sans nouvelles des singes de l’Arctique, nous voilà aujourd’hui les bras encombrés d’un album clivant. Tranquility Base Hotel & Casino est empli d’une maturité que le public du groupe peine à ingurgiter. On pâlit à l’idée de voir vieillir les Quatre Fantastiques de notre rock moderne, Alex Turner, Matt Helders, Jamie Cook et Nick O’Malley. Pour peu, on convoiterait de les enfermer dans le Pays imaginaire aux côtés de Peter Pan, afin que leur jeunesse créative perdure, à jamais crue et frénétique. Avec AM, l’opus magistral de 2013 bon à remplir les stades, on croyait dur comme fer que les Arctic Monkeys avaient déniché leur son de la trentaine, aux antipodes de la spontanéité des débuts. Pourtant il est loin, le temps groovy des tubes à la puissance contenue, des lourdes guitares érotiques, lignes de basses sexualisées et batterie saccadée au rythme d’un déhanché. En comparaison, Tranquility Base Hotel & Casino semble être une petite ballade soporifique. Mais comment considérer ce soporifisme comme un travers, alors même que l’album nous transporte dans un doux rêve ? Un rêve lunaire, qui sonne juste.

© Arctic monkeys

Les Arctic Monkeys ont marché sur la Lune

Près de cinquante ans plus tôt, le programme spatial Apollo 11 atterrissait sur la “base de la Tranquilité” : un grand pas pour l’Humanité qui, pour la première fois, se posait sur le satellite naturel de la Terre. Ici, dans un futur proche, dystopique, imaginé par Alex Turner, la Lune colonisée est désormais affublée d’un hôtel et de son casino. Fatalement, une gentrification s’opère : les grands bourgeois ont pris possession des lieux. Ainsi caché derrière ces visions exotiques imprégnées de science-fiction, le compositeur dépeint sa propre réalité. Le groupe lui-même s’est embourgeoisé. Au revoir la grisaille de Sheffield, bonjour Los Angeles, les dollars qui pleuvent et la starification… mais à quel prix ? L’Alex Turner à la confiance apparente ne cesse de questionner son mode de vie et le monde dans lequel nous évoluons.

I just wanted to be one of The Strokes / Now look at the mess you made me make

Je voulais juste être un membre des Strokes / Maintenant regardez le bordel que vous m’avez fait faire

Avec les deux premières lignes du morceau d’ouverture, Star Treatment, le chanteur envoie balader les attentes oppressantes des fans et de la critique aux aguets. Lui, l’adolescent qui a débuté la musique en fantasmant les concerts de ses idoles, se retrouve aujourd’hui emprisonné dans le carcan étriqué d’une machine à singles. L’accusation surgit simplement, sans scrupule, dans un calme enchanteur. On est surpris par l’introduction au clavier, on sursaute presque lorsque l’on distingue la voix fluette de Turner en guise de chœur. La sensation de mal-être évoquée est d’autant plus développée dans Four out of Five, dont le titre renvoie explicitement aux notes (les « étoiles ») attribuées aux albums par les journalistes musicaux. Le propos est intensifié par la pesanteur ambiante, notamment avec une outro en spirale infernale.

AM a été acclamé de toute part : comment composer des chansons qui puissent égaler son succès ? Alex Turner en a t-il de toute façon l’envie ? Non, du moins c’est ce que révèle cet album expérimental sans hit.

Changement d’idoles

Le chanteur effectue un tournant vers des inspirations radicalement nouvelles – et des plus inattendues. Dans une interview pour le magazine Mojo, il cite la variété de Nino Ferrer et Véronique Sanson, la musique de film avec Nino Rota et François de Roubaix… Des influences françaises qui expliqueraient en partie le bouclage de l’album en région parisienne, dans le renommé studio La Frette. Le spectre de David Bowie hante par-dessus tout cette longue mélodie astrale. Turner exagère son articulation ; il parle et interprète le discours plus qu’il ne le chante. Des caractéristiques qui peuvent évoquer le Thin White Duke (1). Et puis, insaisissable, il décolle des octaves ténors et s’envole avec Major Tom. Il retient la leçon d’Icare, et atteint les aigus sans brûler ses ailes. Sa voix stable tranche avec la fragilité juvénile que l’on trouvait encore sur l’album de 2009, Humbug. Ce troisième opus, vicieux et entêtant, aurait pu précéder Tranquility Base Hotel & Casino tant il semble être son jumeau démoniaque. Beaucoup affilient le nouveau projet à Submarine, l’unique album solo d’Alex Turner pour le film éponyme, ou encore aux Last Shadow Puppets, son groupe parallèle qu’il partage avec Miles Kane. Cependant, à bien écouter les quelques ballades présentes sur chaque album des Arctic Monkeys (Riot Van et Only Ones Who Know sur les deux premiers, Love is a Laserquest, Mad Sounds et I Wanna Be Yours plus récemment), l’esprit de Tranquility Base Hotel & Casino a pendant tout ce temps bercé la carrière du groupe. Ce qui change drastiquement cette fois-ci, c’est le grain. Un son vinyle nous accompagne tout au long de l’écoute, une distinction de plus avec AM dont le mixage léché avait été salué.

Pour ce qui est des paroles, un autre revenant prend possession de la base de la Tranquillité : Leonard Cohen. Depuis sa reprise, baroque et hypnotique, de Is This What You Wanted, l’amour de Turner pour le Canadien à la voix grave n’est plus un secret.

Dans Star Treatment, il reprend l’appellation « golden boy » issue du morceau Dress Rehearsal Rag pour suggérer l’isolation et les craintes liées à la célébrité, celles-là mêmes qui l’empêchent de se définir en tant que musicien libre. Cohen réapparaît dès le second titre, One Point Perspective, dans lequel le leader évoque les rêves d’enfants déçus par un monde adulte morbide. « I suppose a singer must die » (2), soupire-t-il, en référence à la chanson A Singer Must Die du défunt rockeur acoustique. Ironie bien sentie ? L’hypothèse se doit en tous cas d’être considérée, car la carrière d’Alex Turner continue son ascension.

Non, non, à la technologie !

Tranquility Base Hotel & Casino est multi-temporel. La seconde partie de l’album tranche avec les sonorités vintages. Stop dans le présent. Turner interroge notre rapport aux réseaux sociaux. Déjà, le morceau éponyme présentait dans son refrain un mystérieux hôtelier : « Tranquility Base Hotel and Casino / Mark speaking, please tell me, how may I direct your call? » (3). Un certain Mark, donc, dont le prénom pourrait renvoyer à Monsieur Zuckerberg, qui a justement le pouvoir de diriger et surveiller nos vies via Facebook. L’interprétation parvient à prendre sens au deuxième couplet, lors duquel le narrateur se plaint des avancées technologiques qui, décidément, le mettent de mauvais poil. La dénonciation se fait tantôt concrète : She Looks Like Fun mentionne le harcèlement de sa copine sur Instagram, Batphone souligne l’addiction aux téléphones portables ; tantôt, elle redevient globale. Sur The World’s First Ever Monster Truck Front Flip, la répétition d’un ancien slogan publicitaire Kodak (4), « You push the button and we’ll do the rest » (5), laisse de nouveau percevoir à quel point la technologie contrôle le moindre de nos actes. La critique de notre société se fait tout en dérision. Le titre de cette dernière chanson renvoie à une vidéo de saltos de 4×4 qu’Alex Turner a un jour visionné par hasard, attiré par le clickbait. Ainsi se retrouve sur cet opus l’humour qu’on leur connaissait avant la période AM.

« Embrasse-moi sous le sein de la Lune »

Une maquette de motel sur un tourne-disque. La simple pochette de Tranquility Base Hotel & Casino donne à expliquer comment Alex Turner a  construit l’album. Le lecteur de vinyle se substitue ici à la Lune. Au fil du Long Play, le compositeur conçoit le satellite comme lieu et métaphore de sa musique. L’espace est noir, sans étoiles – peu importe que ces dernières se fassent le symbole de la célébrité, ou celui de la notation journalistique.

Le clip de Four out of Five délivre le processus où Turner conçoit architecturalement son album. Son album, oui, car le reste du groupe est peu mis en valeur. Tranquility Base Hotel & Casino a d’ailleurs été composé par le chanteur, au piano, seul dans sa chambre à Los Angeles, à la manière d’un projet solo. Déterminer le rôle des autres membres dans sa conception demeure une tâche ardue. Si quelques unes des paroles ne manquent pas de leur faire honneur, Jamie Cook se voit contraint de mettre sa guitare de côté, tandis que l’excellence technique du batteur, Matt Helders, reste sous-exploitée.

Malgré le déséquilibre au sein du groupe, les Arctic Monkeys se renouvellent, et c’est  bien là leur force. Ils promettent de ne rien figer, eux qui explorent constamment de nouveaux horizons musicaux. N’est-ce pas le propre de l’artiste ? Défricher, questionner son travail.

Cet été, les nuits seront courtes. Intenses ? Peut-être. Pour sûr, si la sensualité vocale de Turner les accompagne.

(1) Thin White Duke est l’un des nombreux personnages incarné par David Bowie.

(2) « J’imagine qu’un chanteur doit mourir »

(3) « Mark à l’appareil, dites-moi s’il vous plaît, comment puis-je rediriger votre appel ?”

(4) Entreprise de services photographiques, aujourd’hui connue pour ses appareils photo jetables.

(5) “Tu appuies sur le bouton et nous nous occupons du reste”