Daniel Tannenbaum est un nom inconnu du grand public. Pourtant, il pourrait peser très lourd dans les années qui arrivent tant sa percée semble inévitable. Producteur de rap US depuis de nombreuses années, l’homme a notamment collaboré avec Eminem, RZA du Wu-Tang, Snoop Dogg et Dr Dre. Son dernier succès planétaire ? Il le doit à Kendrick Lamar. Le mystérieux producteur a ainsi produit huit (incroyables) titres de DAMN., l’album le plus suivi de 2017 qui doit notamment son succès aux samples énigmatiques de Tannenbaum. Pour un producteur, ce tour de force est déjà une marque de réussite indéniable dans le cercle très fermé des superstars du rap US, aux côtés de Rick Rubin, DJ Premier et Timbaland entre autres. Mais l’homme ne s’arrête pas là et s’apprête à sortir de l’ombre. Sous le mystérieux alias Bekon, il se lance en solo et publie son premier long format, Get With the Times, sur son propre label, Candy and Promises. Il prend tous les risques en même temps : un pseudo inconnu, des tracks complexes, un album long et tortueux, une construction hors du commun… Le résultat ? Époustouflant. Impossible de passer à côté de cet ovni à la richesse folle ; sorti le 24 janvier dernier, c’est définitivement l’album de ce début d’année.

Difficile de classer la musique Bekon dans une catégorie : les seize titres que compte le disque sont d’une diversité étourdissante, largement au-delà du hip-hop où le producteur a fait ses preuves. On y croise tour à tour de la pop psyché autotunée (In Your Honor), du trip-hop (Get With the Times), du jazz (Mama Olivia) et de la folk hispanisante (17). Bekon se permet même une bossa-nova en français sur l’élégant Candy and Promises, quelque part entre Marcos Valle et Henri Salvador. Une place de choix est évidemment faite à un hip hop old-school sophistiqué, dont le meilleur exemple est l’utilisation du sample orchestral sur Catch Me If You Can. On remarque la proximité avec Kendrick Lamar sur l’évident America, où les voix de XXX (la collaboration avec U2 sur l’album DAMN.) y sont réutilisées frontalement. De manière générale, la production frôle la perfection (les synthés de Cold as Ice sont merveilleux, les voix de Mama Olivia saisissantes). On retiendra en particulier le long solo de guitare complètement 70s de Get With the Times. Hommage à peine voilé à Pink Floyd et moment de grâce.

Ce qui provoque cette impression de densité et de complexité, au-delà de la richesse de la production, c’est la construction originale de l’album. En effet, le disque s’articule autour de repères temporels explicites, s’ouvrant avec les rêves mouvementés de 7am et se clôturant à la pause soda de 10pm. Ces moments de pause, qui représentent six tracks sur l’album, installent une ambiance pesante et étrange, notamment à cause des discours indiscernables assez anxiogènes qui y sont prononcés. Interrogations sur la célébrité, envolées de voix vocodées à la manière de Air ou Kanye West, moments simples de vie… Les respirations de Get With The Times sont absolument nécessaires pour la lisibilité de l’album, le résultat aurait été dans le cas contraire une « compilation » des talents de studio de son créateur. Bekon se libère de cette manière de son carcan de producteur pour mettre en avant ses qualités d’artiste solo. Il prend son temps pour convaincre et laisse également à ses invités de l’espace pour s’exprimer, à l’image du long couplet enflammé de Get With The Times.

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L’autre élément intriguant réside dans le traitement des voix. À la fois aériennes, fluides, rassurantes, liquides, mais aussi froides et dérangeantes, elles sont l’élément central du son complexe de Bekon. Cela se traduit ainsi par un panel d’effets vocaux particulièrement vaste, oscillant entre les mélodies chaudes et les murmures en écho. La présence mystérieuse, sur la pochette et sur l’unique chanson clippée (Cold as Ice), prend donc la forme d’un homme en plein doute, hanté par ses pensées ; ses voix intérieures s’entrechoquent alors tout au long de l’opus.

En définitive, cet album vaut réellement le détour pour la richesse de son instrumentation, pour sa forme et pour le traitement original des voix. C’est finalement un formidable melting pot d’une multitude d’inspirations différentes : Get With the Times est un album généreux et puissant, remarquablement bien écrit et produit, qui enfin dévoile au monde un talent caché depuis de nombreuses années.

image de couverture : capture d’écran Bekon – cold as ice