« À un moment de ma vie j’ai pensé que ce monde pouvait changer et être plus paisible, avec beaucoup d’amour entre les hommes et beaucoup d’espoir. Mais j’ai ensuite appris, et vécu un peu plus longtemps. J’ai compris que ce monde ne changerait jamais. Ce monde est destiné à être le théâtre de guerres, de meurtres, de tous ces maux – folie, maladie, mort. Ainsi va le monde. J’ai beaucoup de chance d’avoir pu vivre ma vie en jouant ma musique. »

Sonny Rollins, le « colosse du saxophone », n’avait probablement pas tout à fait raison en prononçant ces mots. Il y a en effet une dimension qu’il avait peut être omise. Le fait de dire cela crée un environnement favorable pour que les choses changent. Sa musique ne se contente plus d’être l’œuvre sublime déjà reconnue, elle devient alors vecteur de ses pensées, lien entre un auditoire et une réalité qui mérite d’être exposée. Ce lien que l’art peut créer, il est urgent de permettre son érection.

Sonny Rollins – © Jordi Vidal/Redferns via Getty Images

Apprendre l’empathie

Encore aujourd’hui, dans nos sociétés contemporaines, il existe des humains à qui l’on a refusé le droit d’être. Et à qui on le refuse encore. Des êtres qui n’ont pas le droit à la qualité d’humain. Des personnes que l’on ne voit pas, que l’on ne veut pas voir. Pour d’autres c’est moins évident, plus chafouin. Il existe une égalité toute relative entre les hommes dans laquelle on peut tout à fait se complaire lorsque l’on est du bon côté de la barrière. Il y a une raison à cela, notre incapacité à l’empathie. Qui que nous soyons, d’où que nous venions, notre capacité à l’empathie est inexistante. Nous sommes incapables, en lisant un livre d’Histoire, de comprendre et de saisir la gravité du drame sous nos yeux.

Ku Klux Klan – 1948 – © Universal History Archive/UIG via Getty images

Lorsque l’on lit une phrase comme : « Le 15 septembre 1963, quatre membres du Ku Klux Klan posent une bombe dans une église baptiste à Birmingham et sont responsables de la mort de quatre jeunes filles noires », on reconnaît un fait, et à la rigueur les conséquences de ce dernier. On ne saisit pas l’horreur et l’inanité. On ne ressent rien, ou peu. Parce que ces quatre jeunes filles n’existent pas pour nous, en nous. Le lien qui nous unit à elles est si ténu que nous ne pouvons entendre et appréhender ce que ces mots signifient réellement. Pour sentir, il nous faut une proximité, quelle qu’elle soit avec le sujet dont il est question. Si le massacre d’Oradour-sur-Glane indigne autant le peuple français, c’est parce qu’il a été directement confronté à cette horreur. En revanche, cet événement de septembre 1963 est beaucoup moins connu dans notre pays. C’est ici que l’Histoire et que l’information brute échouent. Mais si l’on écoute l’Alabama de Coltrane, quelque chose nous frappe. Quelque chose nous submerge, sans que l’on puisse expliquer quoi. Alors qu’aucun mot n’est prononcé durant tout le morceau, on comprend qu’il se joue ou qu’il s’est joué une tragédie, même sans saisir la référence donnée par le titre. Et c’est cette émotion qui peut ensuite nous guider, nous obliger à nous interroger là où l’événement serait resté une donnée dans un autre contexte. Là réside toute la force de l’art, celle de transmettre un sentiment tout en rendant compte d’une situation ou d’un événement. Et ainsi d’ouvrir d’autres perspectives à une conscience parfois limitée par son environnement.

Comprendre les inégalités…

Il est des notions que l’on ne peut appréhender que par l’expérience. Que notre éducation, que ce soit celle reçue à l’école ou dans notre foyer ne pourra jamais nous inculquer. Cela peut être une question de milieu social, de culture, de pays, peu importe en réalité, tant que l’on en a conscience. C’est vrai pour le racisme, pour le sexisme ou encore la « pauvrophobie », par exemple.

On peut avoir conscience de ces discriminations, vouloir les combattre, plutôt bien les comprendre, il y aura toujours une dimension inatteignable tant que l’on a pas vécu cette discrimination, qu’on le veuille ou non.

Le problème, c’est qu’un homme, blanc, et riche par exemple ne pourra jamais vivre ces discriminations. Et c’est ainsi que l’on s’en remet à John Coltrane. Bien entendu, cela reste un ersatz, mais c’est un pas supplémentaire. Et bien entendu, le saxophoniste américain n’est pas le seul capable de telles prouesses. On pense à Christian Scott et son KKPD pour Ku Klux Police Department, né d’une arrestation qu’il a subie sans aucune raison, ou à Keyon Harrold, originaire de Ferguson, et son MB Lament, hommage à Michael Brown. Ce sont deux exemples parmi une constellation musicale d’engagement mais aussi et surtout de transmission.

…grâce à toutes les formes d’art

La musique a l’avantage d’être instantanée, dans un temps court qui permet de transmettre rapidement, en quelques minutes. Mais d’autres médias, avec plus de temps, peuvent être beaucoup plus puissants et impactants. Au cinéma, avec le Polytechnique de Denis Villeneuve, qui raconte la tuerie de décembre 1989 à Montréal, ou plus récemment le Detroit de Kathryn Bigelow, relatant l’affaire du Motel Algiers de juillet 1967, on effleure des horreurs abstraites jusqu’alors. La littérature reste probablement la plus à même de pointer du doigt ces situations. Quand Toni Morrison (Jazz, Beloved), Ralph Ellison (Invisible Man) ou Colson Whitehead (The Underground Railroad) nous racontent les douleurs de personnages noirs que l’on finit par admirer qu’on le veuille ou non, Steinbeck (The Grapes of Wrath) et Faulkner (As I Lay Dying) content les exodes des plus démunis et nous ouvrent les yeux sans nous épargner. Margaret Atwood, elle, rappelle avec The Handmaid’s Tale là où la misogynie pourrait mener si on la pousse encore plus loin. À travers ces romans, qui racontent d’abord des histoires, on crée ce fameux lien si indispensable à l’empathie et à la compréhension.

Plus que des lois ou des politiques, il est nécessaire d’ouvrir toutes les personnes aux inégalités inhérentes à notre monde si on veut un jour pouvoir, si ce n’est les gommer, au moins les atténuer. Et l’art est probablement l’une des façons les plus intelligentes et simples pour y parvenir.

Partageons donc, diffusons, échangeons toutes les merveilles qui nous rendent si riches et qui, à terme, pourraient rendre le monde ne serait-ce qu’un tout petit peu plus juste.