Au moment où j’écris ces lignes cela fait un mois exactement qu’est sorti l’album Virtue de The Voidz. Le temps de me remettre de l’excitation, du bonheur, de l’étonnement que m’a procuré cet album.

Comme pour chaque projet de Julian Casablancas me voilà sujette à la hâte, mais également à l’appréhension. Peut-être peur que Julian me déçoive. Car oui il m’a déjà déçue, notamment avec son groupe d’origine The Strokes. Pour les non-initiés, Julian Casablancas est le leader et chanteur du groupe new-yorkais The Strokes. The Strokes ce sont cinq garcons, Julian donc, Albert Hammond Jr, Nick Valensi, Fabrizio Moretti et Nikolai Fraiture, qui, à l’heure où le rock semblait mourir à petit feu, sortent en 2001 l’album Is this it qui va inspirer les générations futures. En  bonne puriste que je suis, je regrette parfois bêtement, voire souvent le son garage du groupe de leurs débuts. Bêtement oui, car à chaque projet, Julian Casablancas n’a de cesse de se renouveler, cherchant à se libérer des carcans « puristes » qui l’entravent. Il mêle les influences et brise les frontières entre les genres que cela soit avec Daft Punk sur Instant Crush, avec Santogold et N.E.R.D avec My Drive Thru ou bien avec son album solo Phrazes For The Young.

Le 30 mars dernier signait donc le retour de Julian et sa clique parallèle Julian Casablancas & The Voidz devenue The Voidz, peu avant la parution de Virtue. Le second album de The Voidz est beaucoup plus accessible que le premier, Tyranny, dont on sortait essoufflé à la suite de la première écoute : sombre, punk, métal 80’, lo-fi, guitares dans tous les sens, solos à tout va, voix saturée. Expérimental et anti-commercial. Anti-capitaliste également. Avec Tyranny le groupe dénonce la « tyrannie » du marché (c’est une astuce), les multinationales. Au milieu de ce flot de guitares se trouve un titre central de onze minutes Human Sadness, qui est tout simplement, pour moi, un chef d’oeuvre. Un morceau qui débute par une ballade avec synthétiseurs envoûtants. Un calme haché par des guitares stridentes, et solos baroques. La voix de Julian modifiée au vocodeur se mêle à l’instrumental, explorant aussi bien les abysses que les hauteurs. Le final déchaîné exprime les tortures du monde.

Pas de titre de onze minutes cette fois mais un mélange d’influences. On s’étonne d’abord du titre d’ouverture, Leave It In My Dreams. Un son Strokes se dégage, on s’attend alors à un album throwback to 2000’s. Mais cette impression est vite balayée par QYRRYUS, second extrait, on retrouve alors l’esprit de Tyranny. Avec cette transition on se demande si Casablancas ne s’amuse pas des attentes des fans de la première heure de The Strokes. En un titre Julian Casablancas envoie balader ce qui le définit depuis plus de 10 ans, son groupe The Strokes (preuve encore avec cet article). QYRRYUS nous rappelle que The Voidz sont une sorte d’ovni dans la scène indé actuelle. Une preuve ? Le groupe qualifie QYRRYUS comme du « cyber-arabic prison jazz ».

C’est en cela qu’il est difficile de définir The Voidz. Et en même temps pourquoi les définir ? Les six garçons s’amusent à enchaîner les morceaux à sonorité pop, où les guitares sont colorées (Wink), les balades mélancoliques (Pink Ocean) ou à l’esprit folk (Lazy Boy) avec des morceaux rock lo-fi, et métal 80’ à la voix crade, ambiance pogo dans une salle souterraine (Black Hole), (We’re Where, We Where). Les influences diffèrent d’un morceau à l’autre mais l’ensemble est homogène. L’esprit reste le même. On a l’impression de se balader dans une vision futuriste façon eighties. Un film de science fiction des années 80 en soit. De faire un saut dans le temps, dans un monde post-apocalyptique à la Blade Runner. Parce que ce que l’on écoute avec The Voidz ne ressemble en rien à la musique contemporaine et les synthés froids, les guitares criardes, le son saturé nous renvoient au passé. On imagine alors la musique déjantée du futur.

Au milieu de ce bazar musical, le groupe marque une pause avec Think Before You Drink. Une ballade en guitare acoustique. Julian se transforme en Cabrel. Les synthés ne sont cependant jamais loin. Le titre du morceau, au premier abord, nous rappelle les problèmes d’alcool qu’a connus le chanteur, mais le sujet du morceau est politique. Julian dénonce les paroles des dirigeants que nous buvons sans recul et qui légitiment notre mode de vie : pollution, guerre

« We took pride in our past

Nous étions fiers de notre passé

What our leaders said they fought for

Ce pour quoi nos leaders disaient se battre

To justify the murders

Pour justifier les meurtres

Of the children in the war

Des enfants pendant la guerre

 

They said that mother nature

Ils disaient que mère nature

Couldn’t give us what we need

Ne pouvait nous donner ce dont nous avions besoin

And that explained the factories, and pollution in the stream

Et cela expliquait les usines et la pollution de l’air

 

They gave us all the facts

Ils nous ont donné tous les faits

Explaining economic war

Expliquant la guerre économique

And like a fool I listened

Et comme un idiot j’ai écouté

But I won’t listen anymore

Mais je n’écouterai plus

 

So before the final slaughter

Donc avant le massacre final

Please stop and think

S’il vous plaît arrêtez-vous et réfléchissez

You can lead a horse to water

Vous pouvez mener un cheval à l’eau

But you cannot make it drink »

Mais vous ne pouvez le faire boire

L’album, comme le précédent, est chargé de messages politiques. Julian Casablancas écorche l’administration Trump, aborde la division entre la vérité et le mensonge. « Les mensonges sont simples, la vérité est complexe », chante-il dans Pyramid of Bones. Le chanteur met en scène la cause qui lui semble être désormais centrale : le conflit entre les puissants et les opprimés. L’album se conclut par une marche funèbre (Pointlessness), complainte d’un Homme perdu. « What does it matter? » (Quelle importance ?). The Voidz questionne notre existence. Nous sommes si petits, pourquoi vivre de cette manière, pourquoi détruire ce qui nous entoure ?

La créativité du groupe ne semble pas s’arrêter à Virtue puisqu’à peine un mois après la sortie de l’album les garçons dévoilent un nouveau titre, Coul as a Ghoul, (qui ne manque pas de me rappeler le partage au compte goutte de cinq titres de l’album avant sa sortie). Un titre pour le moins énervé que les garçons avaient déjà joué lors d’un concert à Los Angeles en octobre.

Virtue et le parcours de Julian Casablancas prouvent à mes yeux que c’est l’un des plus talentueux compositeurs de notre temps, cherchant à dépasser les genres et expérimentant à chaque projet. Ses initiales sont JC. Est-ce une coïncidence ? Je ne pense pas.

image de couverture : © abby ross