Accélération fulgurante pour 2018 ce mois-ci, avec des révélations musicales qui stupéfient. « En avril, ne te découvre pas d’un fil », et surtout pas du fil de tes écouteurs.

Albums :

Kali Uchis – ISOLATION

Atmosphère tropicale, esprit langoureux, synesthésie rusée… Kali Uchis, une artiste colombienne de naissance et de cœur, a conquis le très prisé (et auto-centré) monde anglo-saxon. Elle qui a assuré pendant un mois la première partie de Lana del Rey sort début printemps son opus Isolation. Ouvertement inspirée par Amy Winehouse, des featurings avec Damon Albarn (In My Dreams) et Kevin Parker, le leader de Tame Impala (Tomorrow), sont au programme. Au gré de vagues néo-soul, Kali Uchis laisse couler sa voix lasse, parfois pleine de soupirs. La vision est paradisiaque, et elle commence par une pochette haute en couleur. Entre le pourpre des vêtements et le bleu électrique du drap de satin, on attendrait de cette folie iconographique qu’elle soit signée David Lynch, puis que l’on se perde a fortiori dans les méandres terrifiants de l’inconscient.

Éveillés ou profonds, les rêves deviennent un leitmotiv de l’album. Kali Uchis se prélasse sur son lit, imagine des amours passées sans penser au lendemain, pour échapper au monde réel. Elle tente ponctuellement de s’y confronter : « Gotta get up and get me something real », s’encourage-t-elle sur un interlude. Mais, inévitablement, cette réalité ne cesse de la décevoir. Dans le morceau Miami, elle mentionne des rumeurs qui couraient un temps à son sujet, en Colombie ; qu’elle ne serait pas une vraie chanteuse, mais se prostituerait aux États-Unis. Avec Feel Like A Fool, sous des apparences funk radieuses trempées de cuivres en contre-temps, elle laisse libre cours à l’expression d’un chagrin d’amour.

L’esthétique d’Isolation semble être un travail de longue haleine. L’intro, Body Language, plonge d’emblée dans un milieu sous-marin, dont la cadence est donnée par des synthétiseurs en glissando, des flûtes subversives et des intervalles chromatiques. Jetée dans un univers océanique sans pitié, Kali Uchis conserve sa boussole et prend des pauses à la surface. Alors qu’elle fantasme une virée aérienne à deux dans Flight 22, le message d’espoir qu’elle délivre en compagnie de son ami Tyler The Creator et Bootsy Collins avec After The Storm achève de nous délecter, sous un rayon de détente et de détermination.

Cardi B – INVASION OF PRIVACY

Comment passer à côté ? D’une présence très remarquée à Coachella parmi les têtes d’affiche à ses innombrables apparitions sur les plateaux des talk shows, la rappeuse Cardi B s’est infiltrée à travers toutes les brèches qu’elle a su ouvrir. Au milieu de ce retentissement choc, les avis sur son personnage ne manquent pas de fuser — et ils divergent ! Lorsqu’une partie du public admire son assurance et son humour ravageur, d’autres regrettent quelques expressions irréfléchies dans ses réponses corsées aux plus critiques, remarques qui ont été qualifiées de racistes et transphobes.

Originaire du Bronx, il faut se souvenir que Cardi B est issue d’un milieu défavorisé dont elle ne s’est émancipée que récemment ; le langage est aussi un marqueur social. Elle n’adopte pas cette figure d’artiste consciente, que l’on souhaite lui attribuer à tout prix — peut-être parce qu’elle demeure l’une des seules femmes à s’être forgée une telle place dans le rap actuel. Au son de Get Up 10, une intro épique et solennelle, elle rappelle d’une voix assurée ses débuts difficiles dans l’industrie musicale, ainsi que son passé de strip-teaseuse, un thème récurrent dans Invasion of Privacy. Il en est également question dans Bodak Yellow, le premier single de l’album sorti l’an passé. Derrière une rythmique un peu pesante se cachent de fines paroles qui renversent le rapport de force entretenu avec le client du strip-club : n’est-ce pas elle qui mène la danse ?

Si les instrumentations se tournent vers une trap minimaliste souvent similaire, jamais elles n’ennuient. L’une des subtilités a été d’introduire à la fin de la première partie un morceau aux influences latines inattendues, I Like That. Soutenu par deux chanteurs de reggaeton, celui-ci sample un tube de salsa signé les Blackout All-Stars. Mais l’euphorie que peut provoquer Invasion of Privacy provient avant tout d’un flow rigoureux et du ton dynamique de sa créatrice, toujours pleine d’aplomb. Virtuose sur Drip, Cardi B devient vulnérable avec Thru Your Phone, dans lequel elle révèle sans hésitation une sincère amertume. Les variations demeurent rares, du moins semble-t-il. Pourtant, à couplet fini, transition revigorante.

L’EP du mois :

Alpha Wann – Alph Lauren 3

Il est d’abord connu pour être le cofondateur de (feu) 1995, un groupe de rap quasi inoubliable pour sa génération qui a lancé, entre autres, Nekfeu et Sneazzy. Mais depuis 2014, Alpha Wann a trouvé son propre chemin musical, très personnel, auquel il vaut le coup de prêter l’oreille. Il complète cette année sa collection d’EP avec un troisième opus, laissant alors se dessiner la trilogie des Alph Lauren.

En arrière-fond, les mélodies prônent une dimension old-school rassurante ; de leur côté, les percussions présentent ce caractère plus moderne qui rôde constamment au-dessus des huit titres. Le mixage instrumental n’est d’ailleurs jamais accentué : n’oublions pas que la voix prime. Animé d’une sobriété qui lui est habituelle, Alpha Wann lance son égo trip et parle de femmes, d’argent… non sans une pointe d’ironie. Dans Courchevel, il affirme que c’est uniquement pour se payer des vacances dans cette réputée station de ski qu’il s’enrichit. Sa plume ingénieuse développe également la ségrégation (Louvre) et les inégalités sociales (R5 et Murcielago, Turban) : « C’est pour les Twingo, les Clio qui n’ont plus le droit de rouler » ; « Je serais né avec de l’argent, je serais pas un petit connard / Je voudrais sauver la planète au lieu de parler de liasse multicolore ». Une intonation calme, des ruptures multipliées, et ses phrasés en deviennent d’autant plus percutants. Attendu avec impatience, le premier album d’Alpha Wann sortira en automne prochain.

Clips :

The Pirouettes – Tu peux compter sur moi

D’un lycée annécien à la haute sphère bourgeois-bohème parisienne, les amoureux Léo Bear Creek et Vickie Chérie prévoient aussi un « Long Play » pour la rentrée. Pour leur part, il s’agira du second, eux qui ont bien eu le temps de faire mûrir les fruits de leur duo depuis sa création en 2011. Nouveau single de cet album à venir, Tu peux compter sur moi a toutes les caractéristiques en vogue parmi la jeune scène française, bien plus sérieuse que sa voisine belge : des paroles emplies de doutes, teintées de mélancolie, qui viennent être contrées par une instrumentation froide et des interprétations volontairement désinvoltes. Même lorsque l’on avoue ses peurs profondes, impassibilité et cœur de pierre restent les maîtres-mots. Jeunes adultes français ne perdent jamais la face, question de principe.

Cette atmosphère doit en partie au prodige électrique Lewis OfMan, qui a co-composé le morceau. Le producteur de Vendredi sur mer signe ses accompagnements de cette même touche métallique et lointaine. Quant à la vidéo, elle semble suivre la trajectoire. Lorsque The Pirouettes ne courent pas à travers des paysages urbains, ils se tiennent immobiles, regards dans le vague. Néons vifs, dessins d’animation et effets diaporama au montage permettent de conserver la douceur juvénile qui émerveille tant.

Father John Misty – Mr. Tillman

Mr. Tillman est un client d’hôtel qui dérange son concierge. La chanson établit un dialogue, mené par le professionnel tâchant de garder une attitude décente face à son résident, le détenteur du refrain, déconnecté de la réalité et excessivement anxieux. Tillman est aussi le véritable nom de famille de son compositeur, Father John Misty, figure barbue et connue du rock indépendant. Il est l’ancien batteur du groupe folk Fleet Foxes.

Le morceau date de février, le clip du 25 avril. Mr Tillman prend vie, en chair et en os devant nos yeux ébahis, déambulant en vain dans une temporalité cyclique infinie. Comme Bill Murray dans Un Jour Sans Fin, le voilà contraint de répéter sans cesse les mêmes actions — à la différence qu’elles n’imprègnent pas sa mémoire. Cette boucle infernale se reproduit plus vite que les simples mouvements de Tillman, débordé, qui fait sa propre rencontre au milieu de la situation cauchemardesque. Une bonne nouvelle fantastique adaptée en moins de cinq minutes : de quoi se cacher les yeux.

Prince – Nothing Compares 2 U

Il avait écrit le titre en 1984 dans l’indifférence générale. La chanteuse irlandaise Sinéad O’Connor était pourtant parvenue à le populariser, six ans plus tard, avec une reprise mélodramatique très incarnée. Aujourd’hui est mise en ligne pour la première fois la superbe version originale de Prince, soutenue par un simple synthétiseur progressivement complété par batterie, basse et guitare musclées. Une occasion de contempler l’artiste iconique en pleine répétition, et de se demander inlassablement : « Comment fait-il pour danser de manière aussi spectaculaire sur des talons de vingt centimètres ? ». On aurait aimé connaître ce secret.

PLAYLIST :

image de couverture : © camille tinon