Il ne passe plus une année sans que Génération identitaire ne provoque une nouvelle polémique médiatique et politique. Fin avril, des jeunes de ce mouvement national d’extrême-droite aux connexions européennes multiples ont tenté de bloquer le passage de migrants dans les Alpes (1). Une action militante d’une violence avant tout symbolique dont l’objectif réel est la médiatisation et la reconnaissance politique, dans le cadre d’une bataille culturelle. Une action jugée efficace par Nicolas Bay du Front national, et qui pose une nouvelle fois la question des liens entre les Identitaires et le parti lepéniste. Une action condamnée par la classe politique dont certains représentants demandent la dissolution du mouvement. Qui sont ces militants qui tentent d’allier extrême-droite et modernité ?

Capture d’écran du site generationidentitaire.org le 1er mai 2018

Samedi 21 avril, col de l’Échelle, passage naturel le plus bas des Alpes entre l’Italie et la France. De jeunes gens, Français, Italiens mais aussi Hongrois, Anglais ou Autrichiens, montent vers le sommet en 4×4 puis à pied. Armés d’une banderole et de barrières en plastique de chantier, vêtus de doudounes bleues pétantes sur lesquelles est imprimé un logo « Defend Europe », ils vont symboliquement bloquer la frontière franco-italienne. Defend Europe est une forme de confédération des mouvements de jeunesse identitaires européens, dont Génération identitaire est comme le « modèle » et le leader. Avec les gros moyens d’un mouvement qui peut compter sur de riches soutiens européens et américains, ils ont même loué deux hélicoptères pour, soi-disant, repérer d’éventuels migrants. C’est une chasse à l’image plus qu’une traque véritable, l’ensemble est une mise en scène aussi ridicule que choquante et effrayante. Ces schtroumpfs du nationalisme européen ont ce qu’ils cherchent : on parle d’eux. Le mouvement, qui a finement organisé cette action médiatique, c’est Génération identitaire. Fondé en 2012 comme la branche jeune des Identitaires (ex-Bloc identitaire), ce mouvement veut faire entrer le nationalisme français dans une nouvelle ère, celle de la communication et de la jeunesse. C’est l’alliance du troll trumpiste né avec un clavier sous les doigts et du militant du Front national cultivé, lecteur avide des auteurs nationalistes du XXème siècle.

CAPTURE D’ÉCRAN DU SITE DE « DEFEND EUROPE » LE 1ER MAI 2018, CAMPAGNE DE COMMUNICATION DE GÉNÉRATION IDENTITAIRE.

Une extrême-droite renouvelée

Génération identitaire n’est pas un mouvement de jeunesse banal. Non seulement parce qu’il est d’extrême-droite, mais également parce qu’il est très sélectif. Seul un candidat sur cinq est accepté, leur but est de constituer une élite militante. Il faut être jeune, certes, mais aussi bien présenter, ne pas être un facho crâne-rasé mais plutôt un gendre idéal, petit bourgeois, adepte des réseaux sociaux. C’est un plus, notable à l’extrême-droite, si l’on est une jeune fille. Le corpus idéologique du mouvement, c’est la croyance en un grand remplacement qui pousse à la défense effrénée d’une Europe forcément blanche et chrétienne. La dimension européenne est importante, tant dans les idées – la référence peut être faite au nationalisme intégral de Maurras qui était à la fois régional, national et européen – que dans l’organisation. L’action du 21 avril en est un exemple frappant. Le mouvement a des connexions jusqu’aux États-Unis, où l’élection de Donald Trump a attisé leurs espoirs les plus fous. Au col de l’Échelle étaient présentes deux figures de l’alt-right, les très belles et blondes Brittany Bettibone et Lauren Southern. Leurs vidéos ont permis au mouvement d’être médiatisé outre-Atlantique ; le très suivi site trumpiste Breitbart a encensé l’action du 21 avril.

Des actions symboliques

En France, Génération identitaire ce sont mille à deux mille membres actifs et quelques actions impressionnantes ces dernières années. En octobre 2012, 70 militants de Génération identitaire investissent le toit d’une mosquée en construction à Poitiers, symbole pour eux de la ville où le fantasmé Charles Martel a contré une razzia arabe en 732 (2). La dernière fois que le mouvement a fait parler de lui, c’était en août dernier. Toujours obsédés par l’idée d’empêcher des migrants de pénétrer sur le territoire européen, les militants de Génération identitaire avaient affrété un navire de 40 mètres de long et « patrouillé » en Méditerranée. Un crowdfounding leur avait permis de financer cette opération à hauteur de 80 000 euros, selon leurs dires. Mais le coup de communication a coupé court, un incident technique et une opposition franche faite de manifestations dans les ports où le bateau était de passage et la fermeture des comptes bancaires du mouvement a eu raison d’une entreprise un peu trop complexe pour une start up du nationalisme petit-bourgeois. À chaque fois, les actions sont absolument inefficaces mais octroient aux militants une exposition médiatique très importante. Comme Génération identitaire, d’autres mouvements d’extrême-droite comme la traditionnelle Action française multiplient ces dernières années les actions médiatiques et fugaces abondamment relayées sur internet. L’idée est de marquer les esprits pour faire entendre ses idées extrémistes, et accéder au pouvoir ?

Base arrière du Front national

La proximité entre Génération identitaire et le Front national est évidente. Les membres du mouvement de jeunesse ont profité de son succès médiatique pour tisser un réseau de contacts dans les milieux d’extrême-droite. Damien Rieu est très investi depuis 2012 dans les actions de Génération identitaire et était présent samedi 21 avril au col de l’Échelle. Il est aujourd’hui directeur de la communication auprès de Julien Sanchez, maire FN de Beaucaire, dans le Gard, après avoir travaillé avec Marion Maréchal-Le Pen.

Philippe Vardon, figure de l’extrême-droite du sud de la France et membre important des Identitaires bien qu’il s’en soit médiatiquement repenti en 2013, est rentré à cette époque au Rassemblement Bleu Marine puis au Front national. Il était l’un des plus proches conseillers de Marine Le Pen lors de sa campagne présidentielle de 2017 auprès de Sébastien Chenu, un ancien de l’UMP.

Les liens sont donc évidents, et malgré une tentative de prise de distance en 2013 au nom de la dédiabolisation du FN, il semblerait que Marine Le Pen ait besoin des Identitaires et de ses jeunes. Leur régionalisme et attachement à l’Europe ont d’ailleurs peut-être eu raison de la ligne Philippot, très jacobine. Dans le sens du discours FN, ils participent à une bataille culturelle et médiatique sur la question des migrants et de leur accueil. Ils forment également une jeunesse entrainée politiquement mais aussi physiquement, qui sait se rendre disponible pour former des services d’ordre…

Vers une dissolution ?

Après les événements du col de l’Échelle, le coup médiatique de Génération identitaire et la riposte d’antifas européens qui ont organisé une marche pour aider des migrants à passer la frontière, la question de la justesse de la réponse gouvernementale s’est posée. Beaucoup, à gauche, ont comparé le discours radical de Gérard Collomb sur la nécessité de rétablir l’État de droit dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, où des militants font pousser des pommes de terre et des navets, à sa réponse moins agressive face à l’action pourtant illégale de Génération identitaire. Il a même annoncé le renforcement des contrôles à la frontière, ce que les cercles d’extrême-droite ont applaudi comme étant leur victoire… Le mouvement de Benoît Hamon, Génération.s, a appelé à la dissolution de Génération identitaire. En effet, un article du Code de la sécurité intérieure prévoit :

« Sont dissous, par décret en conseil des ministres, toutes les associations ou groupements de faits qui, soit provoquent à la discrimination, à la haine ou à la violence envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, soit propagent des idées ou théories tendant à justifier ou encourager cette discrimination, cette haine ou cette violence. »

© Les jeunes Génération.s

Si les faits pourraient justifier une telle dissolution, il manque une volonté politique. En 2012, après l’occupation du toit de la mosquée en construction de Poitiers, la question s’était déjà posée. Le problème est que ces dissolutions ont rarement un effet réel : Génération identitaire est un groupement issu d’un mouvement dissous, lui-même né des cendres d’une association dissoute. Laisser Génération identitaire exister, c’est aussi pour l’État la possibilité de surveiller des individus extrémistes qui ne baisseront de toute manière pas les bras. Reste à la justice de condamner leurs actes répréhensibles, ce qu’elle fait fréquemment.

(1) https://www.youtube.com/watch?v=LyJXIqeHV2Y&t=613s  

(2) https://www.herodote.net/25_octobre_732-evenement-7321025.php