Les commémorations bourgeonnent dans toutes les grandes galeries et institutions culturelles. À l’heure où des étudiants scandent « plutôt bandit que Bendit » en occupant les amphis des quatre coins de la France, difficile de ne pas croiser un sourire ironique quand on aperçoit son reflet dans la vitre d’une splendide photo de pavés millésimés 1968. D’aucuns verront dans cette réminiscence bien policée une indécente hypocrisie, qui vire à la blague de très mauvais goût quand ressortent des placards de l’Etat matraques et gaz lacrymogène. D’autres peut-être, sauront deviner une mémoire qui résonne et dont l’écho grandit, une mémoire dont il faut s’emparer. Plongée dans les tourments de la commémoration culturelle pour une petite prise de recul entre deux tweets insurgés.

14 Mai 1968- © Reg Lancaster/Express/Getty Images

« Ce qu’il y a d’intéressant dans votre action, c’est qu’elle met l’imagination au pouvoir », disait Jean-Paul Sartre à Daniel Cohn-Bendit, il y a un peu moins de cinquante ans, en mai 1968. Affublée de couleurs acidulées, empaquetée dans un design moderne et soigné, cette citation, slogan du joli mois, a été sacrée thématique de la Nuit des idées. La Nuit des idées c’est chaque janvier dans les grandes institutions culturelles l’occasion d’une parenthèse nocturne proposant aux citoyens d’imaginer d’autres modèles. « L’imagination au pouvoir », plus réversible que « Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner », « Laissons la peur du rouge aux bêtes à cornes » ou « On ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance », était donc le mot d’ordre de cet époussetage historico-culturel.

Ce qu’il y a d’intéressant dans votre action, c’est qu’elle met l’imagination au pouvoir

Jean-paul sartre à daniel cohn-bendit

Le pas guilleret, on s’est rendu à cette petite sauterie avec tout de même un caillou dans la chaussure : difficile de ne pas y voir une commémoration hésitante d’un État qui ne sait sur quel pied danser. Emmanuel Macron glissait à L’Opinion l’automne dernier qu’il envisageait de commémorer Mai 68, de « sortir du discours maussade sur des événements qui ont contribué à la modernisation de la société française dans un sens plus libéral ». Mais n’est-il pas maladroit d’institutionnaliser une révolte ? N’y verrait-on pas une appropriation mal placée dans l’agenda convenu des commémorations décennales, une réécriture de l’histoire célébrant l’éclosion du libéralisme économique et sociétal ?  

Commémorer un tel événement tout autant que de ne pas le commémorer appelle inévitablement à un usage politique de la mémoire, qui place l’État dans une situation délicate là où les conflits d’interprétations sont loin d’être enterrés

L’imagination au pouvoir, c’est d’abord le mot d’ordre d’étudiants babyboomers, fruit d’une mobilité sociale ascendante ou issus d’une classe bourgeoise qui sur les bancs de l’université refuse d’être formée pour servir le capitalisme contre la classe ouvrière. D’étudiants qui ont l’imagination de penser la politique comme un pouvoir à prendre par chacun, par tous, sans identification. Pendant un mois de mai, on s’autorise à faire de ses désirs des réalités : on supprime les médiations, on clame «  abrogation des examens et du capitalisme », on condense les questions sociales dans un spontanéisme irréfléchi, guidé par la nécessité.

© Lucie Longuet

L’imagination au pouvoir, c’est l’imprévisible capacité de tous, c’est faire de l’occupation même une revendication, de la puissance d’agir une fin en soi : « Nous refusons de répondre quand on nous demande où nous allons. »

On comprend alors que ce slogan, bien qu’esthétiquement dactylographié sur fond bleu cyan, prend difficilement sens à l’ère du réalisme à tout prix, du rationalisme politique, du présentisme ambiant, qu’il crée un paradoxe dont il est rude de s’extirper. Certes, « l’imagination au pouvoir » peut aussi se comprendre comme un appel à rendre l’exercice du pouvoir plus imaginatif, épousant alors parfaitement notre nouvelle « start-up nation » et son engouement pour toute innovation disruptive. Certes, Emmanuel Macron incarne une forme d’imagination : dépassement des partis traditionnels, libéralisme décomplexé… Pourtant, c’est surtout son expérience de gestionnaire qu’il met en avant lors de la campagne présidentielle et ce que cela a pu avoir de fructueux nous éclaire quant à notre ordre de priorités en politique. Crise oblige, c’est la rationalité qui prime : la simple idée de se projeter dans un avenir hypothétique effraie plus qu’elle n’enthousiasme. Nous sommes ancrés dans un discours du réel où seul le présent compte, l’imagination n’a pas sa place dans les sphères du pouvoir et dans notre part de pouvoir à participer aux décisions politiques, nous nous interdisons d’avoir de l’imagination. Sommes-nous complètement désenchantés ?

Peut-être pas. La Nuit des idées était par exemple à l’Institut français de Berlin l’occasion de découvrir ou de redécouvrir « Génération », une série d’archives soixante-huitardes dans laquelle on voit Bouguereau, Cohn-Bendit, Krivine pavé en main d’une rue qui est à tous, mots libres et forts dont la clameur éraille les voix, yeux cernés par un mai où jamais la nuit ne tombe. On y voit le jeune militant maoïste Jean-Marc Salmon parler de  révolution et y croire. Le rideau tombe, la salle s’éclaire et s’avance un petit homme à la démarche allègre et au sourire débonnaire. Sans héroïsme ni déni, de mai il garde une parole libérée, quelques acquis indéniables (reconnaissance de la cause homosexuelle, loi Veil, prémices d’une prise de conscience écologique…) et surtout l’espoir d’un avenir à imaginer. Il nous conte une histoire vive, une histoire au présent, empreinte de souvenirs qui, à la façon de la corde d’un arc qu’on tend vers l’arrière, nous propulse. Trottinant jusqu’au dernier métro dans un flottement intemporel, on se dit que finalement, c’était peut-être pas une mauvaise idée, cette nuit.

© Ulysse Guttmann pour L’Alter Ego/APJ

Chez une jeunesse qui, baignée dans les smartphones, n’a pas eu le temps d’avoir d’imagination, martelée de pragmatisme, de cohérence, d’efficacité dès le premier rendez-vous avec le conseiller d’orientation, peut-être cette mémoire ambigüe, contestée, est-elle salvatrice. Ayons un peu d’audace, un peu d’imagination, peut-être cette réminiscence qui s’impose à nous est-elle l’occasion de ne pas s’interdire de quitter l’ancrage de plomb qui nous cloue au réel. Si la commémoration est une occasion d’écrire l’histoire au présent et d’esquisser l’avenir, alors saisissons là, faisons en un tremplin aux utopies nouvelles, osons. Faisons un mai, un juin ou un avril. Et que cette imagination nous donne du pouvoir.