Fort des singles #MeToo et Marianne, très bien accueillis par la critique et le public, le rappeur Vin’s a sorti avec succès, il y a quelques semaines, son dernier EP, 23h59. Rencontre dans les locaux d’Universal, maison mère du label Capitol qu’il a rejoint en octobre après avoir fait ses armes en indépendant.

Rap à texte plutôt que rap conscient, victime et FN

Le rappeur grenoblois nous le jure volontiers, il sait faire autre chose que du rap conscient. Lui, c’est un « rappeur à textes » : « Ma musique c’est du rap qui essaie de dire des choses. Je n’aime pas les étiquettes, l’expression rap conscient enferme. Je veux véhiculer des émotions et faire ressentir des choses, sans forcément faire quelque chose de conscient. La signification dans l‘esprit collectif ne me convient pas. Je peux aussi faire des musiques légères, me catégoriser m’enfermerait. Je peux faire du rap conscient, mais je ne suis pas un rappeur conscient ». Pour autant, ce sont des morceaux dans lesquels il dénonce certains travers de la société qui dépassent maintenant le million de vues, à l’image de #MeToo et de FBitch. « C’est cette école qui m’a formée dans le rap, ce rap qui veut dire des choses, qui dénonce des choses de la société, des choses du monde. Forcément ça ressort et c’est ma plus grosse influence dans le rap. J’aime la puissance des mots, j’aime jouer avec  ».

Vin’s a 25 ans, rappe depuis ses 13 ans. Il cite les villes qu’il a traversées, Avignon, Marseille, Lyon, Montpellier, Grenoble… Cette dernière où il « a développé pas mal de choses avec le Wazacrew, [sa] famille dans le rap. Un collectif plus qu‘un simple groupe ».

Quand on lui demande où il trouve son inspiration, il parle de son parcours et de la réalité qui l’entoure. Cela vaut ainsi pour son single #MeToo, où il dénonce les violences faites aux femmes et la misogynie de la société : «  Ce n’est pas parce que j’ai vu ça à la télé que j’ai eu envie d’en parler, c’est d’abord parce que ça m’a touché directement à travers les femmes que je côtoie. Je me fous complètement que ça fasse le buzz. Je préfère aller chercher des sujets dont on ne parle pas. En l’occurrence, on parlait beaucoup [du mouvement] Me too mais pas de la façon dont j’en ai parlé, notamment les viols dans le couple. Les réactions vis à vis de ce mouvement m’ont dérangé et j’ai eu envie de m’exprimer là dessus parce que je n’aimais pas ce qui se passait autour de moi  ».

Il a fallu au rappeur un mois pour écrire ce morceau. Il ne voulait pas faire « d’erreurs bêtes ». « Ne pas victimiser les femmes pour ne pas les mettre dans une case, ne pas les catégoriser pour ne pas reproduire le sexisme dénoncé  ». D’ailleurs, comme il le souligne, à aucun moment il ne prononce le mot « victime ».

À l’inverse, il a mis moins de 24 heures dans l’entre deux tours des dernières élections présidentielles pour écrire Marianne, autre titre phare de son EP. « J’ai commencé à l’écrire vendredi soir, samedi le texte était fini ; je l’ai appris dans la foulée et dimanche je l’ai filmé. Tout s’est joué dans l’instant ».

Il nous dit aussi avoir mis plus d’un an pour écrire un texte qui n’est toujours pas sorti « C’est celui qui m’a pris le plus de temps à construire mais il sortira peut-être un jour. C’est une histoire, la vie d’une petite fille. C’est un morceau tellement ovni que je ne peux même pas le mettre dans un projet. Peut-être que je le sortirai sous un autre format, je ne sais pas encore, mais il est là, il existe. Il est là mais il demande à être encore retravaillé, j’ai encore évolué. C’est un texte qui m’a demandé beaucoup de temps, beaucoup de travail ». Malgré notre envie, nous n’en saurons pas plus.

Mon but c’est de réunir tout le monde et de dire : les gars, n’oublions pas qu’en fait on se fait tous baiser de la même façon

Vin’s, à propos de son titre Marianne

Marianne est une critique de la classe politique, somme toute rien de bien original, si ce n’est que tout le monde en prend pour son grade. « Dans mon message je ne suis pas fermé. Je n’attaque pas du tout les bords politiques. J’envoie des piques, évidement, mais que tu sois pour Le Pen, que tu sois pour Macron ou pour qui tu veux je m’en fous. Quand tu écoutes ce morceau tu peux être au Front national sans te sentir plus attaqué. Mon but c’est de réunir tout le monde et de dire : “les gars, n’oublions pas qu’en fait on se fait tous baiser de la même façon” ». « Ce morceau c’est une attaque à la classe politique de manière générale qui pour moi est défaillante ; une attaque à ce système qui est défaillant. Je n’avais pas envie de rentrer sur certaines choses qui auraient pu venir dénaturer mon propos ».

Fini les rappeurs anti-FN ? La parti d’extrême droite enfin normalisé ? Il nous interrompt : « Ah non ! Qu’on soit bien d’accord je suis pas du tout Front national, il n’y a pas à tergiverser là dessus. Je suis totalement contre Marine Le Pen, mais par rapport à Marianne j’ai réfléchi mon morceau en me disant que je n’avais pas envie de rentrer dans ce débat là ». «  D’ailleurs quand j’étais plus jeune j’ai fait un morceau qui s’appelait “FN nique ton créateur” qui a été enlevé de YouTube 3 mois après. J’étais jeune, c’est vrai, mais je viens de ça aussi  ».

Refaire le monde, formatage et politique

Mais le rap peut-il vraiment faire changer les choses ? La phrase de Youssoupha dans Menace de mort tourne et retourne dans notre tête « Qui peut prétendre faire du rap sans prendre position ? ». Il nous répond citant quelques vers de #MeToo : « Pas besoin d’avoir sa mère sur l’trottoir pour être un beau fils de pute » (1 minute 48). « J’ai besoin de laisser parler l’émotion, elle est nécessaire pour appuyer mon message. Si je peux citer ne serait ce qu’une personne, c’est mon père. Il a été le premier à me dire “tu vois ton morceau, moi, il m’a fait réfléchir sur mon propre comportement”. À partir de cet instant c’est gagné. Si mes paroles ont pu avoir la puissance de remettre en question le comportement ne serait ce que d’une personne c’est magnifique  ».

« Malheureusement, on retrouve une mentalité assez courante chez nos chers politiques, une mentalité qui les pousse à penser à eux avant de penser au bien commun ». Le retour de la critique du politique ? « Tout part de notre éducation. Les politique c’est qui, c’est quoi ? Simplement des gens qui ont réussi à aller au sommet de notre éducation nationale, au sommet d’un système de formatage. Plus tu avances dans ce système éducatif, plus tu te fais formater. Les plus formatés seront ceux qui nous gouvernent. Finalement, nos gouvernants seront uniquement des produits de notre société. Des pièces qui rentrent bien dans des cases ».

Le discours n’est pas nouveau, la critique récurrente. À chaque problème, une solution et, pour Vin’s, il faudrait revoir le système éducatif dans sa globalité :« arrêter de vouloir créer des pièces industrielles pour notre société. Créons des êtres humains qui vont faire du bien. Que la société soit au service du peuple, plus l’inverse ».

© Ojoz

« Pour autant, je n’aime pas beaucoup faire la morale. Avec du recul, en écoutant d’autres choses, en voyant d’autres artistes aborder des sujets qui me touchent tout autant avec un autre angle d’attaque je me suis dit “ah oui putain, c’est vrai que parfois je suis un peu dans ce truc de donneur de leçon”. Ça ne me plaît pas trop, moi je n’aime pas qu’on me donne des leçon. Je pense que si tu veux expliquer quelque chose à quelqu’un, il ne faut pas que tu te mettes au dessus de lui mais à son niveau. Je préfère quelqu’un qui va me dire que oui, voilà moi aussi j’ai fait de la merde, plutôt que quelqu’un qui va me dire “Vin’s ce que tu fais c’est de la merde”  ».

Ovni, Sinik et Diam’s

Il nous fallait maintenant savoir d’où venait cette rage de changer les choses. Il nous dit que beaucoup d’artistes ont pu l’inspirer, dans le rap français, américain, et en dehors du rap. « Plus jeune je pouvais citer des piliers, des monuments qui me donnaient envie d’écrire, Sinik, Psy4,… Aujourd’hui c’est plus compliqué. Je peux être influencé par une image d’un artiste, sur Instagram, qui va me faire cogiter, qui va m’inspirer. Ou par un son. Je suis assez ouvert  ».

Et un artiste avec lequel tu aimerais collaborer ? Vin’s, entre nous ? « Comme je viens de le dire je reste ouvert. Je n’ai pas à proprement parler d’objectif, pas d’artiste en particulier. Je pense que ça se joue d’abord au niveau du feeling. Peut-être que le rapport humain ne va pas fonctionner avec un artiste que j’apprécie alors que j’aime sa musique. Ça dépend d’un échange, si le courant passe, si l’échange fonctionne alors ça peut donner un morceau  ».

La réponse ne nous satisfaisait pas, il nous fallait en savoir plus. Et pourquoi ne pas mélanger les styles ? « Je ne me mets pas trop de barrière, j’ai toujours aimé m’amuser et faire de nouvelles choses. Il y a beaucoup de morceaux qui ne sont jamais sortis et qui sont très loin de ce que les gens connaissent de moi. C’est quelque chose qui m’amuse. À partir du moment où un morceau me plaît suffisamment pour que j’ai envie de le mettre sur un disque, entre nous, ça peut être un ovni, je ne me gênerai pas pour le faire  ».

Un morceau préféré ? La réponse vient immédiatement, comme une illumination : « Si c’était le dernier, de Diam’s. On se rejoint sur beaucoup de choses elle et moi, même si on ne se connaît pas. J’ai pris le temps de l’écouter, de découvrir son univers. Elle m’inspire en tant qu’être humain, je la trouve très fascinante. J’ai lu son premier livre, je lirai le deuxième. C’est, je trouve, quelqu’un de très intéressant  ».

Cartes Pokémons et feuille blanche

Nous avions envie de savoir à quel moment écrit-on le mieux. L’envie d’avoir des anecdotes devenait trop forte, la question nous échappa. Sa réponse : « Je peux écrire à n’importe quel moment. Pourtant, s’il y a vraiment un truc super relou c’est qu’il m’arrive d’avoir des idées en bagnole. C’est horrible et c’est dangereux. Je peux pas m’arrêter sur la bande d’arrêt d’urgence pour écrire, tu imagines tout le monde faire ça ? Mais la majeure partie du temps, je suis posé chez moi ou en studio et, vas y, ça écrit  ». Nous lui demandons si, à ce stade, il trouve ses textes parfaits : « Je suis assez torturé comme garçon ».

Et pourquoi pas interpréter le texte de quelqu’un d’autre ? « J’aurai du mal à kicker (1) sur le texte d’un autre. Je respecte les gens qui le font, chacun voit la musique comme il le veut, chacun fait ce qu’il veut ». Un très bon interprète piètre parolier ? « Pour moi, il y a différents tafs. Je préfère écrire des textes pour les gens plutôt que l’on m’écrive des textes. Par exemple, j’ai un pote qui chante. Il peut m’arriver d’écrire un refrain qui tue sa mère et je sais que si c’est lui qui le chante, ça va dégommer. Dans ce cas tiens frère c’est pour toi  ».

« Il m’est déjà arrivé que des potes m’aident sur une rime. En fait, on s’échange des phrases comme des cartes Pokémons. Moi je vais être sur un texte avec une la phrase que j’ai écrite mais qui ne va avec rien du tout donc je la file  ».

Il fallait sortir de ce mystère qui commençait à entourer l’interview. Nous changeons de registre et lui demandons s’il souhaite « percer », quitte à faire un morceau commercial ? «  Je pense avoir la capacité de faire un morceau commercial qui me ressemble, sans me travestir. De toute façon qu’est ce que cela veut dire commercial ? Est-ce que ce n’est pas un morceau qui plaît, tout simplement, et qui peut toucher un large public ? Je suis pas non plus un mec qui arrive avec des grosses kalachs dans chaque main, une sorte de posture qui pourrait vite me cloisonner. Et puis dans ce que je dis je reste profond, je pense parler aux gens ». Pas de On verra à la manière de Nekfeu alors, nous prenons note.

Reste la question de la construction du morceau : «  Quand j’écris, je pars souvent de la prod. mais pour #MeToo, je suis parti du texte. C’était lui qui devait primer. J’ai focalisé mon attention sur le texte ; j’avais le thème avant d’avoir la prod. Parfois pourtant, j’ai un texte avec une émotion bien à lui qui va totalement changer de sens avec une instrumentale qui amènera une émotion différente. Le texte a une émotion, l’instru en a une autre et le mélange des deux ça donne une sorte de nouvelle couleur incroyable ».

© Ojoz

Tant d’inspiration, assez pour la partager avec ses amis, une faille devait forcément exister. Et sinon, Vin’s, la feuille blanche ça t’est déjà arrivé ? « Bien entendu ! Je pense même que c’est nécessaire dans la construction d’un artiste. Tu te retrouves confronté à des traversées du désert mais c’est une histoire de couple avec des moments de vide où tu te remets en question. Tu ne sais plus pourquoi tu fais ça, tu te dis mais qu’est ce que je vais raconter, qu’est ce que je vais dire et puis comme d’un coup tu as du public, tu te retrouves acteur de ta propre histoire. L’idée c’est de dépasser tout ça et de revenir à la source. Moi c’est savoir d’où je viens qui m’a permis de dépasser cette feuille blanche, il faut revenir à la source et te demander “qu’est ce qui m’anime réellement ?”. Et puis j’ai arrêté me poser un milliard de questions  ».

Il faut essayer de capturer de l’émotion. C’est ce que j’essaie de faire à travers chacun de mes morceaux

Vin’s

Et un conseil pour quelqu’un qui souhaiterait se mettre à écrire ? (promis, juré, c’est pour un ami) « Déjà je lui dirai de se poser une première question, la plus importante, se demander “pourquoi écrire ?”. Beaucoup de gens ne se la posent pas mais il faut se la poser. Ensuite, il faut essayer de capturer de l’émotion. C’est ce que j’essaie de faire à travers chacun de mes morceaux et je pense que c’est le rôle de chaque artiste. D’ailleurs, c’est le rôle de chacun d’entre nous  ».

Une minute et tout bascule

À l’écoute de 23h59, un nouveau Vin’s apparaît, l’ambiance changeant par rapport à son album précédent, Frisson. « J’ai beaucoup mûris par rapport à mes précédents projets, je n’ai plus la même hygiène de vie. Dans Frisson je parlais beaucoup d’alcool, maintenant je n’en parle pas. C’est tout bête mais c’est ce genre de choses qui font que c’est différent. J’ai trouvé une sorte de bien-pensance dans Frisson qui aujourd’hui me gêne. 23h59 c’est un condensé de notre réalité balancé comme ça et moi j’en fais partie. Je ne suis pas mieux que vous, j’ai envie de sortir de ça  ».

« Dans un EP, tu peux te permettre d’aller plus à droite à gauche. Tu vas te mettre moins de barrières. Dans un album l’idée c’est de réellement construire un univers avec une trame, avec cohérence, dans la même couleur musicale. On l’a bossé avec les moyens du bord, sans trop se prendre la tête, dans la spontanéité. Ce qui m’intéressait dans 23h59 c’était de venir casser la bien-pensance, comme dans [le morceau] Hors-ligne. Je ne suis pas là pour faire la morale, je suis ici pour tout casser, autant vous que moi. C’est aussi ça le but de 23h59. Il n’y a pas de morale, pas de grand frère, pas de bien-pensance. Juste moi qui vous déballe tout comme un épisode de Black mirror ».

Une minute et tout bascule écrivions-nous. Le titre de l’EP nous intriguait, il fallait y voir plus clair. « C’est un titre que j’avais depuis quelques temps. Le titre est un peu né de ce renouvellement personnel, de cette nouvelle réflexion artistique et personnelle que j’avais pu avoir. On trouve beaucoup moins de sonorités underground, les sonorités sont beaucoup plus actuelles, plus “2018”. 23h59 c’est la fin d’une journée, le début d’une nouvelle. D’ailleurs ça représente très bien le niveau où j’en suis. À cette minute avant que tout bascule  ».

Et vers quoi tout cela allait-il basculer ? Il nous répond d’un clin d’œil « Vers de belles surprises ».

Lien vers son dernier album 23H59

(1) « Kicker » signifie ici « rapper »

Image de couverture : © Ojoz