Si les députés ont salué un même acte de bravoure, les divisions ont toutefois été clairement affichées. Mardi 27 mars, un hommage a été rendu à Arnaud Beltrame à l’Assemblée nationale. À la fin du discours du Premier ministre, deux camps étaient formés. D’un côté se trouvaient la majorité, les socialistes, les centristes, les insoumis et les communistes. De l’autre, le groupe Les Républicains et les députés du Front national qui ne cillaient pas. Les premiers applaudissaient, les deuxièmes restaient silencieux. Cette divergence d’attitude était sans surprise suite aux déclarations de plusieurs figures politiques après l’attentat de Trèbes du 23 mars. Une nouvelle aubaine pour la droite et Manuel Valls de récupérer le terrorisme en un argument politique.

IMG_3150Assemblée nationale – © léa ilardo pour l’alter ego/apj

Radicalisation du discours politique

Deux jours après l’attaque de Carcassonne et de Trèbes, la droite a multiplié ses critiques contre l’exécutif, mettant ainsi à mal l’unité nationale. Finie la retenue, place à la mise en scène. Laurent Wauquiez fait partie de ceux qui ouvrent le bal. Il demande au Président de « sortir de sa coupable naïveté » lors de sa conférence de presse du lundi 26 Mars. Des reproches rythmés par de nouvelles propositions pour lutter contre le terrorisme ; une façon de s’opposer aux paroles qu’il juge « creuses » d’Emmanuel Macron. L’acte commis par l’auteur des attentats, fiché S depuis 2014, a remis sur la table des propositions récurrentes. Rétablissement de l’état d’urgence, expulsion de fichés S étrangers ou encore internement « des plus dangereux », voilà le programme draconien et sécuritaire du président des Républicains. Mesures qui par leur radicalité viennent caresser celles de l’extrême droite ; ce que le parti de Marine Le Pen n’a pas manqué de relever sur twitter :

Le FN a réussi à convaincre Wauquiez sur l’islamisme : tout arrive !

Twitte le front national en réaction aux propos de laurent wauquiez, président des républicains

La présidente du Front national s’est exprimée lundi également. En plus de revendiquer l’expulsion des fichés S étrangers, elle demande la « démission de Gérard Collomb », ministre de l’Intérieur.

Un caractère populiste s’attache à ces figures politiques. Voulant à tout prix se positionner aux côtés du peuple, la droite et l’extrême droite mobilisent ici le pathos puisque de fait, le terrorisme appelle aux émotions. Pour cette opposition, ces mesures sont une réaction à l’inefficacité des dispositifs du gouvernement. Il s’agit de réagir symboliquement, de laisser entendre que les inquiétudes du peuple sont entendues.

Manuel Valls, ex-Premier ministre français – © Antoine Gyori/Corbis via Getty Images

Manuel Valls n’a pas mâché ses mots non plus. Dimanche 25 mars sur BFMTV, l’ancien Premier ministre était partisan d’une « interdiction du salafisme » en France, une proposition partagée par Nicolas Dupont-Aignan. La laïcité est un sujet sur lequel Manuel Valls a beaucoup été entendu lors du dernier quinquennat, notamment sur la polémique du burkini. Force est de constater qu’il défend une « laïcité de combat ». Selon lui, « nos adversaires ce sont les salafistes, les Frères musulmans, l’islam politique ». Le désormais député défend la mesure suivante : le placement en rétention administrative des fichés S les plus dangereux.

Un argument « clé » pour faire peser son camp dans le débat

S’il existe des sujets phares pour se faire entendre dans le débat politique, le terrorisme en est tristement un.

En montant au front, Laurent Wauquiez espérait faire oublier ses propos devant les étudiants lyonnais. Un épisode destructeur puisque son image s’est nettement dégradée. Pour autant, ses propositions n’ont pas été accueillies chaleureusement. Richard Ferrand, le président du groupe La République en marche, résume à lui seul les réactions de tous les bords politiques : « On pourrait créer un délit d’incitation à la récupération politique.  » Le malaise s’est inscrit dans le camp des Républicains. Sentiment sur lequel Valérie Pécresse a su rebondir : «  Les solutions que nous devons avoir doivent être crédibles, efficaces sur le long terme  », a-t-elle dit, une façon de renvoyer en coulisses les propositions du président de LR. Cette riposte la place comme la véritable figure d’alternative à droite dans un même souci de rassemblement. Car c’est précisément ce qui est à l’agenda de Laurent Wauquiez. Ce dernier peine à unir les flambeaux autour de lui, justement car les débats se sont éparpillés à droite.

Les solutions que nous devons avoir doivent être crédibles, efficaces sur le long terme

réaction de valérie pécresse, présidente lr de la région île-de-france

Plus généralement, il est devenu de plus en plus ardu pour les partis traditionnels de se faire entendre sur l’actualité politique. L’élection d’Emmanuel Macron a signé le renversement des partis traditionnels, qui doivent donc, à l’image du PS, se reconstruire doucement. Mais c’est un autre défi. Quand l’occasion se présente de faire peser sa voix dans le débat, la figure traditionnelle de la vie politique Manuel Valls se jette sur l’occasion, jusqu’à faire de la surenchère. Autrement, les critiques permanentes sur le quinquennat précédent le musèlent. Les polémiques sur le terrorisme permettent donc à l’ancien maire d’Evry de sortir de l’ombre. Mais faut-il peser dans le débat grâce à une parole controversée ? L’interdiction du salafisme ne semble pas lui faire peur bien qu’il établisse définitivement une rupture avec la gauche. Après l’attentat sur la promenade des Anglais à Nice en 2016, Manuel Valls alors Premier ministre répond à la même proposition concernant l’interdiction du salafisme, sauf que cette fois elle est lancée par la droite : « Vous n’ignorez pas que la liberté de conscience en France est une liberté fondamentale […] ». Comme si, de la gauche à la droite, il n’y avait qu’un pas.

Les voix de plusieurs personnalités ont résonné dans le débat, mais leurs mesures peuvent-elles réellement être appliquées ?

 

Edouard Philippe, Premier ministre français -© Julien M/LePictorium/Barcroft/Barcroft Media via Getty Images

Si l’expulsion des fichés S étrangers n’est pas une mesure nouvelle, le problème reste le même : elle ne peut pas être appliquée. En effet, la fiche S est un outil de surveillance. Néanmoins elle ne permet pas d’évaluer le degré de dangerosité d’un individu, étant donné que ce n’est pas sa fonction. Quant à l’internement des fichés S les plus sensibles, le Conseil d’État s’est déjà prononcé sur ce sujet en 2015. L’avis consultatif s’appuie sur la Constitution et la Convention européenne des droits de l’Homme : « Il n’est pas possible d’autoriser par la loi, en dehors de toute procédure pénale, la rétention, dans des centres prévus à cet effet, des personnes radicalisées », note-t-il. Un avis renforcé par le discours d’Edouard Philippe à l’Assemblée nationale le 27 mars : “J’entends le débat sur les fichés S, certains disent ‘expulsez-les tous, enfermez-les tous’. C’est méconnaître l’État de droit, on ne peut pas être privé de sa liberté sur la base de soupçons”, fermant la porte à toutes négociations. Les mesures de Marine Le Pen et Laurent Wauquiez sont en effet arbitraires, un fiché S n’est pas coupable, seulement surveillé. Il est donc impossible de l’emprisonner. La question des expulsions d’étrangers radicalisés a été soulevée par Ouest France dans un entretien avec Gérard Collomb le 31 mars. Celui-ci répondait  que vingt étrangers avaient été expulsés de France, une façon de riposter aux critiques de la droite.

J’entends le débat sur les fichés S, certains disent ‘expulsez-les tous, enfermez-les tous’. C’est méconnaître l’État de droit, on ne peut pas être privé de sa liberté sur la base de soupçon

Edouard philippe, premier ministre, lors d’un discours prononcé à l’assemblée nationale le 27 mars 2018

Quant à Manuel Valls, en s’attaquant à « l’islamisme radical », il ne fait qu’alimenter une confusion. Le salafisme se divise en deux branches : celle quiétiste et celle takfiriste. La première est pacifiste, c’est celle qui est pratiquée majoritairement en France. À l’inverse, les djihadistes épousent la branche takfiriste qui est nettement plus violente et radicale. Par conséquent, en ne distinguant pas les deux, l’ex Premier ministre fait du salafisme un ensemble. En outre, peut-on vraiment interdire la branche d’une religion dans le pays qui défend la loi de 1905 ?

Finalement cette attaque terroriste présente un enjeu essentiel. Elle permet de s’intéresser à la manière dont l’exécutif appréhende le terrorisme. Emmanuel Macron mise entre autres sur le renforcement des systèmes de police et de renseignement, mais pas sûr que cela calme les critiques de ses adversaires. C’est une des premières fois que le Président est confronté à une attaque terroriste de ce type.

Sur le plan législatif, la sortie de l’état d’urgence a marqué la naissance d’une loi en octobre 2017. Controversée, elle fait rentrer justement dans le droit commun certaines dispositions de cet état spécial comme les assignations à résidence. Suite aux attentats du 13 novembre 2015, l’ex ministre de l’Économie reconnaissait une « part de responsabilité » de la France en ce qui concerne le « terreau » dans lequel le djihadisme avait pu se développer. Une « excuse social », d’après Laurent Wauquiez, qui aujourd’hui fait grincer des dents l’opposition. C’est ce qui peut expliquer en partie la position de Manuel Valls qui s’attaque directement à la religion en prônant l’interdiction du salafisme. Selon lui, vaincre le terrorisme est associé à une lutte contre « l’islam politique ».

C’est clairement la vision de la laïcité qui est en jeu ici et qui interroge sur la stratégie d’Emmanuel Macron dans les mois à venir. Celui-ci avait renoncé à une prise de parole sur ce sujet après son élection. Mais au vu de ses propos tenus devant les évêques de France le lundi 9 avril, la laïcité est de plus en plus attendue pour être le prochain thème du quinquennat.

image de couverture : © léa ilardo pour l’alter ego/apj