Pour son douzième film, le champion du réalisme familial Kore-Eda Hirokazu revient ce mercredi 11 avril dans un genre dont il n’est pas ou peu coutumier, le thriller. Il y explore le système judiciaire japonais à travers un trio d’avocats, chargés de défendre un homme qui a avoué immédiatement le meurtre qu’il aurait commis. Celui qui a pris l’habitude de réaliser des films lents, sublimes et ultra réalistes sur des familles ordinaires vivant des drames touchants – Still Walking et Tel père, tel fils en tête – fait donc le choix d’un engagement différent en abordant la question de la peine de mort et de l’imperfection du système japonais, sans pouvoir s’empêcher de traiter les thèmes qui l’animent, à savoir la relation père fils et la valeur égale de tous les hommes devant et dans la société.

Faux semblants et justice inégale

Le film s’ouvre sur le meurtre dont est accusé Misumi, interprété par Yakusho Koji, médaillé au ruban pourpre et acteur fétiche de Kurosawa Kyochi, l’autre héraut du renouveau du cinéma japonais. Misumi avait déjà purgé une peine de trente ans pour un autre meurtre qu’il avait avoué immédiatement et était récemment sorti de prison. On le voit donc, dès le début du film, très clairement tuer l’homme qui avait accepté de le prendre dans son usine, un père de famille a priori sans histoire. Des aveux, des faits immédiatement exposés et un passé violent, tout accable Misumi et la messe semble dite. Mais alors qu’aucun doute ne plane sur ce meurtre au début du film, Kore-Eda va obscurcir (ou éclairer, selon l’interprétation) cette affaire jusqu’à clore le film sans que l’on ne sache plus si ce que l’on nous a montré au départ était bien la vérité. Misumi change de version à chaque entrevue avec ses avocats, n’arrive plus à se souvenir, ouvrant une piste supplémentaire à explorer pour ses avocats. À tel point que Shigemori, l’avocat principal chargé de l’affaire, interprété par Fukuyama Masaharu, homme aux multiples casquettes qui débutait au cinéma avec Tel père, tel fils, se met à douter de la culpabilité du soixantenaire. Et à chaque piste qu’il explore, il trouve des éléments allant dans ce sens.

On ne saura donc jamais si et pourquoi Misumi a commis ce meurtre. Peu importe, car on comprend rapidement qu’il n’est plus question de la culpabilité présumée d’un homme que l’on sent déjà condamné. Shigemori ne cherche au premier abord pas à savoir si Misumi est coupable ou non, cela ne l’intéresse pas. Tout ce qu’il veut, c’est simplement trouver la défense la plus efficace pour atténuer la peine de son client et continuer à étoffer sa réputation. Le juge, lui aussi, veut garder sa réputation d’homme capable de mener rapidement à terme ses dossiers et ne souhaite pas que le procès s’éternise pour être un bon juge, un juge économe. Cette justice est donc clairement présentée comme plus soucieuse des résultats économiques et sociaux que de la vérité. Jusqu’ici, rien qui ne sorte de l’ordinaire avec l’allégorie de la justice toute puissante et rarement juste. Mais Kore-Eda va beaucoup plus loin.

The third murder © Fuji television network amuse

The Third Murder. Le troisième meurtre. Misumi n’a commis que deux meurtres. Le troisième, c’est sa possible mise à mort. Par l’appareil judiciaire, donc. Misumi s’interroge sur cette peine de mort. Il dit vouloir rencontrer un homme qui a le pouvoir de vie ou de mort sur ses semblables, n’importe quel criminel, pour pouvoir lui dire qu’utiliser ce pouvoir est injuste. Shigemori lui répond que personne ne devrait avoir ce pouvoir. Personne. Misumi est exactement là où il voulait être. Personne signifie pas même la justice. Le Japon fait partie de ces pays que l’on qualifie de développés qui appliquent encore aujourd’hui la peine de mort. Même si le nombre d’exécutions est faible (aucune cette année, quatre l’an dernier et une moyenne un peu supérieure à quatre par an¹ sur les trente dernières années), il n’est pas nul et depuis l’appel de l’ONU à un moratoire sur la peine de mort en 2007, de nombreuses voix se sont élevées au Japon pour son abolition, ou au moins pour une réforme d’un système dans lequel la famille n’est pas prévenue de l’exécution, exécution que le prévenu apprend le jour même. Le réalisateur nippon prend ici position en faveur de cette abolition, rappelant comme dans Still Walking que chaque vie a une valeur, et qu’il n’existe aucun être humain qui “n’aurait pas dû naître”, comme Misumi le suggérait.

Il était un père

Kore-Eda ne serait pas Kore-Eda sans un traitement tout particulier de l’image du père japonais dans ses films, et The Third Murder n’échappe pas à la règle. Celui qui, comme beaucoup d’autres enfants japonais de sa génération n’a connu son père que de dos continue à présenter des pères incapables de prendre part à l’éducation de leurs enfants, ou même dangereux pour eux. Que ce soit Misumi, en prison depuis les six ans de sa fille, Shigemori, trop occupé à résoudre des affaires pour s’occuper de sa fille ou la victime présumée de Misumi que sa fille accuse de viols répétés sur sa personne depuis ses quatorze ans, le réalisateur japonais n’épargne une fois de plus pas le père japonais, et pour cause. Kore-Eda Hirokazu est né à une époque où les pères japonais étaient très absents des foyers nippons et ne participaient pas ou peu aux tâches ménagères et à l’éducation de leurs enfants. Aujourd’hui, même si les hommes japonais participent encore très peu aux tâches ménagères et font partie des hommes les moins bien classés de l’OCDE à ce sujet, la réalité a beaucoup évolué quant à la question de l’éducation, puisque les dernières données de l’OCDE montrent même une implication légèrement plus prononcée chez les hommes que chez les femmes.

The third murder © Fuji television network amuse

Une coquille vide

Ce trait partagé par les trois pères n’est pas seulement là parce que c’est le péché mignon du réalisateur, il permet aussi et surtout de créer un lien et de dresser un parallèle entre l’avocat et son client. Shigemori place en Misumi ses convictions et ses croyances que le détenu absorbe et lui renvoie naturellement. Le vieil homme ne semble pas vraiment avoir de personnalité, et se contente bien souvent d’être le miroir de son interlocuteur. De cette façon, il n’a pas à faire face à ce qu’il a peut-être fait, et n’a plus besoin de combattre pour une vérité qui, comme évoqué plus haut, n’a de toute façon de valeur que pour lui. Ce parallèle est exposé élégamment lors d’une scène au parloir dans laquelle on peut voir les deux visages se refléter et se mélanger sur la vitre qui sépare les deux hommes. Ces scènes de parloir, tournées au CinemaScope (une première pour le réalisateur), sont les acmés de choix photographiques toujours aussi clairvoyants, notamment dans les contrastes de couleur, avec trois couleurs mises en avant, le rouge du sang, le noir de la nuit et le blanc de la neige. L’utilisation du CinemaScope a aussi donné une intensité toute particulière au gros plan sur les mains de Misumi, capables à elles seules de transcrire toutes les émotions du condamné.

Avec ce nouveau film, Kore-Eda joue donc avec la vérité avec la même précision documentaire qui le caractérise, en témoigne sa description très juste du fonctionnement des tribunaux japonais. Il n’offre aucune réponse à la question de la culpabilité de Misumi, préférant poser de nombreuses questions sur sa société. La peine de mort, donc, mais aussi plus discrètement la question de la précarité, survolée ici mais très largement évoquée dans Après la tempête. Il ne peut toujours pas s’empêcher de mettre beaucoup de lui dans cette histoire, avec ces pères indignes et ses nombreuses références au christianisme², pourtant très minoritaire au Japon. Kore-Eda Hirokazu signe une fois de plus un film au réalisme et à la justesse stupéfiants, bien aidé par deux acteurs épousant parfaitement leur rôle, et montre toute son aisance à changer de style en gardant le sien. Brillant, évidemment.

¹ Le nombre d’exécutions peut énormément varier selon les années puisqu’elles sont ordonnées par le ministre de la justice. Par exemple, un ministre de la justice opposé à la peine de mort n’ordonnera aucune exécution même si des sentences ont été prononcées. A l’inverse, les ministres favorables essaieront d’exécuter le plus de prévenus possibles. L’un d’entre eux héritera même du surnom « Shinigami », que l’on peut traduire par Ange de la mort.

² Kore-Eda était inscrit dans une école catholique dans sa jeunesse

image de couverture : The third murder © Fuji television network amuse