L’Iran est un pays méconnu et dont l’actualité est souvent restreinte au « problème » du nucléaire. Pour essayer de vous en offrir un autre point de vue, nous sommes partis à la rencontre de Rémi, un étudiant franco-iranien de 20 ans. Chaque été il retourne à Téhéran et est le témoin privilégié des bouleversements que connaît cette société. À travers son témoignage, nous toucherons d’un peu plus près les problématiques iraniennes.

© Jose Fuste Raga

Bonjour Rémi, peux-tu nous expliquer tes liens avec l’Iran ?

Rémi : « J’ai la chance d’avoir grandi dans deux cultures. Mon père est né et a vécu en Iran pendant une quinzaine d’années avant d’emménager en France au moment de la Révolution et ma mère est française. Je suis donc franco-iranien. La famille de mon père était très proche du pouvoir iranien avant la Révolution de 1979. Son grand oncle, Nematollah Nassiri, était le directeur de la police secrète iranienne (SAVAK) faisant de lui un des bras droits du Chah. Il était notamment chargé de contrer les tentatives de soulèvement alors même qu’au sein de sa famille certains étaient des révolutionnaires communistes. »

D’un oeil extérieur, l’Iran est perçu comme une dictature. Qu’en est-il vraiment ?

Rémi : « En effet, l’Iran est une dictature théocratique. Cependant il ne suffit pas de se fier à ce simple constat. À ce jour l’actuel Guide de la Révolution en fonction depuis 28 ans est Ali Khamenei et il a été désigné indirectement par le peuple. Or le peuple désire t-il réellement une dictature ? Voilà la complexité de ce pays. En effet la population élit directement l’Assemblée des Experts qui désignera ensuite le chef suprême du pays, le Guide de la Révolution. En dessous de lui se trouve le Président de la République qui, lui, est directement désigné par les Iraniens. Cependant, c’est le Conseil des Gardiens qui accorde ou n’accorde pas l’autorisation aux candidats de se présenter. Par exemple, lors des élections de 2016, l’un des membres de cette Assemblée et ancien Président, Hachemi Rafsandjani, n’a pas reçu l’autorisation de se présenter. »

De ce fait le Président est-il tout de même en mesure d’appliquer son propre programme politique ?

Rémi : « Malgré les renouvellements successifs des présidents, les politiques nationales n’ont que très peu changées. En effet, le Guide de la Révolution exerce un contrôle moral et religieux sur le Président. Ce dernier doit donc suivre les directives imposées par le Guide. Dans ce cas, un grand mouvement de réformes semble quasi-impossible. »

Drapeau de l’Iran – © IZZET KERIBAR

S’il est difficile pour les hommes politiques de réformer, est-il possible qu’un mouvement de contestation citoyen puisse avoir lieu ?

Rémi : « L’Iran est encore profondément marqué par une fracture entre le monde rural et le monde citadin, de plus en plus marqué par des influences occidentales. Ce sont donc les grandes villes qui pourraient porter ces revendications. Cependant le pays reste majoritairement rural et c’est dans ces zones que l’emprise du pouvoir autoritaire est la plus grande. Dès lors, il devient difficile de porter de telles revendications avec une minorité de la population. »

Mais est-il tout de même autorisé de manifester ?

Rémi : « Comme toute dictature, le pouvoir veut se donner l’image d’une démocratie. Manifester est donc autorisé à condition que la ville ou le gouvernement en donne l’autorisation. Il est donc possible que les pouvoirs publics s’opposent au rassemblement car il ne respecte pas les règles de sécurité par exemple. Et si jamais des débordements se produisent, les gardiens de la Révolution (organisation paramilitaire sous les ordres du Guide suprême) n’hésitent pas à réprimer violemment les manifestants. Depuis la fin du mois de décembre 2017 il y a d’ailleurs des manifestations en Iran. Un grand nombre d’Iraniens manifestent leur mécontentement face à la stagnation économique et politique. En réponse, le régime a répondu que les « fauteurs de trouble » seraient sévèrement sanctionnés car « ils bafouent les valeurs sacrées et révolutionnaires ». Donc oui, manifester est possible mais souvent les conséquences peuvent être lourdes. »

Lorsque tu retournes en Iran, as-tu l’impression que les libertés sont restreintes ?

Rémi : « En arrivant pour la première fois dans ce pays j’avais des a prioris concernant ce que j’avais le droit de faire. Il faut avoir un certain style vestimentaire (pas de short, ni de manches courtes), il n’est pas possible de chanter ni d’applaudir car le pouvoir interdit les mouvements festifs. De ce fait les boîtes de nuit sont proscrites et les seuls bars que l’on peut trouver là-bas sont des salons de thé. Au-delà de ça les Iraniens peuvent se déplacer où ils veulent sans aucune restriction. Il y a aussi un libre accès à la culture puisque l’Iran a de nombreux musées. Les Iraniens peuvent exprimer librement leurs idées et critiquer le pouvoir et les hommes politiques mais pas au point de remettre en cause le régime ni les fonctions. Et quoiqu’il en soit, le pouvoir considère comme intolérable de remettre en cause le Guide suprême. De plus, les possibilités de s’exprimer sont réduites par le fait que l’accès à internet est censuré. Pour contrer cela, des jeunes ont créé un filtre pour contourner cette censure, mais bien sûr cela est illégal. »

L’Iran a le titre de République Islamique. De ce fait, trouves-tu que la population applique scrupuleusement les principes de l’Islam ou au contraire qu’il y a une volonté de s’éloigner de la religion ?

Rémi : « La révolution de 1979 a été essentiellement menée par deux groupes : les communistes et les islamistes incarnés par l’ayatollah Khomeini. Ce dernier avait promis aux communistes qu’à la suite de la révolution l’Iran deviendrait une démocratie or, une fois au pouvoir, ils ont déclaré que cette révolution était avant tout islamique. De ce fait, s’est installé un régime dont les lois sont basées sur la charia et sur les règles de l’Islam chiite. À ce jour, dans un pays où la population est musulmane à 95% le peuple ne veut pas plus de laïcité. Cependant la jeunesse demande plus de libertés vis-à-vis de la pratique de la religion notamment en ce qui concerne le rapport à la tenue vestimentaire et au foulard. »

Mosquée Sheikh Lotfollah – © Tuul & Bruno Morandi

En parlant du foulard, quelle est la place de la femme en Iran ?

Rémi : « À l’échelle de la famille les mères, les soeurs et les tantes ont une influence extraordinaire. Si c’est elles qui décident de partir manifester alors toute la famille suivra. La femme iranienne est un personnage. Mais dans les textes de loi la femme a moins de droits. Le port du voile est obligatoire pour toutes les femmes, qu’elles soient musulmanes ou non. Cependant les plus jeunes d’entre elles manifestent leur désaccord notamment en laissant apparaître leurs cheveux ou en mettant le foulard sur l’arrière du crâne. Certains hommes saluent même cette opposition et tolèrent que les femmes ne portent pas le voile. Mais en faisant cela les femmes risquent une amende, une peine de prison ou encore des coups de fouet. »

En ayant été plusieurs fois en Iran, tu as vu les effets du blocus. Quels sont-ils ?

Rémi : « Le blocus mis en place par les Etats-Unis et l’Europe, désormais de plus en plus souple depuis deux ans, empêchait toute entreprise de n’importe quel secteur d’activité de faire des affaires avec l’Iran. De ce fait tous les échanges financiers ou matériels étaient impossibles. Le pays a donc développé une économie fermée avec des entreprises nationales. Par exemple, les entreprises automobiles iraniennes fonctionnent très bien mais avaient le plus grand mal à se procurer des pièces détachées. En matière d’alimentation l’Iran ne se suffisait pas totalement à elle-même et c’est pour cela que la pays a développé des liens forts avec la Russie, la Chine ainsi que la Corée du Nord pendant un certain temps. À ce propos le Coca-Cola était interdit en Iran car la marque avait financé des opérations de la C.I.A lors que de la révolution iranienne. Pour remplacer cette boisson, le pays avait créé le « Zazam ». Ont suivi le « Zazam orange » pour remplacer le Fanta et le « Zazam blanc » pour le Sprite. »

Donald Trump a repoussé plusieurs fois la signature du renouvellement de l’accord sur le nucléaire avec l’Iran. De ce fait, as-tu peur que le blocus se resserre à nouveau autour de l’Iran ?

Rémi : « Je pense que si le blocus se durcit ce n’est pas un problème pour l’Iran, le pays a déjà connu cela pendant près de 40 ans et il a su le gérer. Le problème est pour le président Hassan Rohani qui est en train de réformer le pouvoir et qui avait fait de cet accord sa plus grande réussite durant son premier mandat. Désormais, il subit les critiques de l’opposition qui pourra l’obliger à abandonner ces réformes. Heureusement l’Union Européenne et Emmanuel Macron ont affirmé qu’ils resteraient dans l’accord malgré les réticences de Donald Trump. Le président français a rappelé que la communauté internationale avait abandonné la Corée du Nord et le regrette aujourd’hui, il ne s’agit donc pas de faire la même chose avec l’Iran. »

Es-tu en accord avec la vision de l’Iran que projettent les pays occidentaux et leurs médias ?

Rémi : « Lors de mon premier voyage en Iran je suis arrivé avec cette image d’une dictature iranienne forte telle que décrite dans les médias occidentaux. Je pense que c’est important d’en parler de la sorte car c’est un moyen de faire bouger les choses. Mais il ne faut pas oublier de séparer le peuple et le pouvoir qui sont deux entités différentes. La plupart des Iraniens par exemple ne reprochent rien à la population américaine ni aux Occidentaux en général. Un jour un chauffeur de taxi ne parlant pas un mot de français a voulu nous inviter au restaurant pour apprendre à nous connaître, ma famille et moi ! C’est d’ailleurs impressionnant de voir un peuple si accueillant dans un pays si refermé. Il me paraît également important de parler du nucléaire iranien mais il faudrait arrêter de se restreindre à ce sujet. Nous oublions trop souvent que l’Iran c’est aussi des Iraniens, une population accueillante, active, qui prend des initiatives pour changer les choses et dont la culture est riche. Ils ne sont pas des soutiens inconditionnels du pouvoir. Je voudrais également revenir sur le film Argo de Ben Affleck qui revient sur la prise d’otages de l’ambassade américaine à Téhéran en 1979. Il me semble que ce film participe en partie à la vision néfaste que nous pouvons avoir sur l’Iran. Même si certains passages sont absolument vrais, la scène montrant des Iraniens défiler dans la rue et tapant sur la voiture du héros donne l’impression que tout le peuple iranien était anti-américain alors qu’une grande partie voulait juste se révolter contre le Chah. Il me semble donc que ce film dépeint une vision américano-centrée de cet événement. Cela se voit d’ailleurs dans le personnage principal qui est la glorification du héros américain qui va libérer ses concitoyens contre les « grands méchants ». »

Propos recueillis par Thomas QUINQUIS

image de couverture : © Tuul & Bruno Morandi