Le bras de fer entre le gouvernement et les cheminots s’intensifie. La grève entamée ce mardi 3 avril a été suivie par 33,9 % d’entre eux, dont 77 % de conducteurs et 40 % d’aiguilleurs et d’agents d’escale, ce qui a nettement impacté le trafic ferroviaire. Ce débrayage – et non une grève perlée qui correspond à un sabotage volontaire du travail et est interdit par la loi – engendre retards, annulations et a un effet sur le moral des voyageurs. Néanmoins, soutenir cette mobilisation reste une priorité pour le bien de tous.

© Ulysse Guttmann pour L’Alter Ego/APJ

Pour la défense du service public

La libéralisation du rail imposée par Bruxelles en 2016 et qui devrait débuter dès 2019 va introduire une logique de marché dangereuse dans la gestion de l’établissement public à caractère industriel et commercial qu’est la SNCF et qui est loin d’être dans une situation catastrophique puisqu’elle a doublé ses bénéfices en 2017. Pour suivre la quête de « rentabilité », que faire ? Supprimer des emplois ? Réduire les investissements sur les petites lignes ? Edouard Philippe a précisé que le gouvernement ne souhaitait pas se lancer dans « une réforme des petites lignes », mais jusqu’à quand ? À terme, le débat va revenir sur la table. D’après La Tribune, la SNCF réfléchit tout de même à fermer ces petites lignes comme le conseille le rapport Spinetta. Une des solutions serait de développer les moyens de transport alternatifs (comme les cars polluants) ou alors laisser les régions (et non plus l’Etat) gérer ces quelques lignes. Rappelons tout de même qu’un service public n’a pas vocation à être « rentable » mais doit garantir un service de qualité à tous, partout. La SNCF en est d’ailleurs consciente, puisqu’on peut lire sur son site internet :

En tant qu’entreprise publique, le cœur de notre mission est de déployer une mobilité fluide et de porte à porte, partout et pour tous.

En outre, l’ouverture à la concurrence peut mener à une augmentation des prix des billets sans une amélioration du service. C’est le cas au Royaume-Uni. Selon un rapport du Financial Times datant de fin janvier, le prix des billets a augmenté de 25 % depuis 1995 et reste 30 % supérieur au prix des billets en France. Des trains sont fréquemment supprimés tout comme des emplois. De nombreuses grèves ont lieu. Quatre trains sur cinq sont en retard dans le sud du pays, pays qui n’a d’ailleurs pas de trains à grande vitesse. Deux Britanniques sur trois sont pour la re-nationalisation du ferroviaire. De l’autre côté de la Manche, dans l’Hexagone, la SNCF améliore de jours en jours ses services : wifi à bord, salles d’attente, développement du rail low-cost avec Ouigo… Finalement, lutter contre la libéralisation du rail, c’est défendre un service public de qualité et le plus abordable possible. Au modèle britannique de privatisation, certains opposent le modèle allemand qui serait une « bonne » privatisation, une privatisation des lignes régionales notamment. Les prix des tickets n’ont en effet pas augmenté. Cependant, les cheminots peuvent être sur la sellette en cas de cession au privé. Depuis 2015, une loi dispose que le repreneur privé doit réintégrer les employés du concurrent public. Néanmoins, cette loi concerne uniquement les conducteurs et chefs de bord et non les employés administratifs. De plus, le nouvel opérateur peut adapter son activité (diminuer le nombre de voitures par train par exemple, ce qui peut également impacter les voyageurs) et décider de ne reprendre que le nombre d’employés dont il a besoin. Il faut également préciser que l’Etat allemand a épongé la dette de 37 milliards d’euros de la SNCF allemande, la Deutsche Bahn. Enfin, qu’est-ce qui nous garantit, à l’heure actuelle, que la France va suivre le modèle allemand plutôt que le modèle anglais ?

Pour lutter contre le nivellement par le bas

Combien de fois avons-nous entendu : « Les cheminots sont des privilégiés » ces derniers jours ? Beaucoup trop souvent. Tout d’abord, les cheminots pourraient voyager gratuitement. Cela reste à nuancer : un cheminot paie tout de même les frais de réservation d’une valeur maximum de 13,40 euros (en première classe) sur quelques lignes, notamment pour les TGV les week-ends et jours fériés. Sa famille proche, quant à elle, paye 10% du prix des billets même si 16 voyages par an sont totalement offerts au conjoint, hors frais de réservation. Concernant la retraite, les cheminots pourraient cesser de travailler à 55 ans. Tout d’abord, depuis la réforme Fillon, l’âge de départ à la retraite a été relevé à 57 ans. Or, partir à 57 ans signifie vivre avec une retraite amputée : pour obtenir une retraite à taux plein, il faut que les cheminots aient cotisé de 37,5 à 41,5 ans, ce qui est certes moins que les salariés du privé. Néanmoins le nombre d’annuités va passer à 43 ans (comme pour le privé) suite à la réforme de 2008 pour les personnes nées en et après 1973. Enfin, certains se plaignent que les cheminots soient engagés à vie. Le statut des cheminots se rapprochant du statut du fonctionnaire, il paraît logique de leur garantir cela. Néanmoins, les agents SNCF peuvent être licenciés pour faute grave.

© Ulysse Guttmann pour L’Alter Ego/APJ

Qu’en est-il donc ? Ces « privilèges » sont accordés en contrepartie de conditions de travail difficiles, la nuit, dehors, un dimanche sur deux pour beaucoup d’entre eux. Quelles conséquences aura cette suppression ? Une baisse d’impôts ? Jamais. Faudra-t-il que les professeurs travaillent 35 heures et ne soient pas embauchés à vie ? L’abattement fiscal de 7 650 € pour les journalistes devra-t-il être supprimé ? Le système du « fini-parti » devra-t-il être remis en cause pour les éboueurs ? Faudra-t-il enlever également la quasi-gratuité du train aux militaires et leur retraite précoce ? Une attaque future sur tous les soi-disant « privilèges » de chaque profession est-elle envisageable ? Tout cela y ouvrira forcément la voie.

C’est pour toutes ces raisons qu’il ne faut pas avoir honte de défendre ces mobilisations même si elles nous énervent, même si elles nous empêchent de rentrer chez nous, même si elles affectent notre porte-monnaie, même si elles nous fatiguent. Ce qui est en jeu est beaucoup plus grand, il est donc indispensable d’être tous mobilisés au côté des cheminots qui sont les premiers touchés par la grève. Chaque jour de grève est un jour de salaire en moins pour eux. Une cagnotte a d’ailleurs été mise en place pour les aider et plus de 700 000€ ont déjà été récoltés. Les cheminots font grève pour défendre leur statut, certes, mais ils le font également pour nous, pour défendre le service public ferroviaire et, lato sensu, la notion de service public tout court.

(1) Si le travail est fini avant la fin de leur service, les employés sont autorisés à rentrer chez eux plus tôt.

image de couverture : © ulysse guttmann pour l’alter ego/apj