Jeudi 22 mars 2018, journée nationale inter-luttes contre les réformes anti-sociales du gouvernement Macron : nous sommes environ 1 500 jeunes dans le cortège à Montpellier, étudiant·e·s et lycéen·ne·s réuni·e·s. Après la manifestation, au vu de notre nombre, nous décidons d’un geste symbolique en ces 50 ans de Mai 68 de faire une assemblée générale dans la faculté de Droit située dans le centre ville, nous décidons d’ouvrir un espace de débat pacifique. Différents statuts étaient représentés : étudiant·e·s, lycéen·ne·s, professeur·e·s, personnels, de toutes les facs ; des avocat·e·s sont aussi intervenu·e·s pour expliquer leur participation à la convergence des luttes. L’AG a voté, entre autres, l’occupation nocturne de l’amphi A de la fac de Droit de manière pacifique, sans résistance aux forces de l’ordre si elles étaient amenées à intervenir (modalités vues en comité de mobilisation). Le préfet ayant refusé l’intervention policière, nous nous attendions à finir la nuit tranquillement, mais vers minuit la soirée a pris un autre tournant.

Témoignage de Lou

Je suis étudiante à Paul Valéry en double cursus, je suis mobilisée contre la loi Vidal depuis presque un mois. J’étais présente cette nuit-là pour soutenir l’initiative symbolique de l’occupation nocturne de la fac de Droit. Vers 23 heures, mon copain, Simon, est venu m’apporter une couverture et un bouquin pour passer le temps, on s’est installés tous les deux en bas de l’amphi, dans un coin, isolés. On commençait à s’assoupir, quand j’ai remarqué qu’une dizaine d’étudiant·e·s en droit présent·e·s depuis l’après-midi étaient venu·e·s en haut de l’amphi, comme pour nous mettre la pression. Quelques minutes après ils étaient repartis, je me suis à nouveau détendue : ils ne tentaient rien, tout allait bien. En fait, c’était un signe. Juste après débarquait dans l’amphi une dizaine d’hommes cagoulés, en noir, avec des gros bouts de bois. Ils hurlaient, et les autres camarades présents criaient aussi de sortir.

Avec mon copain on a mis un peu de temps à réagir, je ne comprenais pas, donc on ne s’est pas enfuis assez vite. Un homme nous a foncé dessus, Simon m’a dégagée en me criant de courir et l’autre homme a commencé à le frapper. Une fille m’a poussée en avant pour que je m’en aille mais je ne pouvais pas partir en le laissant se faire tabasser, surtout qu’un deuxième est arrivé par derrière pour le frapper lui aussi avec une matraque en bois. Je ne pouvais rien faire alors je leur ai hurlé d’arrêter, j’ai hurlé très fort mais ils ne le lâchaient pas. Un autre cagoulé s’est approché de moi, Simon l’a vu et il a réussi à se dégager pour se précipiter sur moi et m’entraîner vers la sortie. Quand on remontait les escaliers en courant, l’homme derrière moi continuait à me frapper les épaules, le dos et les fesses en me criant des insultes. On est enfin arrivés dehors, où c’était la panique. Et là j’ai vu que Simon saignait à la tête. J’ai commencé à pleurer mais je l’ai emmené un peu à l’écart où je l’ai fait s’asseoir pour commencer à le soigner, j’avais du désinfectant et des compresses dans mon sac parce que j’étais Street Medic’ à la manif. Je tremblais, j’avais son sang partout sur les mains, sur mon pull, lui il en avait plein le visage… C’était un cauchemar jusqu’à ce que les pompiers arrivent et qu’on puisse partir à l’hôpital, où on a retrouvé deux autres camarades, eux aussi gravement touchés à la tête. Mais le plus douloureux ce n’est pas le choc physique, c’est ce qui se passe après, le lendemain et le surlendemain. C’est de revivre sans cesse la scène dans ta tête. C’est de se sentir inapte à faire autre chose. C’est de penser que tout le reste est futile, que tu n’as plus goût à rien. C’est avoir envie de vomir lorsqu’on lit des commentaires sur les réseaux sociaux du genre « Vous l’avez bien mérité » ou « Vous auriez dû vous battre ». C’est trembler en écrivant son témoignage. Mais c’est aussi se dire que malgré la violence de l’expérience, jamais je n’abandonnerai de lutter pour mes droits et pour la défense de valeurs qui me semblent justes, contre toutes formes de fascisme.

Témoignage de Marine

Je suis étudiante en deuxième année à Paul Valéry. Je fais partie de ceux qui se sont intéressé·e·s récemment au mouvement étudiant. J’ai décidé de m’informer en participant aux comités de mobilisation organisés par les grévistes. Convaincue de mes positions, je suis engagée depuis maintenant presque trois semaines.

Après l’AG, je suis rentrée chez moi épuisée par la journée. Je suis revenue vers 23h50 pour soutenir et donner un coup de main. Des agents de la sécurité étaient présents, ils nous fouillaient à l’entrée. On était une petite cinquantaine environ, certains mangeaient dans l’amphi, dans le hall, d’autres étaient dehors devant l’entrée… Tout était vraiment calme et chacun s’occupait. J’ai à peine eu le temps de retrouver mes ami·e·s, de sortir un jeu de carte, que j’ai entendu les cris d’une fille de l’autre côté de l’amphi. Il était environ minuit. J’ai levé la tête et j’ai vu plusieurs personnes cagoulées tout en noir brandir des planches en bois et courir vers nous. Ils se sont dirigés vers des camarades, ils les ont frappés et traînés au sol sans un mot. Les agents de sécurité présents nous ont simplement poussés vers la sortie en nous disant : « Sortez ! ». Pas une seule fois ils ne se sont interposés pour nous protéger. J’ai eu la chance d’être assez près de la porte. Je n’ai pas du tout compris, ni réfléchi et je suis sortie en courant.  Une fois dehors, nous avons reçu des projectiles lancés depuis l’intérieur. J’ai pris des bouts de bois dans le dos. Puis j’ai une sorte de trou noir de quelques secondes, entre le moment où je sors et le moment où je retrouve mes ami·e·s. Simon avait le visage couvert de sang et il ne pouvait plus bouger le bras. On a fait comme on a pu pour tenter d’arrêter les saignements à la tête. En attendant, les autres sortaient en courant, certains criaient. Plusieurs étudiant·e·s étaient en sang. Une fois que tout le monde est sorti, j’ai vu la sécurité et le doyen s’enfermer à l’intérieur en applaudissant. Et la police présente devant la fac, avec interdiction d’intervenir…

La suite, c’est juste rentrer chez soi, s’apercevoir que ses mains sont couvertes de sang, vérifier que ce n’est pas le sien avant de se nettoyer. C’est être impuissante et ne pas se rendre compte de ce qu’on vient de vivre. C’est faire toutes les tâches les plus simples du monde n’importe comment. Se trouver à un endroit mais toujours avoir l’esprit dans cet amphi pendant quelques jours. C’est prendre des tas de nouveaux coups dans la figure en consultant les réseaux sociaux. Mais c’est quand même énormément de messages de soutien, et de fraternité.

Puis c’est prendre du recul. Comprendre qu’il va falloir se battre pour punir les responsables de cette attaque. Et que finalement cette mauvaise expérience n’a que grandi l’envie de lutter contre cette loi et pour nos droits. Nous continuerons notre combat pacifique pour nos valeurs, et contre la haine et le fascisme.

Ces événements à la fac de droit nous ont contraints à lutter pour un nouveau combat

Nous souhaitons que justice soit faite, que nos témoignages soient entendus et pris en compte et que les responsables en paient le même prix quel que soit leur statut. Nous sommes conscientes de nous être attaquées à des personnalités puissantes dans le monde juridique. Mais nous ne lâcherons rien, pour que justice nous soit rendue.

Nous, étudiant.e.s mobilisé.e.s contre la loi Vidal et la réforme du bac, protestons contre la mise en place d’un système de sélection fallacieusement intitulé « orientation et réussite ». L’université doit rester accessible à tous et à toutes, quel que soit le bac, le lycée, ou le milieu social du ou de la futur·e étudiant·e. Le gouvernement de Macron veut instituer la méritocratie, l’élitisme et la compétition au sein des universités, les fondant ainsi sur un système libéral où les étudiant·e·s deviennent des client·e·s. Nous demandons l’abrogation de cette loi absurde, qui vise à réduire le nombre de places à l’Université au lieu d’augmenter des capacités d’accueil grâce à une révision du budget, ce qui serait normal au vu de l’arrivée de plus en plus massive d’étudiant·e·s à la fac. En connaissance de cause le gouvernement ferme la porte du savoir à tous, dans une dynamique de casse sociale généralisée.

À cela nous répondons : révolution !

Témoignage de Lou et Marine

image de couverture : © Léa ilardo pour l’alter ego/APJ