Jeudi 22 mars 2018, Université de Lille 3, trois heures du matin. La veille, quelques étudiants ont voté l’occupation d’un amphithéâtre lors d’une mobilisation nationale contre la sélection à l’Université et la réforme de la Fonction publique. L’administration, pour une fois, les a laissés faire. On découvre au petit matin, sur une page Facebook fraîchement créée, qu’ils se sont lancés à dix dans une « manifestation sauvage » à travers les couloirs d’une université… vide. Le syndicalisme étudiant d’extrême gauche en 2018 est tragiquement résumé par cette séquence fièrement filmée et qui récoltera moins de cinquante likes sur Facebook. Quelques jeunes « anarchistes » ou « autonomes » vagabondent de nuit entre les salles de cours puis tenteront sur le coup de huit heures un énième et éphémère « blocus ». Cette action incarne les pratiques militantes d’une frange de l’extrême gauche étudiante, dont les faibles actions contrastent avec des propos remettant en cause la légitimité de l’État.

Centre Pierre mendes-france – Université paris 1 – panthéon-sorbonne – © Tristan Vartanian pour L’Alter Ego/APJ

Ces jours-ci, dans le même temps, se tient un procès fort médiatisé. Celui des prévenus de l’affaire de Tarnac. Huit membres de l’extrême gauche radicale auraient tenté en novembre 2008 de saboter la ligne de TGV Paris-Strasbourg. Un d’entre eux, Julien Coupat, se retrouve sous le feu médiatique, présenté par le parquet et la ministre Michèle Alliot-Marie comme un homme prêt à tuer pour ses idées. On tentera même de condamner Coupat et les siens pour terrorisme, avant d’abandonner cette charge fantasque. Julien Coupat assume en tout cas ne pas reconnaître de légitimité à l’État qui le juge, et transforme son procès en vaste entreprise de ricanement subversif. Son acte de sabotage d’une infrastructure étatique est un geste radical. Ce militantisme, quoi que l’on pense des idées de cet homme, a la noblesse d’allier à la violence des paroles la violence de l’acte. L’État, ennemi de Coupat, a subi un revers réel bien qu’historiquement anecdotique avec son acte. En 1940, nul doute que si cet homme avait été anti-nazi, il aurait pris le maquis. Ce militant consacre sa vie à la défense d’idées qu’il sait être minoritaires, à la lutte. La comparaison entre cet activisme radical et le faux insurrectionnalisme des quelques étudiants de la Confédération nationale du travail (CNT), un syndicat anarchiste, ou de SUD étudiant est passionnante.

© Gabikai pour L’Alter Ego/APJ

Il y a en France une tradition du militantisme d’extrême gauche. Dès la Troisième République, les attentats anarchistes perturbent l’instauration d’un régime stable considéré comme autoritaire. Le rejet de cet État aboutit à des attentats et à l’assassinat du Président Sadi-Carnot. Aujourd’hui, tenant un discours de rejet d’un État accusé de mener des politiques « antisociales, sécuritaires, xénophobes et racistes », selon les mots de la CNT, les activistes de la gauche de Mélenchon n’agissent plus franchement. Bien que sur leurs tracts ils revendiquent « L’action comme idéologie », leurs actions ne les mènent jamais à la remise en cause réelle de l’État. Ils se contentent de quelques heurts avec la police lors des manifestations syndicales et d’autres actions symboliques comme le vandalisme de distributeurs de billet. Le reste du temps, l’étudiant anarchiste, trotskiste, ou celui qui arbore fièrement un tee-shirt Che Guevara jouit de la société capitaliste. Il inscrit ses actions dans son sillage en agissant en consommateur, le libre échange mondialisé n’étant pas perturbé par le boycott de telle ou telle marque aux pratiques inadmissibles et le véganisme ayant déjà son rayon dans nos hypermarchés. Cela n’empêche pas la CNT de se revendiquer de « l’action directe ». Cette théorie anarchiste a donné naissance au groupe terroriste éponyme Action Directe en 1979, formation dont les attentats et assassinats revendiqués ont fait une quinzaine de morts dans les années 1980. Des références extrémistes qui ne font que souligner la disproportion entre corpus intellectuel et actions militantes chez ces cercles d’autonomes.

Centre Pierre mendes-france – Université paris 1 – panthéon-sorbonne – © Tristan Vartanian pour L’Alter Ego/APJ

Prenons par exemple l’idée de bloquer une université. Au nom de quoi l’Université est-elle un lieu à viser ? Au nom de quoi les étudiants français et internationaux doivent-ils être épisodiquement privés de leur accès principal au savoir ? À ces actions récurrentes et inutiles depuis Mai 68, opposons ces mots de Lénine : « On a fait de l’enseignement une palissade empêchant les enfants de travailleur d’aller de l’avant ; cette palissade sera abattue »*. Aujourd’hui, des étudiants se réclamant fréquemment de cette figure de l’URSS reconstruisent physiquement ces barricades symboliques. Il y a cinquante ans, à Moscou, de tels actes leur auraient valu la distinction d’ennemis du peuple. Pourquoi la CNT ou SUD Étudiant ne bloquent-ils pas des mairies, un ministère ? Par peur ou couardise, probablement, par manque d’héroïsme, peut-être. Eux prétendent que c’est un symbole d’occuper son lieu d’études, comme c’en est un pour des travailleurs qui bloquent leur usine. Mais l’inefficacité de cet acte, évident si on s’intéresse aux multiples exemples de blocus, aurait pu les inciter à modifier leurs méthodes. Bloquer une université était révolutionnaire en 1968. Aujourd’hui, c’est devenu une méthode commune de protestation, et à part quelques heures de cours en moins les blocages ne provoquent rien. Le symbole semble suffire aux instigateurs de ces actes, la lutte politique n’étant plus pour eux un moyen mais une finalité. Le militantisme universitaire est devenu un loisir aussi prenant que la pratique du tennis le mercredi après-midi. À l’heure où le blocus d’une université n’attire même plus de journalistes, on peut s’interroger sur les méthodes de ces cercles que nous évoquons. Le digital y a pris une grande importance, à travers des tweets et des clashs dirigés contre une extrême droite très active, les anarchistes mènent leur lutte. Lutte confortable aux résultats peu probants, les réseaux sociaux n’étant pas connus pour permettre l’adhésion à de nouvelles idées mais plutôt pour retrancher chacun dans ses opinions.

Alors que dans l’Université le militantisme est devenu symbolique et axé sur la communication, des personnes aux idées similaires se réunissent pour former des ZAD là où les hommes tentent d’asservir la nature plus que de raison. Un signe, peut-être, que c’est le statut d’étudiant dans un pays où la richesse est redistribuée et le CROUS généreux qui a déradicalisé nos camarades d’amphi.

*Garmonov F. V. La planification de l’enseignement en URSS. In: Tiers-Monde, tome 1, n°1-2, 1960. La planification de l’éducation et ses facteurs économiques et sociaux. Colloque international de Paris (9-18 décembre 1959) pp. 85-94.

image de couverture : © Gabikai pour L’Alter Ego/APJ