Marquis Hill – Trompette, leader ;  Braxton Cook – Saxophone Alto ;  Jeremiah Hunt – Contrebasse ;  Joel Ross – Vibraphone ;  Jonathan Pinson – Batterie

© IZE pour L’Alter Ego/APJ

« Jamais entendu parler, il a joué avec qui ? ». C’est ainsi que commencent nombre de conversations sur un artiste de jazz encore inconnu pour beaucoup. Et pour cause, le jazz a toujours fonctionné de cette façon. Les jeunes artistes font d’abord leurs gammes avec les grands noms de leur époque, avant de s’émanciper et de se faire connaître pour ce qu’ils sont. Pour raconter ce concert, on pourrait donc vous parler des performances de Marquis Hill avec Marcus Miller, de celles de Braxton Cook et Joel Ross avec Christian McBride ou Herbie Hancock, ou encore de la collaboration de Jonathan Pinson avec Wayne Shorter et Dave Liebman. À quoi bon ? Les cinq magiciens américains qui se sont produits au Duc des Lombards le 26 janvier dernier n’ont pas besoin de références, leur musique suffit à démontrer tout leur talent.

Il est 19H30 lorsque la lumière même se tait pour laisser place au groupe de thaumaturges. Deux sets, une petite dizaine de morceaux, des compositions originales, plusieurs standards, pour presque trois heures d’une musique salutaire. Mélange de post bop et de hip hop, ce jazz-là est teinté des influences de cette génération qui a grandi en même temps que le hip hop. Très rapidement, on se rend compte que ce qui se joue sous nos yeux est très au-dessus de ce que l’on peut comprendre ou appréhender. Jonathan Pinson, le batteur, va vite. Si vite. On arrive à peine à le saisir à son envol. Il nous tend la main, et l’on ne posera plus jamais pied à terre. Avec Beep Durple, reprise du trompettiste Carmell Jones, le batteur débute une course effrénée que rien ne pourra endiguer.

Marquis Hill – © IZE pour L’Alter Ego/APJ

Chaque semelle entame un ballet intensif, mue par les rythmes enivrants de celui dont l’expression illuminée est celle d’un homme qui sait qu’il peint un chef d’œuvre. Jonathan Pinson occupe brillamment l’espace, sublime la performance de ses quatre compères avec maestria et imprime le rythme d’une soirée inoubliable dans les oreilles de chacun. Si le visage du batteur s’illumine ainsi, c’est aussi parce qu’il sait que ceux qui tiennent le pinceau avec lui sont, tout comme lui, des ovnis. Et pour s’en rendre compte, il suffit de fermer les yeux. Le métronome n’est pas seul. Braxton Cook s’élance pour un solo onirique, stupéfiant. Seul un petit geste de Marquis Hill peut l’arrêter et nous permettre de reprendre le souffle que le saxophoniste n’avait, lui, jamais perdu. Le leader guide sa troupe et nous guide avec elle, à travers des arcanes inexplorées et inexplorables sans lui. Les couleurs ne sont plus couleurs, les sons ne sont plus sons. Et lorsque Joel Ross introduit l’un des plus grands standards du jazz, Maiden Voyage, les sens ne sont plus sens, et n’ont plus de sens. Il n’est même plus question de toucher terre, il n’est plus question.

Voyage initiatique. Le vibraphoniste* redéfinit le voyage, il redéfinit notre essence et transforme chaque note en hapax. Lorsque le morceau prend fin, que les notes fantasmagoriques nous abandonnent, impossible de ne pas être sonné, au moins pendant un instant, une éternité. Nouvelle mélodie, le vol reprend. Le temps n’est plus tout à fait une notion accessible, on comprend seulement que nous n’étions plus et que nous sommes à nouveau. On rouvre les yeux. On retrouve ces visages, on entend à nouveau les rires de ces musiciens qui continuent à surprendre les autres à chaque note. Des rires qu’ils ne peuvent contrôler, seule réaction possible à la beauté pure qu’ils déploient et qui se déploie devant eux. Des regards admiratifs, devant la finesse de Jeremiah Hunt, qui n’a jamais cessé sa danse magistrale avec son instrument.

Marquis Hill et Braxton Cook – © IZE pour L’Alter Ego/APJ

Il est minuit. Pas tout à fait capable de partir, pas tout à fait prêt à laisser derrière moi les effluves d’une musique providentielle, je suis resté encore un peu pour la fameuse Jam session du vendredi soir du club parisien. Vidé de mes forces, un peu KO, plus vraiment là. J’attends peut être un troisième set qui n’existe pas. J’attends le retour de ces cinq esprits qui m’ont habité pendant quelques heures, j’attends le retour de sentiments ineffables provoqués par cinq muses qui ne relèvent pas vraiment du monde réel. Il est minuit. Je vais rentrer. J’ai soif. Soif de vibraphone, soif de contrebasse, soif d’encore un peu de cet inexplicable bonheur ravageur. Pour étancher cette soif, je vais les écouter encore un peu. Quelques secondes, quelques minutes, quelques heures de plus. De toute façon, de ces virtuoses, je n’en aurai jamais assez. Je rentre avec mon Hopper sous le bras, que je vais contempler jusqu’à la prochaine fois.

© IZE pour L’Alter Ego/APJ

Le dernier album de Marquis Hill, The Way We Play

Un album majeur auquel Marquis Hill a collaboré, In The Moment de Makaya McCraven

*Joueur de vibraphone, instrument proche du xylophone, à la différence principale qu’il est constitué de fer et non de bois