Théâtre de bombardements et de populations massacrées, scène de conflits entre puissances étrangères et/ou organisations terroristes, voilà comment résumer la pièce qui se joue dans la Ghouta orientale aujourd’hui. Le 18 février débutait une campagne aérienne retentissante suivie de l’offensive terrestre de l’armée de Bachar Al-Assad le 25. Là où le chaos règne, certains y voient un deuxième Alep. Quid de l’ONU ?

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Ghouta orientale, le chaos : les ONG tirent la sirène d’alarme

La notion de chaos résume bien la situation en Ghouta orientale. Les habitants sont victimes de bombardements incessants, les pénuries alimentaires entretiennent une famine abominable tandis que la maladie ravage les rues. Selon un dernier bilan de l’Observatoire syrien des droits de l’homme sorti le 10 mars 2018, plus de 1 000 civils ont été tués depuis le 18 février. L’armée du régime de Bachar Al-Assad intensifie ses opérations dans la région afin de reprendre l’enclave des mains des rebelles. La Ghouta orientale est donc divisée en trois : Douma, la grande ville de la région au nord, Harasta à l’ouest et le reste au sud. La Ghouta orientale étant aux portes de la capitale syrienne Damas, la reprise de la ville est un acte symbolique.

Pour comprendre pourquoi une telle violence est perpétrée à l’encontre des civils, il faut prendre en compte la diversité des acteurs impliqués dans le conflit syrien. Turquie, Iran, Russie, Israël, Etats-Unis, France, Royaume-Uni et Syrie jouent des coudes dans la région. Cette pluralité témoigne de l’internationalisation du conflit qui est devenu le reflet de rivalités à plus grande échelle. Dans la Ghouta, « l’Armée Syrienne Libre » forte de plus de 50 factions est résolument opposée au régime syrien. L’ASL est elle-même combattue par l’Armée de l’islam, formation salafiste dont le poids est important dans la Ghouta orientale.

Un seul convoi humanitaire des Nations unies et du Comité international de la Croix Rouge a pu entrer lundi 5 mars à Douma mais a dû faire demi-tour car les bombardements n’ont jamais cessé, contrairement aux dispositions prises par la résolution du 24 février. Aucun répit donc, ce qui rend la situation humanitaire encore plus préoccupante. Finalement le 9 mars, treize camions ont pu franchir le seuil de l’enclave rebelle. 1 500 personnes ont enfin pu quitter l’enfer de la Ghouta, le 22 mars : c’est la première évacuation depuis le lancement de l’offensive aérienne le 18 février. Cette évolution est le fruit d’un accord entre le régime syrien et un groupe rebelle, Ahrar Al-Cham, fait sous l’égide de la Russie. Preuve que les grandes puissances mènent le jeu.

terrible catastrophe médicale

Selon Médecins sans frontière

Les ONG tirent la sonnette d’alarme face à la violence que montrent les images. Le 7 Mars, Le Monde rapporte les propos de Médecins sans frontières qui décrivent une « terrible catastrophe médicale ». Les organisations rendent compte de l’épuisement de la population et sont les premières à alerter sur des possibles attaques chimiques de la part de l’aviation du régime. Les ONG plaident pour un cessez-le-feu permettant d’évacuer les civils. Cependant, les quelques tentatives de trêves n’ont jamais été respectées. L’impassibilité du régime syrien en est la principale cause. Il ne faut néanmoins pas délaisser l’apport de ses alliés tel la Russie ou l’Iran, qui fournissent des armes au gouvernement. Les bombardements russes et les roquettes iraniennes pleuvent sur la Ghouta orientale. Bachar Al-Assad, président syrien déclarait le 4 Mars 2018 : «  Il n’y a pas de contradiction entre la trêve et les opérations de combat ».

Lors de sa visite à Téhéran les 4 et 5 mars 2018, le ministre français des Affaires Étrangères Jean-Yves le Drian s’est confronté à une opposition iranienne. Alors qu’il a mis en garde contre « le risque d’un cataclysme humanitaire » dans la Ghouta orientale, Hassan Rohani, le président iranien a répondu que l’issue se trouvait « dans un renforcement du gouvernement central de Damas ».

N’est-il pas temps pour l’ONU de hausser le ton ?

L’impuissance de l’ONU

Si l’Organisation des Nations Unies a pour objectif de « résoudre ensemble » les conflits, elle souligne paradoxalement les intérêts divergents de chacun.

Conseil de sécurité de l’ONU – © SOPA images via Getty Images

L’effort était pourtant là. Samedi 24 février, un cessez-le-feu de trente jours dans toute la Syrie est décrété à l’unanimité. La résolution fait suite au « processus de Genève » de janvier 2018. Organisés selon des tours de négociations, ce sont des séquences diplomatiques qui ont pour but de faire cesser les violences et d’organiser la résolution de la crise syrienne.

Mais force est de constater que les habitants de la Ghouta orientale ont continué d’être massacrés. Le drame humanitaire est certes dénoncé par l’ONU : cela n’empêche pas les bombes d’être larguées. Elles entretiennent un sentiment d’abandon durement ressenti par la population.  

La Russie, fidèle alliée de Bachar-Al-Assad, n’a pas manqué d’user de son véto, compliquant tout effort de la communauté internationale. C’est elle qui fait pression, conduisant à l’impuissance de l’ONU. “Il faudrait appliquer des sanctions économiques ou démocratiques” conseille par exemple François Hollande dans son interview au Monde le 10 Mars. Des gels des avoirs à l’étranger de dirigeants russes sont déjà à l’oeuvre concernant l’annexion de la Crimée, mais rien pour la Syrie. Celle-ci est parallèlement attaquée directement au portefeuille par l’Union Européenne et les Etats-Unis.

Il faudrait appliquer des sanctions économiques ou démocratiques

François hollande, ex-président de la république dans une interview au monde du 10 mars 2018

Lundi 2 Mars, le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU a certes voté pour l’ouverture d’une enquête « complète et indépendante sur les évènements récents » dans la région. Si elle ne durcit pas sa position dès maintenant, c’est parce que le traumatisme de la guerre en Libye est encore présent. Durant celle-ci, la mission de l’ONU selon la résolution 1973 avait la « responsabilité de protéger » les insurgés mais s’est transformée en volonté de changement de régime. Un basculement qui a été vécu comme une trahison de la résolution par des grandes puissances comme la Russie et la Chine.

Manifestation à Londres – © Barcroft Media via Getty Images

En août 2013, l’aviation syrienne lançait une attaque au gaz Sarin dans la Ghouta orientale. Les Etats-Unis ont parlé d’une « ligne rouge » infranchissable, concept qui désigne l’utilisation des armes chimiques par le régime syrien. Néanmoins il a été amplement piétiné et la passivité de Barack Obama peut être interprétée comme un renoncement des Etats-Unis.

L’ONU a-t-elle encore du poids dans le conflit syrien ?

L’ONU se contente d’adopter la stratégie de la diplomatie consensuelle, ce qui rend l’action impossible. Celle-ci s’avère être inefficace à cause de vétos et résolutions condamnées à être piétinées. Cette instance internationale est indispensable dans l’organisation de notre monde actuel. Elle contribue à une paix durable. Mais dans le conflit syrien, elle tend à être annihilée par les Etats eux-mêmes. Ainsi, les puissances se réunissent régulièrement, s’insurgent, se taclent mais en coulisses, chacune continue de soutenir des groupes d’opposition. Dialogue de sourds ?

ll y a un tel maelstrom dans ce conflit que l’ONU est coincé entre les puissances étrangères. Leurs interventions n’ont finalement abouti qu’à une radicalisation de la violence. D’un côté, l’Iran et la Russie utilisent la région comme un théâtre de l’affirmation de leur puissance. Par un jeu d’alliances, ils s’imposent sur le plan géopolitique. La Russie est intervenue militairement en 2015 et a sauvé Bachar-Al-Assad ; cette guerre est celle de la reconquête de sa place sur l’échiquier international, avec sa conception unilatérale de l’ordre au Moyen-Orient. Plus récemment, ce sont les Etats-Unis qui se sont engagés dans la guerre pour combattre l’Etat Islamique. De l’autre côté les Occidentaux tendent à agir de concert et masquent leurs divergences notamment sur le cas turc, alliés dans l’OTAN mais ennemis en Syrie via des milices pro-turques. Finalement, comme l’ONU écarte toute intervention militaire en Syrie, elle ne peut se reposer que sur de vaines déclarations.

Si la Ghouta orientale suscite de vives émotions, elle replace surtout au cœur du débat la question des Nations unies, son poids, sa capacité à orienter les décisions. Or, c’est regrettable qu’elle réagisse plus qu’elle n’agisse dans le conflit syrien.

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