En 2015, le jeune groupe parisien Feu! Chatterton nous livrait un OVNI musical avec leur premier album : Ici le jour (a tout enseveli). Le 9 mars dernier, ils réitèrent, dans une moindre mesure, le miracle auditif avec L’Oiseleur.

Feu! Chatterton – © David Wolff – Patrick/Redferns

Il y a des mélodies qui nous font voyager là où nous n’avons jamais posé le pied. C’était le cas d’Ici le jour (a tout enseveli), premier opus de Feu! Chatterton. Les cinq copains de lycée et de fac livraient, après deux EP qui nous avaient mis l’eau à la bouche, un récit musical bouleversant. Sous couvert de titres évocateurs de lieux d’exil (Harlem, Vers le pays des palmes), de moyens de transports aux tonalités oniriques (Boeing, Porte Z, Côte Concorde), mais aussi de paysages français (Le Pont marie, La Mort dans la Pinède), Feu! Chatterton ouvrait le chemin d’un voyage initiatique hors du commun.

Avec l’essor de la Nouvelle Vague, et le renouveau rafraîchissant du microcosme musical français, Feu! Chatterton plongeait dans le grand bain avec des sonorités aquatiques, des instrus où le temps se perd, une autre idée du rock et du spoken word. Antoine, Arthur, Clément, Raphaël et Sébastien ont causé un réel choc sur les ondes élitistes de la chanson française en enveloppant leurs auditeurs dans un monde intimiste dont eux seuls avaient le secret, et qui restait inégalé et inimitable. Il n’y avait rien de tel à se mettre sous la dent, et il a fallu s’en contenter pendant trois ans, réécouter Fou à lier et La Malinche jusqu’à ce que la nouvelle d’un second volet de l’aventure ne tombe. Quoi de plus enthousiasmant que de vivre dans l’impatience d’un album que l’on prévoit comme excellent ? Eh bien, en dépit cette exaltation, la première écoute n’était pas aussi réjouissante que l’attente.

L’Oiseleur est un album de treize titres, nombre porte-bonheur ou porte-malheur, c’est selon, il comporte un seul titre de plus qu’Ici, le jour a tout enseveli. Avec toute la difficulté du rôle de cadet dans la famille des albums, L’Oiseleur a su relever le défi, tout en n’évitant pas quelques écueils, qui n’enlèvent rien à son charme même si elles rendent la première écoute assez énigmatique.

L’expérimentation musicale : le défi de L’Oiseleur

Une fois passé le mystérieux et hypnotique Je ne te vois plus, la profondeur de l’instru, qui n’est pas sans rappeler les débuts de Daft Punk ou M83, s’étiole et prend un penchant plus classiquement rock. Il s’agit alors de deux surprises : tout d’abord, ces sonorités électroniques et saccadées que l’on ne leur connaissait pas et qui surgissent sporadiquement. L’exemple le plus frappant est bien sûr l’introduction de l’album, qui nous plonge entièrement dans une ambiance de profondeurs stellaires, à mille lieux des fonds marins dans lesquels nous plongeait Ici le jour (a tout enseveli). Par la suite, on a l’occasion de retrouver ça et là des sonorités nouvelles et rafraîchissantes comme dans Tes yeux verts, qui allie une voix emplie d’émotions sur le point de se briser, un synthé aux allures d’orgue et une mélodie entêtante d’un instrument à vent. C’est ce mélange des genres, et cette exploration musicale qui donne son cachet à l’album.

D’autres nouveautés en terme de mélange des genres sont cependant moins intéressantes, et c’est là qu’arrive la déception de la première écoute. On notera le choix étrange du morceau Grace, placé comme deuxième chanson de l’album, et qui casse le rythme à la fois obsédant et intriguant de Je ne te vois plus. Une certaine continuité entre les deux morceaux, notamment au niveau des percussions, ne suffit pas à rendre Grace aussi bon que Je ne te vois plus. La mélodie plus axée sur le rock alternatif, ainsi que la pauvreté du refrain font contrepoids lors de la première écoute ; on reste quelque peu sur sa faim, mais l’on attend la suite avec impatience. Malheureusement, les autres morceaux se rattachant plus à des gimmicks typiquement rock’n’roll et à des structures redondantes, loin du flot de texte d’À l’aube, bijou de spoken word du premier EP, restent tout aussi décevants : L’oiseau, Ginger, Anna et La fenêtre ne procurent pas autant d’émotion que Souvenir ou Le départ, des morceaux portant la marque au fer rouge de Feu! Chatterton.

La réelle nouveauté, matérialisée toute entière par le morceau Ivresse, c’est le spoken word qui tend presque au rap par instants. On connaissait la particularité du phrasé d’Arthur, le chanteur de Feu! Chatterton, qui disait ses textes plus qu’il ne les chantait parfois dans Ici le jour (a tout enseveli). Une poésie pour le coeur et le corps, douce et reconnaissable, qui se mue en un enchaînement plaintif et saccadé, collant parfaitement au titre Ivresse. La finesse du morceau, qui se partage entre rap sporadique et envolées lyriques empruntées de poésie, représente bien l’identité de l’album entier : une expérimentation – réussie ou laissant perplexe – au goût d’éclectisme littéraire et musical.

Une superposition vocale et mélodique parfois discutable

On sort de la première écoute avec presque un manque de la voix d’Arthur. Comme évoqué auparavant, les morceaux rock de l’album présentent des mélodies qui ne marquent pas l’esprit, et pourtant parfois des paroles qui pourraient avoir le potentiel d’être chantonnées, répétées, griffonnées sur des cahiers. On pense notamment aux paroles de Ginger, fruit du voyage d’écriture du chanteur Arthur à Naples, qui sont étouffées par une instru peut-être trop riche. Les tonalités aiguës couvrent des textes qui font pourtant écho tant à l’Histoire (l’éruption du Vésuve : « On dirait que l’enfer entier est à nos trousses, la lave s’avance, mais je crois en la chance de rejoindre la mer  »), qu’à l’histoire amoureuse (l’imminente rupture : « Mon cœur, mon cœur, est un pendule, mon cœur bat dans tes pas, je ne fais que t’attendre, mon cœur, mon cœur, sous le ciel noir de cendres ») et nous empêchent de pleinement profiter du récit créé de toutes pièces. Par ailleurs, le jeu sur le rythme, alternant entre une rapidité exponentielle et parfois la lenteur brusque sur laquelle le chanteur pose les mots du drame imminent, serait d’autant plus appréciable si l’instru n’était pas aussi lourde, complexe à écouter.

Mon cœur, mon cœur, est un pendule, mon cœur bat dans tes pas, je ne fais que t’attendre, mon cœur, mon cœur, sous le ciel noir de cendres

Ginger, feu! chatterton

Feu! Chatterton fait partie de ces groupes où l’on ne saurait décider si l’on préfère la voix, les textes, chaque instrument, ou l’identité globale de l’instru. Tout est à égalité, et on voudrait entendre chaque élément autant que possible pour le savourer, déguster sa particularité – et il est difficile, avec les morceaux rock de L’oiseleur, de profiter de l’addictive voix d’Arthur, et de ses mots qui nous vont droit au coeur.

Au coeur de l’intimité de paysages rêvés

Ce qui fait cependant la force de l’album, c’est la capacité qu’a Feu! Chatterton de faire éclore dans chaque morceau un univers unique, éphémère, mais obsédant. Des paroles et titres nous emmenant loin de la grisaille quotidienne (Sari d’Orcino, Erussel Baled, Zone libre), aux touches andalouses peintes à petite dose au creux de quelques chansons (Le départ, Anna, Erussel Baled encore), en passant  par l’accumulation des évocations des oiseaux, et de leur envol (le titre de l’album, L’oiseau, La fenêtre, Le départ)… L’album recèle de contes d’amour et de voyages, qui emmènent là où l’on n’ira jamais – si ce n’est pas dès la première écoute, alors toutes celles qui suivent accentuent le lâcher prise suggéré. Il y a la course à la mer pour faire vivre un amour s’essoufflant dans Ginger, le retour sur des lieux visités à deux à l’occasion d’une douloureuse séparation dans Tes yeux verts, une promenade parmi des ruines un jour de grisaille dans Erussel Baled, une scène à l’érotisme suggéré au coeur de la pinède corse dans Sari D’Orcino… La richesse descriptive de paysages qu’on ne peut ni voir, ni toucher, mais que l’on sent naître en soi est un procédé qui fonctionne pour Feu! Chatterton. Narrer un lieu et les souvenirs qui lui sont attachés leur permet d’explorer une palette sentimentale large, qui prend l’auditeur aux tripes, et le laisse pensif.

Malgré quelques faiblesses mélodiques, Feu! Chatterton signe un album d’une qualité remarquable avec L’Oiseleur. L’album décrit par Arthur comme « synthétique et organique » dans une interview donnée à France TV Info, peut sembler difficile à pénétrer. Il est compliqué d’en comprendre l’ampleur, les symboles et la puissance à la première écoute. Cependant, le chanteur précise que c’était le pari (risqué) que le groupe a pris pour cet opus, celui de dire à leur public : « Halte. Prenez le temps. » La poésie, la magie, et l’ingrédient secret de la beauté de Feu! sont toujours au rendez-vous. La force narrative et évocatrice de leurs mots nous satisferont… Jusqu’au prochain album. «  Remangerons-nous le fruit du hasard, cette pomme étrange qui affame quand on la mange ? »