2017 fut incontestablement une année riche en bouleversements politiques. Loin d’avoir rapproché les citoyens et leurs représentants, elle a néanmoins créé un scénario que même la fiction ne saurait égaler. La série Baron Noir, diffusée actuellement sur Canal +, et House of Cards, pourtant références dans le domaine, paraissent bien fades à côté de la réalité des choses. Notre manière de voter a changé, et notre manière de voir l’offre politique aussi. L’axe politique est comme un grand marché où chacun vend son produit, où des idées se font concurrence. Face aux nombreux débats qui remettent en question les positionnements politiques des différents mouvements (est-il de gauche ou de droite ?), la réponse semble dans une analyse de l’évolution de la grille politique. 2017 fut une année de changement certain, et particulièrement dans notre manière d’analyser l’axe politique.

Valerie Pecresse Wtf GIF by franceinfo - Find & Share on GIPHY

D’une analyse uni-axiale à une lecture bi-axiale

La disparition du PS et des Républicains du second tour de l’élection présidentielle marque la fin de la bipolarisation française. Cette bipolarisation, inscrite depuis longtemps dans le paysage politique, a déjà par le passé été remise en question, par les scores importants du Parti Communiste à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, et plus récemment par la percée progressive et continue du Front national.

Il ne fallait donc pas oublier ces forces dans l’axe politique, mais théoriser une mouvance qui n’accède cependant jamais au pouvoir est compliqué. Au vu des têtes d’affiches de second tour, jusqu’en 2002, la bipolarisation apparaissait donc évidente. La lecture axiale permettait d’intégrer au champ politique les forces qui, occasionnellement, obtenaient quelques députés, sénateurs, régions, départements, communes… Aussi, il apparaissait évident que la lecture pouvait être la suivante :

© Antoine Thomas pour L’Alter Ego/APJ

Mais l’élection de 2017 a bouleversé l’analyse. Avant toute chose, posons un point important : certes, le changement de lecture se caractérise véritablement grâce à 2017, mais il est cependant le fruit d’une accumulation d’éléments successifs, qui ne saurait être expliquée profondément sans une contextualisation, c’est-à-dire une étude historique des sciences politiques. En d’autres termes, on ne peut expliquer ces bouleversements en étudiant seulement 2017.

Au seul regard des scores du premier tour de la dernière élection présidentielle, la bipolarisation ne fonctionne plus pour étudier les résultats. L’analyse des positionnements politiques a souvent été menée selon deux paramètres : la position sur les questions économiques et la position sur les questions sociales. Notons déjà que la position sur les questions environnementales n’est pas un vecteur, alors qu’elle est pourtant le troisième pilier du développement durable. Cependant, la récence de ce thème dans le débat politique ne peut que nous inciter à imaginer que l’analyse de la grille politique intégrera prochainement la variable environnementale.

Avec une lecture traditionnelle de l’axe politique, on lisait l’offre politique sur un seul axe, de gauche à droite, partant d’une combinaison social/anti-libéral jusqu’à la combinaison conservateur/libéral, sans trop savoir où placer les sociaux-libéraux par exemple, provoquant notamment le fameux débat : Macron est-il de droite ou de gauche ? La lecture bi-axiale permet cependant une autre vision, plus précise, qui permet de classer les quatre candidats arrivés en tête en 2017 dans des catégories distinctes.

© Antoine Thomas pour L’Alter Ego/APJ

De la difficulté à nommer les oppositions au libéralisme

L’opposition à la forme économique dominante actuelle, le libéralisme, connaît différentes appellations, tant elle est protéiforme. D’abord, l’appellation alter-libéral est ambivalente : elle peut être vue comme « autre chose que le libéralisme », mais elle est en fait plus « un autre libéralisme ». Autrement dit, elle se rapproche du libéralisme. On préférera parler d’anti-libéral, d’altermondialiste ou de protectionniste. Mais ces trois appellations connaissent leur limites. Anti-libéral n’est pas un positionnement économique dans le sens où il n’est qu’un placement par rapport à une autre idéologie. Protectionniste correspond à la préconisation de mesures fermant la porte au commerce international. Mais les forces politiques opposés au libéralisme ne sont pas forcément fermées au commerce international, mais plutôt fermées au commerce international tel qu’il se pratique actuellement. Alter-mondialiste me paraît être la meilleure option car elle prône plutôt une autre mondialisation, plus sociale et moins libérale. On peut également parler de post-libéralisme, défendant l’idée que le libéralisme a permis un enrichissement en méthodes de production et en pouvoir de consommation, et que cet enrichissement doit être aujourd’hui utilisé à des fins durables, avec une meilleure répartition des richesses et une lutte efficace contre la dégradation de l’environnement. Ainsi, il existe donc différentes formes d’oppositions au libéralisme, et l’on ne peut avancer que deux partis opposés au libéralisme ont le même positionnement économique.

Une américanisation de l’axe politique ?

Une autre lecture de l’axe politique peut se faire : et s’il s’américanisait ? L’apparition d’une force sociale-libérale (ou plutôt l’avènement d’une force définie comme telle, la droite du PS étant depuis longtemps sociale-libérale), couplée à la disparition des forces socialistes dites de gouvernement, laisse percevoir un clivage Démocrates/Républicains où En Marche ! serait le penchant démocrate. La montée d’une force progressiste et altermondialiste caractérisée par le score de Jean-Luc Mélenchon rappelle la percée de Bernie Sanders en 2016, et la radicalisation de la pensée à droite, démontrée par la montée de l’extrême-droite et par l’avènement de la droite extrême menée par L. Wauquiez, est sans conteste le penchant de l’avènement de Trump aux États-Unis, c’est-à-dire que le durcissement de la ligne des Républicains étasuniens peut se comparer au durcissement de la ligne des Républicains français.

Donald Trump GIF by franceinfo - Find & Share on GIPHY

Un axe soumis aux évolutions des Mouvements

Cette lecture d’américanisation est contestable sur de nombreux points, et elle a le défaut d’ignorer toutes les autres forces en présence. En effet, le système étasunien tourne autour de deux grands partis. Le mode d’élection outre-Atlantique ne permet qu’une bipolarisation au sein des assemblées. Les partis sont solides, malgré les différents courants qui les composent. C’est en France tout l’inverse, particulièrement depuis cette année. Les courants qui composaient chaque parti font sécession, les laissant agoniser. Le PS en est la principale victime. Quel est le point commun entre Mélenchon, Hamon, Valls et Macron ? Ils ont tous été membres du Parti socialiste, et ne le sont plus. L’UMP, en 2002, avait uni les familles de la droite et Nicolas Sarkozy avait maintenu cette union, tant bien que mal, permettant la victoire de 2007 et une solide campagne en 2012. Mais cette union aussi a fini par voler en éclats.

Les partis traditionnels sont donc balayés par les « mouvements », terme à la mode pour définir son organisation politique. Les mouvements se veulent trans-partisans et tentent de se faire une place, c’est-à-dire de prendre plus que l’espace politique que leur parti leur réservait. Certains mouvements sont lancés par des personnes quittant leur parti (B. Hamon par exemple), d’autres sont lancés par des personnes ne quittant pas leur parti (comme V. Pécresse). La campagne présidentielle et sa continuité ont vu la création de nombre de mouvements : Libres !, Dès Demain, Générations, Les Patriotes, La France Insoumise, En Marche !, Agir…

Manuel Valls Citation GIF by franceinfo - Find & Share on GIPHY

L’axe politique n’est plus le fruit du clivage gauche/droite entre deux grands partis, mais il est soumis à la perpétuelle évolution des forces qui traversaient auparavant les partis, et qui ont décidé de se constituer en un terme aux contours flous : mouvement.

Les extrêmes, fantasmes et approximations

Le principal défaut d’une tentative de théorisation de la grille politique est la difficulté de lire les spécificités de chaque position. Nous avons vu plus haut que l’axe économique se retrouve lu selon le niveau de libéralisme. Le problème, c’est que le libéralisme a plusieurs opposés : protectionnisme, post-libéralisme, alter-libéralisme… Cette lecture favorise les rapprochements douteux entendus durant la campagne : les opposants à Jean-Luc Mélenchon n’hésitent pas à tirer à balles réelles sur une soi-disant proximité idéologique entre insoumis et frontistes. Les opposants de E. Macron n’hésitent pas non plus à comparer son programme à celui de F. Fillon. Tant d’imprécisions et d’incapacités de nuance qui ont finalement eu raison de nombre d’éditos.

Un exemple de raisonnement fallacieux sonne dans les propositions sur l’Europe : Marine Le Pen veut quitter l’Europe ? Jean-Luc Mélenchon veut quitter l’Europe ? Bingo ! A = B, les dés sont joués, la proximité idéologique est établie ! Et donc, Benoit Hamon veut y rester, François Fillon veut y rester, Emmanuel Macron veut y rester, proximité idéologique aussi ? Tout cela sonne comme le fameux UMPS avancé par le Front National.

Citation Wtf GIF by franceinfo - Find & Share on GIPHY

Quel échec de la pensée que de raccourcir le débat à l’intitulé de la proposition. Dans les termes, la même idée certes, mais dans les explications, une réalité tout autre. Marine Le Pen veut quitter l’Europe pour que la France retrouve sa souveraineté, car l’UE asservirait les Français. Jean-Luc Mélenchon veut quitter l’Europe car il la trouve trop libérale, car les mesures prises par l’UE dévasteraient les peuples.

Mais pourquoi parler aussi longuement de ce problème de précision du débat alors que nous nous intéressons à la lecture de l’axe politique ? Simplement pour écarter une lecture que certains voudraient voir dans l’axe politique. La théorie de l’axe circulaire.

© Antoine Thomas pour L’Alter Ego/APJ

Cette vision, en plus d’être dangereuse, rétrograde également FN et FI au rang « d’extrêmes », qui seraient des dangers pour le pays. Il est communément admis que le FN est un parti d’extrême-droite, sauf pour les principaux intéressés, mais le débat fait rage pour savoir si la FI doit être classée ou non à l’extrême-gauche.

Les trois blocs ou le clivage traditionnel ?

Au regard de toutes ces informations et des tendances actuelles, l’analyse bi-axiale paraît être la plus précise pour caractériser l’axe politique. Elle permet notamment de traiter les spécificités à l’intérieur des partis selon deux variables. Ainsi, F. Fillon parait un peu plus libéral économiquement que L. Wauquiez. En effet, ce dernier ne place plus sa stratégie autour du libéralisme. Bien sûr, il reste en grande partie libéral, mais sa campagne offensive pour retourner conquérir le coeur des Républicains les plus à droite l’oblige à chasser sur des terres proches de Marine Le Pen, terres plus protectionnistes. Une stratégie qui incite à se poser la question de la tentation protectionniste de L. Wauquiez. Aussi, au vu des tendances actuelles, on peut donc remarquer l’absence médiatique de l’espace conservateur-libéral, incarné pendant la campagne par F. Fillon. Ce qui peut amener certains à parler de la théorie des trois blocs : les conservateurs de la droite extrême et de l’extrême-droite, les sociaux libéraux, et les progressistes anti-libéraux.

Nuancée, cette analyse paraît être la meilleure pour approcher la grille politique, balayant la lecture uni-axiale et le clivage droite/gauche. Ce clivage n’a pas pour autant disparu, mais, comme la lecture bi axiale, on peut aujourd’hui parler de deux clivages : un clivage économique et un clivage social.

Cet article commençait par une référence à Baron Noir, la série de Canal +. Il va également se terminer par une incitation à regarder la deuxième saison de ce show en huit épisodes. Les références à des personnages réels sont évidentes et décrivent avec une précision rare de nombreux débats qui traversent les courants allant de Jean-Luc Mélenchon à Emmanuel Macron. La question des trois blocs ou du clivage traditionnel y est abordée dans une histoire qui tient debout. Et l’on se rend compte de l’élément principal : tous ces bouleversements d’étiquettes, de partis, de mouvements, d’alliances et de jeux, modifient les idées et influencent donc la décision politique, et la vie de la cité. Il y a donc bien un jeu politique, et celui ci a un impact sur la décision publique.