Au moment où vous lirez ces mots, nous aurons déjà eu l’occasion d’admirer Sufjan Stevens interpréter son titre Mistery of Love, fleuri et fragile, à l’occasion de la 90e cérémonie des Oscars. On connaîtra également le gagnant de la meilleure musique originale pour un film, dont j’ose espérer qu’il sera celui que nous avons discrètement glissé dans la sélection musicale de ce mois-ci.

Albums

Walter Smith III – Twio, Whirlwind Recordings

Le « jeune » saxophoniste ténor conseille sur son compte instagram de ne surtout pas écouter son dernier album pour « faire une faveur à vos oreilles ». Psychologie inversée ou manque de confiance en soi, peu importe. Il serait calamiteux de le prendre au mot. Cela signifierait passer à côté du cinquième album de Smith en tant que leader*, album qui ressemble bien à l’affirmation d’un artiste qui a déjà joué avec les nouvelles grandes figures du jazz d’aujourd’hui, comme les deux trompettistes Christian Scott ou Ambrose Akinmusire. Il est accompagné pour cet opus par une autre de ces figures, le batteur Eric Harland – avec qui il avait déjà collaboré pour l’excellent Vipassana – et un contrebassiste de choix, Harish Raghavan. Des neuf titres proposés par le trio, seul un est une composition originale de Walter Smith III, tous les autres morceaux étant des standards de jazz ; Thelonious Monk, Wayne Shorter, Stan Getz… Et quelle composition. Invité sur le morceau Contrafact, Joshua Redman, proche de ce que l’on peut appeler référence du sax ténor aujourd’hui, s’accorde à l’unisson avec Smith pour ouvrir magnifiquement la dernière pièce de l’album. Autre grand monsieur invité sur l’album, le contrebassiste Christian McBride partage un duo (si court, malheureusement) avec le leader dans lequel on découvre les facéties de ce dernier, qui s’amuse à faire croire que le tempo du morceau est bien plus enlevé que McBride. Cette petite farce est à l’image d’un album (dont même le nom est une farce) léger mais très précis, communiquant une joie simple servie par une technique infaillible.

François Moutin & Kavita Shah – Interplay, Dot Time Records

François Moutin est sans aucun doute, avec Jean Paul Celea, l’un des plus grands contrebassistes de jazz français, il est reconnu par ses pairs outre-Atlantique. Pour l’un de ses rares albums sans son frère Louis, batteur, il s’associe à une chanteuse américaine qui a pour habitude de s’exprimer à travers la musique brésilienne, Kavita Shah. Un duo contrebasse voix, donc, dans lequel se mêlent la virtuosité du Français et la beauté lyrique de l’organe de l’Américaine. L’association de la contrebasse et de la voix, sans aucun autre atour, n’est pas commune, mais elle fonctionne à la perfection. Les onze morceaux forment un tableau éclectique, que les pistes soient avec ou sans parole, qu’elles soient composées ou reprises, comme cette délicieuse version de La Vie en rose, beaucoup fredonnée, parfois chantée. Non contents de sept titres en duo, ils invitent, le temps de quatre morceaux, deux monuments, Sheila Jordan et Martial Solal. Sheila Jordan est une chanteuse qui a connu le jazz quand il était encore jeune, et qui l’a vu évoluer au fil des décennies. En bref, une grande dame, à la voix toujours aussi envoutante. Martial Solal, quant à lui, est entré depuis bien longtemps au panthéon du jazz français. Le pianiste a composé pour Jean-Pierre Melville, Jean Cocteau ou encore Bertrand Blier. C’est lui qui est à l’origine de la musique d’A bout de souffle de Jean-Luc Godard, et il a enregistré un nombre de disques effrayant. Coming Yesterday et Aigue Marine, les deux morceaux auxquels il prend part, témoignent de la sensibilité sublime du nonagénaire. Un album de maîtres.

Si l’on veut découvrir les deux protagonistes en live, ils seront le 29 et le 30 mars au Sunset Sunside, à Paris. A voir.

Joachim Khun – Love & Peace, Act

Pour s’amuser de toute activité, qu’elle soit sportive, manuelle, intellectuelle ou artistique, et véritablement l’explorer, il faut commencer par en maîtriser les règles et les codes qui la régissent. Plus la maîtrise est poussée, plus l’exploration et les expérimentations pourront être abouties. Joachim Kühn, pianiste de jazz allemand de 73 ans, illustre une fois de plus ce propos avec le deuxième album de son nouveau trio, accompagné par deux musiciens dont il est de trente ans l’aîné, Chris Jennings à la contrebasse et Eric Schaefer à la batterie. L’un des seuls musiciens à avoir eu l’insigne honneur de jouer avec le gigantesque saxophoniste Ornette Coleman (à qui il emprunte d’ailleurs une composition, Night Plans) continue à faire preuve d’une créativité qui semble inextinguible, avec toujours autant de délicatesse dans son jeu. Le modernisme et le classicisme se mêlent élégamment onze pièces durant. Les trois musiciens semblent jouir d’une liberté infinie, non plus limitée par celle des autres, mais amplifiée par les chemins poétiques qu’ils empruntent tour à tour. Comme il a toujours su le faire, Joachim Kühn, parfaitement entouré par ses deux compères, se promène à travers les genres avec nonchalance, brisant les barrières entre ces derniers avec la splendeur qui caractérise son jeu.

EP(s)

Ravyn Lenae – Crush

La voici qui émerge de sa pochette écarlate, affalée à la romaine, pénétrée d’assurance et d’une certaine témérité. Encore un bagage personnel qui ferait presque rêver : Ravyn Lenae n’a certes pas la vingtaine, mais déjà trois EP solidement produits. La chanteuse a saisi 2017 à pleine main, enchaînant la parution de nouveaux morceaux, une place au festival multi-artistique SxSW (Austin, Texas), et surtout la responsabilité d’assurer la première partie de SZA sa tournée entière durant. Pas question néanmoins de se laisser un moment de répit après coup. Ce mois-ci, la sortie de Crush continue  la trajectoire de plus belle.

Il semblerait que la tendance soit à situer Ravyn Lenae au croisement de nombreuses chanteuses afro-américaines, de Billie Holiday à Lauryn Hill, en passant par Azealia Banks et Erykah Badu. Toutes ne partagent cependant pas le même genre musical, rétorquerez-vous. Et vous aurez raison, merci de le souligner. Si cela n’a pas grand sens et n’ajoute rien à l’idée que l’on peut se faire de sa musique, cette volonté générale de définir Ravyn Lenae à travers des mélanges toujours plus exhaustifs tient probablement au caractère hybride de ses compositions. Entre des chœurs tirant du côté de la funk, des accords pop aux synthétiseurs et une intention vocale tantôt soul, tantôt franchement R&B, les titres sont attractifs, chargés d’une étrange sensibilité accentuée par un chant écorché alors même qu’il n’est que rarement déchaîné. La comparaison la plus cohérente demeure sans doute celle établie avec SZA qui, tout comme notre intéressée, apprécie livrer sa voix au son étiré d’une guitare électrique. Espiègle, audacieuse, Ravyn Lenae dépasse les styles préétablis d’une modestie perceptible à l’oreille seule.

The Regrettes – Attention Seeker

Enfin, avec The Regrettes, les voix de femmes reprennent place sur la scène punk des Etats-Unis. Rappelons qu’après la bifurcation de Paramore vers le pop-rock, qui n’est plus tout à fait récente aujourd’hui, il paraissait ardu de trouver un nouveau plaisir coupable digne de ce nom, ce qui, j’en suis persuadée, est aussi une manière pour le public d’essayer de remplacer Avril Lavigne. Ou Joan Jett, selon les influences.

Avec son EP Attention Seeker aux allures très classiques, le groupe californien ose des parties chantées graves et flegmatiques. Celles-ci sont relevées par des lignes de basse qui, malgré elles, prennent de temps à autre le dessus et rompent parfois l’équilibre des morceaux – c’est en particulier le cas sur l’ouverture, intitulée Come Through. Single principal de l’EP, il maintient pourtant sa place de maillon faible ; y sont brodées des paroles pseudo-furieuses, dont la banalité façonne un tout plutôt naïf et doucereux. Par contraste, la chanson suivante Red Light stimule grâce à ses mesures irrégulières, ainsi que de très légères pauses à la batterie. En un éclair, les riff au parfum davantage épicé enivrent la production pour ne plus s’en détacher.

Clips

Janelle Monae

Au début de la décennie, son second album The ArchAndroid offrait un panorama de ses innombrables talents artistiques, toujours accordés à une insaisissable intelligence. Du reste, de tous les airs entraînants que propose notre siècle, il me semble que Dance or Die persiste parmi ceux qui véhiculent le plus l’envie d’y associer une chorégraphie désordonnée et frénétique. L’année dernière encore, elle brillait sous les projecteurs de l’Oscar du meilleur film, le sublime Moonlight de Barry Jenkins, pour son rôle de protectrice du protagoniste alors que celui-ci est encore enfant. Son retour dans l’industrie musicale jaillit lui aussi d’une étincelle : Janelle Monae devrait être fin prête à éblouir les charts internationaux. Le 22 février, deux nouveaux clips sont disponibles sur sa chaîne YouTube : Make Me Feel et Django Jane. En purs termes musicaux, appelons-les le jour et la nuit, et savourons la promesse d’un album complet, conquérant et lunatique.

Le premier se déploie autour d’un track dansant et sagace, sous les néons saturés d’une boîte de nuit vintage. Monae y fait apparition en compagnie de Tessa Thompson, que l’on a pu apercevoir dans Dear White People ou la série Westworld. Arborant un regard enjôleur, elles paraissent se diriger vers un groupe d’hommes pour finalement s’introduire dans une pièce occupée en majorité par des femmes. Entre des jeux de séduction ne cessant de s’inverser, mais réunissant souvent Monae et Thompson, la chanteuse exécute des pas d’une impulsion mémorable, vêtue de tenues excentriques au moins dignes de Prince. Une grande partie du public a d’ailleurs été frappée par la similitude entre le refrain de Make Me Feel et celui de Kiss. Rien de bien étonnant à cela : il est su que les deux artistes ont tissé une amitié, et Monae a déclaré lors d’une interview pour la BBC que Prince l’avait même aidée à consolider des sonorités particulières pour l’opus. Cette ode à la liberté présente une sexualité ambivalente jusque dans sa forme : l’instrumentale est un coup quasi minimaliste sur les couplets, un coup en chute libre vibrante sur le pré-refrain.

Le second morceau, plus obscur, divulgue une sévérité rare chez Monae. La voilà de glace, dans toute sa puissance, animant désormais un hymne à la gloire des femmes, tout particulièrement des femmes noires, et à l’attention de la gente masculine : « Nous vous avons donné la vie », scande-t-elle, « nous vous avons donné naissance / Nous vous avons donné Dieu, nous vous avons donné la Terre / Nous féminisons le futur, ne le rendez pas pire encore ». Lors du délicieux final, sont à relever les quelques vers sur le mansplaining : « Hit the mute button / Let the vagina have the monologue / Mansplaining, I fold them like origami »**. Monae se tient alors sur son trône, imperturbable et assurément irréductible. L’émotion contenue dans sa voix lui confère une empreinte aiguisée, qui brise cette mélodie d’aspect assez monotone. On croit presque divaguer lorsque la musicienne « donne le signal aux violons et aux altos », dans l’objectif d’insérer une vague dramatique, mais surtout pour annoncer l’arrivée de cordes sur la chanson. Ainsi, la composition s’orchestre de façon à ce qu’elle puisse l’analyser tout en la jouant. 2018 s’annonce merveilleuse.

Agar Agar – Fangs Out

Il semblerait que Garance Marillier peine à se détacher du rapport à l’animal, elle dont la performance dans Grave, premier long-métrage de Julia Ducournau pour le cinéma, a été mondialement saluée. Sorti l’an passé, le film développe la problématique du bizutage étudiant en médecine (en l’occurrence, école vétérinaire), et celle du lien que l’humain entretient à la chair. Ce 28 février, le groupe français Agar Agar poste un extrait de son premier album à venir, le clip Fangs Out. Munie de lunettes adaptées, Marillier plonge au cœur d’une réalité virtuelle, dans laquelle elle incarne un chien husky que l’on présume mort ou disparu. La vidéo oscille entre images de synthèse, auquel cas l’animal est suivi, et plans sur la jeune femme hypnotisée qui en incarne toute l’attitude. Le parallèle formé avec ces deux mondes provoque une émulation captivante ; il rend le rôle de l’actrice toujours plus crédible, cette dernière se déplaçant d’une maladresse notable mais pleine de justesse. La chanson, quant à elle, tourbillonne, écœure avec succès. La voix lancinante sans cesse retardée matérialise une impression de mauvais présage, une malédiction qui s’élance à la poursuite de son accompagnement musical.

PLAYLIST

*il est ici compositeur et arrangeur

**“Mets-la en sourdine / Laisse le vagin avoir son monologue / Le mansplaining, je les rabats comme des origami”

image de couverture : libre de droits