« Si je vous parlais d’elle, de la princesse sans voix, que vous dirais-je ? » s’interroge le conteur dès les premières minutes du film.

Une question légitime car on ne peut qu’être submergé par la beauté et la richesse thématique de La forme de l’eau, nouveau film du réalisateur mexicain Guillermo del Toro, ayant reçu une pluie d’éloges auprès du public et des festivals. Qu’il s’agisse de la musique, de la lumière, de la trame ou des personnages, chaque détail, travaillé à la perfection, dévoile une histoire d’amour originale et un hymne à la différence devant lesquels il serait difficile de demeurer impassible…

« Comme l’eau, l’amour n’a pas de forme »

Si l’on venait à demander à plusieurs personnes différentes leur conception propre de l’amour, il ne serait pas étonnant d’entendre les réponses les plus variées. Comment en effet décrire ce sentiment si universel et pourtant si insaisissable ? Ainsi, c’est ce que cherche à expliquer Guillermo del Toro à travers son oeuvre en précisant que « comme l’eau, l’amour n’a pas de forme » et en dépeignant une relation passionnée ne répondant à aucun critère traditionnel.

Elisa (Sally Hawkins), jeune femme de ménage employée par un laboratoire secret américain pendant la Guerre Froide, mène une existence isolée, rythmée par ses allers et retours au travail. Une existence d’autant plus isolée qu’elle ne peut parler, ayant été abandonnée petite puis « retrouvée au bord d’une rivière », blessée au cou, il y a des années de cela. Seuls Zelda (Octavia Spencer), sa collègue de travail, et son voisin et ami Giles (Richard Jenkins) partagent son quotidien dans une société où eux aussi sont mis à l’écart. Tout bascule lorsqu’une créature mi-homme mi-amphibie (Doug Jones) est emprisonnée au coeur du laboratoire, considérée comme « une possession des plus uniques » dans l’interminable rivalité scientifique et militaire menée contre l’URSS. Petit à petit, une relation complice va s’installer entre Elisa et cette créature mystérieuse, d’abord amicale et empreinte d’empathie puis plus intime et passionnée. Ainsi deux êtres à part dans leurs univers respectifs vont s’unir, mêler le réel au fantastique, le drame à la poésie.

La forme de l’eau © 2017 Twentieth Century Fox

Bien qu’à première vue une telle relation puisse surprendre ou paraître ridicule, il est intéressant d’observer que la véritable monstruosité n’est pas toujours celle qui apparaît au premier abord. En effet, l’antihéros de ce conte particulier, l’agent Richard Strickland (Michael Shannon), malgré son apparence tout à fait ordinaire, déborde de cruauté et de stupidité. Il incarne une sexualité mécanique, possessive, brutale où l’amour s’est depuis trop longtemps tari. Ainsi, dans une société de plus en plus impersonnelle et pressée d’assouvir les besoins les plus divers, deux solitudes vont trouver le bonheur au coeur d’un tumulte incessant.

Un hymne à la différence

Rappelant fortement le roman L’homme-amphibie par Alexandre Béliaev, La forme de l’eau désire illustrer l’importance de l’acceptation d’autrui dans l’amour malgré les « défauts » qui peuvent être présents. Elisa, dénigrée par la plupart à cause de son handicap, est néanmoins acceptée par le monstre, muet comme elle et qui ne perçoit pas son mutisme comme une imperfection. Ainsi, dans une confrontation émouvante avec Giles, Elisa explique avec des signes que « quand il me regarde, il ignore en quoi je suis incomplète. Il me voit telle que je suis  ». C’est pourquoi, cette relation peut être également comparée à celle existant entre Gwynplaine et Dea dans L’homme qui rit de Victor Hugo : le visage défiguré de Gwynplaine est invisible à Dea, aveugle, qui ne voit que « la beauté de son âme » et, réciproquement, l’infirmité de Dea est loin de rebuter Gwynplaine, le poussant au contraire, comme le monstre envers Elisa, à lui accorder toute son attention.

La forme de l’eau © 2017 Twentieth Century Fox

En conséquence, on ne peut que condamner l’attitude particulièrement détestable et discriminatoire de l’agent Strickland. Ce dernier n’hésite pas à torturer la créature enchaînée dans le laboratoire, à harceler Elisa estimant que tout lui est permis et à nier toute humanité à Zelda, aux origines afro-américaines.

Par ailleurs, Elisa et Zelda ne sont pas les seules à être mises de côté par la société. Giles, artiste ayant perdu et son travail et ses cheveux, est rejeté par les autres à cause de son homosexualité. Ces trois individus vont donc se soutenir mutuellement tout au long de l’histoire, s’affirmant petit à petit et se métamorphosant.

Ainsi, Guillermo del Toro, à travers cette histoire d’amour particulière, nous fait distinguer la laideur morale de la laideur physique et nous pousse à accorder davantage d’attention au rayonnement du cœur et de l’âme par delà les apparences et la différence dans ce film où lui-même semble dévoiler son amour inconditionnel pour le cinéma.

Image de couverture : affiche la forme de l’eau