Six ans d’existence, une flopée d’EPs, une ambiance cinématographique, un groove intemporel et cosmique, mais aucun album à l’horizon. Sa majesté se fait timide. Fin 2017 le clip Erreur 404 annonce un mystérieux projet. Enfin en décembre dernier le voile tombe. L’album s’appellera Matahari. Mais le mystère persiste. Une pochette intrigante. Là-Haut sonne comme une scène d’ouverture. Quelles seront les aventures de Matahari ?

Matahari – © L’impératrice

On vous l’annonçait : 2018 serait l’année Impériale et Matahari est l’aboutissement des excursions musicales de sa Majesté.

Mais revenons un peu sur l’histoire du groupe avant de décortiquer cette pépite disco.

L’Impératrice, c’est d’abord cinq garçons originaires de Paris (Hagni, Charles, Achille, Tom et David) et une fille, Flore, venue conter les histoires de son altesse.

L’instrumental rencontre alors sa voix et ça fait wiz. En 2016 le groupe sort son tube Vanille Fraise et rejoint le label indépendant Microqlima ( Isaac Delusion, Pépite…) lancé par Antoine Bigot.

L’impératrice – © Chloé Nicosia

Au printemps 2017, les six musiciens entrent en studio à Ferber sous l’oeil bienveillant de Renaud Letang. Le producteur est connu pour avoir fait émerger Feist, Connan Mockasin, Gonzales, Manu Chao et d’autres. Il les aiguille pour produire un album cohérent, artisanal. Artisanal car le groupe souhaite conserver l’énergie du live qui le caractérise tant. Les instruments sont donc enregistrés d’un seul coup, sans reprise, sans coupure. Comme ils le disent si bien, ce qu’il font « c’est peut-être un peu l’artisanat perdu dans les internets ». Avec Renaud Letang, L’Impératrice puise aussi dans le passé, non pas pour le reproduire mais pour réinventer la musique de 2018. Et la musique de 2018 d’après ces six têtes couronnées est un disco cosmique.

Cette virée astrale prend l’apparence de Matahari, espionne intrigante, trompeuse, mythe sans époque et sans visage. Une métaphore parfaite pour un groupe à mille têtes qui brise les frontières musicales et mélange les champs du possible. La candeur n’est que d’apparat, l’album raconte l’attraction du danger. Matahari est l’alter ego de L’Impératrice : la dangerosité se cache derrière l’innocence, comme la complexité se cache derrière l’évidence des mélodies. Matahari incarne L’Impératrice, un hommage à la toute puissante féminité comme ils se définissent.

Les influences s’enchaînent et un son unique se dégage

Les influences sont nombreuses sur ce premier album. Le disco oui, mais pas que. La musique de film d’abord. Comme les membres du groupe aiment le revendiquer, le cinéma est leur principale source d’inspiration, Michel Legrand, Ennio Morricone, François de Roubaix. Matahari a été pensé comme un ensemble d’images, une illustration des aventures de cette agent double. Mais le groupe évoque d’autres influences plus surprenantes, des sons de tous les jours: Super Rich Kids de Frank Ocean, Flower Boy de Tyler The Creator, Untitled Unmastered de Kendrick Lamar. Le rap US côtoie dans leurs oreilles le disco-funk.

Les membres de L’Impératrice ne cachent pas une certaine admiration pour la chanson française et ça se ressent : un peu de Cortex et Nino Ferrer se vaporisent dans Vacances.

IZE pour L’Alter Ego/APJ

Autre référence française, de la french-touch sur Là-Haut. Le titre ouvre Matahari de façon aérienne, et aérien est le mot : le groupe rend en effet hommage au Moon Safari de Air. Une introduction spatiale.

Sur Erreur 404, on retrouve la formation classique du groupe (certains ont été violonistes et contrebassistes en orchestre) sous la forme d’une pause baroque cosmique.

Le featuring avec Isaac Delusion, groupe de la même écurie, sur Dreaming of you me rappelle, quant à lui, les synthés de Metronomy mêlés aux sonorités psychés de Connan Mockasin ou Soft Hair. Mais l’ambiance intersidérale propre à Sa Majesté n’est jamais loin.

Le ton change sur Masques dans lequel  des cordes inquiétantes ouvrent le morceau. Un autre clin d’oeil à la formation classique du groupe ? À l’écoute de Masques, on imagine alors l’espionne Matahari évoluer aux côtés de l’agent spécial britannique. Un univers bondien. Les paroles viennent briser ce mystérieux tableau par une poésie fragile, naïve. L’espionne est indifférente aux affres de l’amour.

L’impératrice – © PE Testard

Dans Balade Fantôme, nous suivons les excursions de Matahari. Au coeur de son carnet de bord : une mésaventure lunaire. Le titre évoque From Tchernobyl with Love de La Femme. Contrairement au carnet apocalyptique de La Femme, le témoignage livré par L’Impératrice est chuchoté, presque expiré, un souffle sensuel birkinien. Définitivement sexy.

L’album se clôture alors sur une ballade amoureuse, langoureuse. Entre-Deux, qui tire son nom de sa rythmique (alternance entre rythme binaire et ternaire), est un rendez-vous imaginé, fantasmé. L’essence de L’Impératrice. Une femme, sans visage, désirable, élégante et puissante. L’Impératrice nous aguiche.

Du groove et encore du groove

Mais la bombe disco, le morceau central de l’album – que l’on retrouve une seconde fois sur l’album avec Matahari le retour – dure sept minutes. Une grosse basse qui tache, des cuivres entêtants, des percussions en guise de break, une multitude de synthés, une rythmique mettant en transe, un riff à la Michael Jackson, une résonance de voix et le thème de Là-Haut, voilà ce qui constitue Matahari, morceau éponyme de l’album. Ce dernier associe la rythmique de Cerrone à la basse de Michel Berger. Ce morceau disco intemporel et galactique naît de la rencontre de l’Impératrice avec Eumir Deodato, l’homme qui a notamment produit Aretha Franklin, Kool & The Gang, Frank Sinatra, Björk. Le type pèse et le résultat est lourd.

Le titre seventies a récemment eu le droit à son clip à paillettes. Réalisé par Julia & Vincent (Le Code de Myth Syzer feat. Bonnie Banane, Ichon et Muddy Monk où l’on retrouve le visuel léché), le clip retrace les aventures, présentes et passées de Sylvie, jeune femme au costume pourpre. Une vidéo sensuelle et scintillante rappelant le kitsch de Mars Attacks ! ou d’Austin Powers, qui sied parfaitement au disco de « Matahari ».

S’il y avait un mot à retenir de ce premier album de L’Impératrice, ce serait définitivement « cosmique ». Depuis leurs débuts, le groupe expérimente la musique instrumentale. L’Impératrice nous fait traverser le pacifique (Sonate Pacifique), nous déposent sur une plage des tropiques (Agitations tropicales ), pour reprendre le voyage jusque sur la Lune (La lune) et aller à la rencontre des Sultans des îles. D’univers en univers, l’esprit de la souveraine transparaît. Un ovni dans le paysage musical, une touche de cinéma dans la musique, une pointe de cosmos dans le groove.

image de couverture : © ize pour l’alter ego/APJ