« Musique d’ascenseur », « Je n’aime pas le jazz mais ça j’aime bien », « Ça passe en musique d’ambiance », « Je préfère écouter des mecs encore vivants »,  « Eh il y a de la trompette dans ce morceau tu dois être content toi qui aimes le jazz » ou encore le fameux « Ooooooh c’est sympa, c’est jazzy, c’est du groove ? ». On tient probablement là les itérations les plus fréquentes du mot jazz dans les conversations contemporaines. Le jazz, notamment à cause du succès commercial de ce que l’on appelle le Smooth Jazz – un genre dérivé datant des années 1980, peu représentatif – s’est vu affublé de nombreuses caractéristiques qui échouent de façon critique à définir ce qu’est le jazz. Et pour cause, définir ce genre musical se révèle être un exercice des plus ardus devant la diversité des musiques regroupées sous cet étendard. Il est probable que la plupart des gens qui disent ne pas aimer le jazz n’apprécient pas en réalité le Smooth Jazz, c’est-à-dire ceci :

Le but de cet article n’est pas de juger la qualité du Smooth Jazz, mais simplement de montrer que le jazz est tout autre chose, car le Smooth Jazz est un sous-genre ; ainsi, ne pas frétiller de joie en écoutant du Smooth Jazz ne veut pas dire non plus ne pas aimer le jazz. Le jazz, c’est au moins trente autres genres, sans compter la musique qui ne rentre pas forcément dans un sous genre précis. Il peut être proche du rock, de la musique classique, de la soul, du funk, de la musique indienne, latine, des musiques électroniques… C’est un univers sans fin et il y a en a pour tous les goûts. L’Alter Ego va ainsi tenter de vous guider dans les arcanes de ce genre si vaste, à travers une série d’articles pour découvrir les grands classiques du jazz, ses différentes formes et le lien étroit que le jazz entretient avec la littérature et le septième art.

Commençons donc par les bases avec les grands classiques, Charlie Parker, John Coltrane, Miles Davis… Voici neuf portraits de ces musiciens qui ont fait le jazz, avec des standards savoureux à ne pas manquer, et bien sûr, une playlist pour aller plus loin et découvrir un peu mieux les origines du jazz.

Portraits

Miles Davis (1926-1991) – Trompettiste

Avec Louis Armstrong, il est la plus grande star que le jazz ait connue. L’un des seuls musiciens de jazz à être connu et reconnu par les initiés et les non-initiés. Ce succès inconditionnel est le fruit d’une capacité inouïe à s’entourer des meilleurs, quelle que soit l’époque, et d’un désir perpétuel de réinvention de sa musique. De ses débuts avec Charlie Parker, jusqu’à la fin de sa carrière avec Marcus Miller, Kenny Garrett ou encore Prince, il ne cessera de faire évoluer sa musique avec son époque, inventant ou inspirant au passage de nouveaux genres de jazz, que ce soit le hard bop, le cool jazz, le jazz modal ou le jazz fusion. La majeure partie des grands musiciens du siècle dernier ont collaboré avec lui et le duo de cuivres qu’il a formé avec John Coltrane sera bien difficile à égaler. Lorsqu’il s’essaie à la composition de musiques de film, avec Ascenseur pour l’échafaud, il réalise, avec un groupe français formé presque pour l’occasion, l’intégralité de la bande originale en seulement trois petites heures. Aujourd’hui, on ne retient plus que son nom, au-dessus de celui de Louis Malle, écrasé par le talent du trompettiste. Son influence est telle que lorsqu’il demande à Herbie Hancock, tout jeune pianiste alors, et aujourd’hui monstre sacré, de ne plus jouer les « bottom notes », Hancock comprend « butter notes » et travaille d’arrache-pied pour ne plus jouer ces notes qui n’existent pas. Résultat, une transformation prépondérante dans le jeu du pianiste qui atteindra plus tard des sommets. Si Miles Davis avait été footballeur, il aurait tutoyé Pelé, aurait donné quelques tuyaux à Maradona pour affiner son jeu, puis aurait fini par dénicher Messi et Ronaldo et les aurait formés. Il aurait joué au Milan des plus belles années, au Bayern, à Barcelone, à Madrid, aurait lancé la grande Ajax, et en aurait profité pour inventer la feinte de corps, le tir brossé et la virgule. Hors normes.

Quelques morceaux : So what ;  Doo Bop ;  Kind of Blue ;  Speak ; Tutu

Louis Armstrong (1901-1971) – Trompettiste, chanteur, compositeur

Une voix grave et paternelle, des talents de trompettiste hors pair, surnommé Satchmo, connu par toutes et tous : il s’agit bien évidemment du génial Louis Armstrong. Grandissant dans les quartiers difficiles de la Nouvelle Orléans, Louis Armstrong chante dans la rue et effectue à 13 ans un séjour dans un foyer où il apprend à jouer du cornet à piston. À sa sortie du foyer il participe à des fanfares, des orchestres… Le jeune Louis Armstrong ne sachant pas lire les partitions, il compense avec son talent d’improvisateur hors pair. C’est en quittant la New Orléans pour Chicago en 1922 que le succès entoure alors le trompettiste. Premiers disques, tournées aux Etats Unis puis en Europe, Louis Armstrong est vite propulsé au statut de musicien mondialement reconnu. Ses collaborations avec Ella Fitzgerald sont particulièrement fameuses, et les deux musiciens, pris d’une affection mutuelle, ont produit trois albums ensemble. Ses morceaux les plus connus ont été réalisés dans les dernières années de sa vie : c’est le cas par exemple de What a Wonderful World en 1967. Louis Armstrong meurt d’une crise cardiaque en 1971. Il fût un réel précurseur du jazz, connu pour sa bonne humeur, et le ton enveloppant de sa voix. Miles Davis dira même à son propos : « Dès qu’on souffle dans un instrument, on sait qu’on ne pourra rien en sortir que Louis n’ait déjà fait. ».

Quelques morceaux : Go Down Moses ; When The Saints go marchin’ in ;  Hello Dolly

John Coltrane (1926-1967) – Saxophoniste ténor, soprano et flûtiste

Celui qui a partagé la section cuivre avec Miles Davis dans les deux grand Quintet (1) du trompettiste. Il était là pour l’enregistrement de Round About Midnight et Kind of Blue. Un artiste à l’avant-garde, parfois même hué par le public, comme ce fut le cas à l’Olympia à la fin des années 50. Il est d’ailleurs considéré, avec Ornette Coleman et Cecil Taylor, comme un pionnier du free jazz, genre dans lequel la grille harmonique, sorte de cahier de route pour les musiciens, donnant une structure à l’accompagnement et à l’improvisation, disparait. Cocaïnomane et alcoolique, son éviction du groupe de Miles Davis en 1957 va lui permettre de découvrir et d’explorer une spiritualité que l’on ne retrouvera qu’avec Pharoah Sanders (grand maître du saxophone encore en activité aujourd’hui), et de se débarrasser de ses addictions. Sa musique se transforme aussi, devient plus engagée, en témoigne Alabama, morceau hommage aux quatre jeunes filles victimes d’un attentat du Ku Klux Klan à Birmingham en 1963. Il découvre, grâce à Yusef Lateef, saxophoniste majeur de l’époque, la culture orientale, et sera l’un des premiers à se rapprocher des génies indiens. Il appellera même son fils Ravi en l’honneur de l’incroyable joueur de sitar qu’était Ravi Shankar. Il mourra d’un cancer à quarante ans, peu aidé par les problèmes de toxicomanie de sa jeunesse. Il reste, avec Charlie Parker, l’un des deux joueurs qui ont le plus transfiguré le saxophone.

Quelques morceaux : Blue Train ;  Giant Steps ;  My Favorite Things ; Olé ;  A Love Supreme

Charlie “Bird” Parker (1920-1955) – Saxophone ténor et alto

En 35 ans de vie, et seulement la moitié consacrée à sa carrière, il a, tout comme Coltrane après lui, révolutionné la façon de jouer son instrument. Avec Thelonious Monk et Dizzy Gillespie, il est l’inventeur du bebop, qui représente le plus grand tournant que le jazz ait connu dans toute son évolution. Avec le bebop, on s’éloigne de la tradition des grands orchestres du swing, on ne danse plus, la musique va plus vite, beaucoup plus vite et on commence à laisser une place majeure à l’improvisation. Thelonious Monk disait que cette musique existait pour que les blancs, comme Glen Miller ou Benny Goodman, artistes très populaires à l’époque, ne puissent pas jouer cette musique, qu’elle soit uniquement le reflet de la culture noire américaine. Charlie Parker soutenait quant à lui qu’il avait toujours eu cette musique en lui et qu’il avait simplement réussi à l’exprimer. La genèse importe peu devant la réforme ainsi débutée. Son addiction à l’héroïne l’emportera très tôt et aura aussi une influence sur les artistes des générations futures qui penseront pour un temps que la drogue était la source du génie du Bird.

Quelques morceaux : Yardbird Suite ; Ornithology ;  Anthropology

Sidney Bechet (1897-1959) – Clarinettiste, saxophoniste, compositeur

Considéré comme un soliste et improvisateur majeur du vingtième siècle, ses morceaux sont un régal par la palette de couleurs, de paysages et de sensations qu’ils évoquent. Il joue de la clarinette dès l’adolescence, dans l’orchestre de son frère Léonard. C’est en arrivant à Chicago en 1917 qu’il découvre le saxophone soprano, qui devient dès lors son instrument favori. Dans les années 1920, il prend part à l’ensemble les Blue Five, enchaîne les allers-retours entre l’Europe et les Etats Unis, et en 1924 il joue dans le groupe du grand Duke Ellington. La même année, il enregistre avec Louis Armstrong, dont il fait la connaissance. En 1925, il participe à la tournée européenne de Joséphine Baker. Au tempérament de feu, il se bagarre à plusieurs reprises et atterrit même en prison ! À partir des années 30, il préfère se consacrer à une carrière de soliste, et emménage en France au bord de la Côte d’Azur en 1950. C’est à cette époque qu’il compose ses grands succès comme Petite Fleur, ou encore Les rues d’Antibes.  Mélangeant plusieurs styles, Sidney invente sa propre signature, un style inimitable alliant mélancolie et allégresse, dans un seul et même standard. En 1959, Sidney Bechet s’éteint des suites d’un cancer du poumon, le jour de son anniversaire.

Quelques morceaux : Si tu vois ma mère ;  Summertime

Frank Sinatra (1915-1998) – Crooner et bandit

Une voix mielleuse, des textes charmants aux tonalités jazz, des morceaux invitant à se blottir au chaud sous la couette lors des jours de pluie, voici une bonne définition d’ensemble de la musique de Frank Sinatra. Sa notoriété éclate en 1940 lorsqu’il débute dans un orchestre dans lequel il enregistre certains de ses succès. Deux ans plus tard, Sinatra délaisse l’orchestre et part se produire à New York où c’est un triomphe : l’année suivante, Frank Sinatra est engagé par la maison de disque Columbia Records. Parallèlement, il s’engage dans une carrière au cinéma en  tournant dans de nombreux films notamment avec Marlon Brando et Gene Kelly. Par ailleurs, on peut noter que pour les deux films From Here To Eternity et The Man With The Golden Arm, il reçoit des Oscars en 1953 et 1956. Frank Sinatra connaît la gloire et la renommée, et en 1953, il signe avec Capitol Records. Dès lors, il enchaîne standards sur standards, et films sur films. Mais la machine s’enraille au début des années soixantes, avec l’arrivée du rock’n’roll qui devance Sinatra et ses morceaux jazz. Néanmoins, c’est durant cette même décennie que le chanteur enregistre Strangers in the Night et My Way, deux de ses plus grands succès. Par ailleurs, My Way est repris sur l’air de Comme d’habitude de Claude François. Il décide de prendre une retraite après quelques albums et films, n’ayant connu qu’un maigre succès en 1971. Cette retraite est de courte durée et deux ans plus tard, le crooner fait son retour avec le fracassant New York, New York pour le film éponyme de Scorsese. Désormais, il se produit dans les plus grandes salles dans le monde et demeure à Las Vegas où il se produit chaque soir. C’est ainsi que Sinatra occupe ses journées jusqu’à la fin de sa vie en 1998. Mais Frank Sinatra n’est pas uniquement connu pour sa musique ou sa carrière au cinéma. En effet, le crooner est célèbre pour sa soif de pouvoir et ses liens très étroits avec la mafia. Engagé en politique, il fréquente J.F. Kennedy et est un soutien du Parti démocrate, avant de soutenir le camp républicain et son ami Ronald Reagan. En ce qui concerne la mafia, dans les années 1990, une enquête a montré qu’il avait eu des liens avec des  dirigeants de la mafia italo-américaine, et qu’il aurait aussi transporté de « l’argent sale » des États-Unis vers La Havane.  En dépit de ces  accusations, Sinatra n’a jamais été condamné. Par ailleurs, cet aspect mafieux de sa personne aurait  inspiré Coppola pour le personnage de Johnny Fontane dans Le Parrain.

Quelques morceaux : Come Fly With Me ;  Strangers in the Night

Nina Simone (1933-2003) – Pianiste, chanteuse

Qui ne s’est pas senti investi d’une mission angélique en entendant Sinnerman ? Qui n’a pas frissonné en se faisant ensorceler par I Put a Spell on You? Qui n’a pas ressenti cette haine viscérale en écoutant Mississippi Goddam ? Étrange fruit, Nina Simone. Après s’être vu refuser une bourse d’études pour devenir concertiste à cause de sa couleur de peau, elle commencera par se produire dans de petits bars, deviendra professeure et vivra dans l’instabilité financière pendant de nombreuses années. En reprenant un classique de l’un des plus grands compositeurs américains, George Gershwin, I Loves You Porgy, elle rencontre son premier succès et montre pour la première fois son engagement en refusant de prononcer le “s” de Loves, ajouté par Ira Gershwin, frère et parolier de George, pour mimer l’incapacité des personnages noirs de Porgy and Bess à s’exprimer correctement. Elle continuera dans cette voie avec Mississippi Goddam, hommage aux victimes de l’attentat de Birmingham comme l’Alabama de Coltrane, To Be Young, Gifted and Black ou encore Old Jim Crow. Grâce à sa formation classique, elle mélange les genres avec facilité et élégance, passant de la folk au blues, du classique au gospel. Ses performances remarquées au festival de Montreux resteront probablement dans la mémoire collective comme des moments d’une intensité rare.

Morceaux

Song for my Father – Horace Silver (1965)

Horace Silver est un pianiste qui a joué avec Miles Davis, Sonny Rollins et qui était fondateur des Jazz Messengers avec le batteur Art Blakey. Il fondera plusieurs quintets majeurs de l’histoire du jazz. Après un voyage au Brésil, il compose l’album Song for my Father, dont le premier titre – sur lequel on retrouve Joe Henderson, très grand saxophoniste – deviendra un standard du hard bop.

Mr P.C. – John Coltrane (1959)

Paul Chambers était un contrebassiste, membre des deux grands quintets de Miles Davis et qui jouera également dans les formations de John Coltrane. Il était présent pour Giant Steps et pour Round About Midnight et a joué avec tous les grands musiciens de son époque. En 1959, John Coltrane compose une chanson hommage au contrebassiste présente sur Giant Steps, source intarissable de standards de jazz.

A night in Tunisia – Dizzy Gillespie (1942)

Charlie Parker, Miles Davis, Bobby McFerrin, Stan Getz, Ibrahim Maalouf, Ella Fitzgerald ou encore Ray Briant, ils l’ont tous reprise. L’une des nombreuses compositions du trompettiste immense aux gigantesques abajoues, Dizzy Gillespie, et qui portait la marque des premiers mélanges de genres de Diz.

I’ve got you under my skin – Cole Porter, (1936)

Chanson écrite initialement par Cole Porter pour une comédie musicale des années 30 nommée Born to Dance, elle connaît alors un succès notable. C’est en 1956, lorsque Frank Sinatra la reprend, que la chanson sort vraiment de l’ombre et devient l’un des morceaux signatures du crooner bandit. Ella Fitzgerald, Peggy Lee, Bill Evans et Gloria Gaynor, ce standard a été repris par de grands noms. Sa mélodie aérienne et ses paroles réconfortantes réchauffent et donnent envie de tomber amoureux pour pouvoir murmurer ces paroles dans le creux de l’oreille d’un être cher.

Petite Fleur – Sydney Bechet (1952)

D’abord composée en version instrumentale pour saxophone soprano, les paroles de ce fox-trot enivrant ont été écrites en 1959.  C’est l’un des plus célèbres standards de jazz. Langoureux et mélancolique, ce morceau a des airs de slow.  L’une de ses reprises les plus connues est celle de Henri Salvador.

Lullaby of Birdland, Georges Shearing (1952)

Titre dont le nom est dédié à Charlie Parker ainsi qu’à un club de jazz reconnu de New York, ce dernier est un incontournable du jazz. Le morceau, initialement écrit pour une émission radiophonique, est rendu célèbre par Sarah Vaughan en 1954. Paroles mielleuses, air rempli d’allégresse, ce standard est  un délice à  l’écoute et a été réinterprété par nombre d’artistes. Ella Fitzgerald, Michel Legrand, et même Amy Winehouse, ont chanté ou joué cet air.

Playlist

(1) Ici, ensemble de cinq instrumentistes

image de couverture : © Markus amon