Pour son dixième anniversaire, le Marvel Cinematic Universe nous livre une année 2018 sous l’égide de trois films : Black Panther, Avengers : Infinity War et Ant-Man and the Wasp. Si nous ne pouvons que spéculer sur le sort des deux derniers, une chose est néanmoins certaine : l’année commence sous une symphonie de grincement de dents.

Bienvenue au Wakanda

C’est sous la direction de Ryan Coogler que Marvel Studios a décidé de placer le long-métrage consacré à Black Panther. Ce n’est qu’en 2016 que le super-héros fit son apparition dans l’univers cinématographique Marvel et fut dès lors l’un des personnages favoris de Captain America : Civil War. Il va donc sans dire que son film éponyme se fit très vite attendre. Nous voici deux ans plus tard, et nous pouvons enfin découvrir ce personnage et mieux connaître celui qui se cache sous le masque, le roi T’Challa.

Devenu roi de la fictive contrée du Wakanda, T’Challa doit se remettre de la mort prématurée de son père. Le précédent souverain, tué lors d’un attentat, laisse en effet un trône vacant surplombant un pays voué à cacher son immense fortune ainsi que son avancée technologique incommensurable. Si T’Challa doit endosser la responsabilité d’être la Black Panther protectrice du royaume, il se doit aussi de faire face à une situation géopolitique compromettant le sort même du Wakanda, ainsi que l’avenir du reste du monde.

Michael B. Jordan – ©Marvel Studios 2018

Le film nous plonge alors dans un contexte riche et savamment traité. Il sait doser les références et arrive ainsi à s’insérer dans le Marvel Cinematic Universe sans forcer, et ce de manière assez juste. Cela ne nous choque donc nullement de ne découvrir ce personnage que près de dix ans après le lancement dudit univers. Le long-métrage multiplie de plus l’apparition de personnages iconiques, bien que réinterprétés à des fins scénaristiques. Notons alors la présence d’Erik Killmonger, antagoniste admirablement interprété par Michael B. Jordan, M’baku (l’Homme-Singe) ou encore plus sobrement – mais avec toujours autant de plaisir – Everett Ross dont il emprunte une fois de plus les traits de Martin Freeman.

Un matériau qui sonne creux

Si l’immersion dans l’univers du film se fait sans difficultés, il en est tout autre concernant son esthétique que l’on qualifiera d’aléatoire. Des plaines du Wakanda à ses montagnes enneigées, de sa capitale à ses lieux reculés, rien n’est laissé au hasard. Black Panther arrive à nous faire part de paysages et de décors extérieurs à couper le souffle et d’un univers intelligemment construit et visuellement intéressant ; pour la plupart du temps. En effet, les décors intérieurs font souvent trébucher un spectateur en manque d’authenticité et peinent à le convaincre. Le mobilier wakandais sonne alors terriblement made in China, ce qui est fort problématique pour un État revendiquant son autarcie millénaire. De surcroît, l’esthétique du film souffre de quelques fautes de parcours supplémentaires telles que les nombreuses incrustations numériques venant déconcentrer l’audience. Ceci a même pour effet d’avorter un sentiment de solennité qui se dégagerait d’une scène, tel qu’en souffre malheureusement l’ultime face à face entre les deux antagonistes. Finalement, l’ensemble de l’acte final, se reposant trop sur les effets spéciaux, peine à satisfaire et laisse un arrière-goût âcre, dur à digérer. Une certaine beauté visuelle propre à Black Panther reste quand même à souligner, atteignant son point d’orgue au cœur de passages oniriques maîtrisés et captivants de splendeur.

© Marvel Studios 2018

Autre défaut du film, les chorégraphies peut être trop simplistes. En effet, une fois plongés au cœur du Wakanda et de ses origines, une chose est certaine : les combats occupent une place majeure dans leur société. Ceci nous est notamment démontré lors de scènes d’affrontement cérémoniels d’une grande majesté. Cependant, une fois ces scènes présentées, le long-métrage enchaîne les séquences d’action sans véritablement se soucier des pas de danses et laisse dans le cœur du public une sensation de faim inassouvie. La frustration en est d’autant plus grande que la précédente réalisation de Ryan Coogler n’était autre que Creed, film de boxe mondialement acclamé. Sans être malgré tout indigestes, les affrontements souffrent quand même d’un manque d’originalité qui aurait été accueillie à bras ouverts.

La musique quant à elle brille par l’éclectisme dont elle peut faire preuve. Composée par Ludwig Göransson, habituel partenaire de Coogler, elle s’accompagne aussi de créations signées Kendrick Lamar, célèbre rappeur américain. Si leur collaboration donne naissance à une ambiance sonore qui disons-le, détonne, ils ne s’arrêtent pas là. En effet, Göransson révèle avoir voyagé au Sénégal ainsi qu’en Afrique du Sud afin d’y enregistrer des joueurs locaux et pouvoir ainsi livrer une partition qui se veut plus authentique. Le film jongle alors entre différents genres, différentes atmosphères, et parvient par moments à nous livrer des compositions en symbiose, augmentant ainsi notre sensation de voyage à l’égal de notre plaisir. Si l’on peut louer cette bande originale pour ses relents novateurs, on ressent encore cet effet fade des compositions Marvel du au procédé dit de temp music. Ce procédé récurrent dans les blockbusters actuels consiste, pour un compositeur, à fonder son travail sur des partitions déjà existantes. Ainsi, nombre de bandes originales transparaissent de par leurs choquantes similarités. Si elle est certes plus discrète qu’elle n’a pu l’être par le passé, cette pratique est néanmoins très récurrente, et Black Panther n’y échappe sûrement pas (notons certains échos de Matrix Reloaded durant la poursuite en voiture).

L’agilité de la Panthère

Le film s’appuie de tout son long sur des propos intelligents et calculés, venant se démarquer de nombre de productions équivalentes à ce jour. Ryan Coogler nous livre en effet un contexte géopolitique captivant, non sans nous ramener à quelques échos navrants de l’actualité. Le Wakanda, riche par ses mines de vibranium (métal fictif propre à l’univers Marvel), a prospéré au travers des âges et a atteint par son exploitation un stade technologique inégalé par les autres nations. Le pays se camoufle alors au travers de barrières et de stratagèmes, préférant adopter une politique ultranationaliste que de partager son savoir. Cet aspect occupe une place centrale dans la narration ainsi que dans les échanges entre les différents personnages. Sans être manichéens, ceux-ci ne tombent jamais dans la caricature grandiloquente et ont le mérite de soulever nombre de questions des plus actuelles, comme le simple acte de se mettre à l’abri derrière un mur pour se protéger de  populations voisines

De plus, les différents interprètes redoublent de crédibilité dans leur jeu d’acteur, nous livrant des figures aussi crédibles que diverses. Mention spéciale pour le bad guy du film, qui, par le jeu sobrement parfait de Michael B. Jordan nous livre un des méchants les plus jouissifs de la panoplie cinématographique Marvel. Il va alors déborder sur un Chadwick Boseman (T’Challa/Black Panther) qui fait son travail convenablement, mais qui peine à retrouver la prestance qu’on lui connaissait sous la direction des frères Russo (réalisateurs de Captain America : Civil War).

©Marvel Studios 2018

Le nombre de personnages féminins est lui une des nombreuses réussites du film. Aussi bien construits qu’amenés, ils apportent de la fraicheur et de la vigueur à un milieu cinématographique transpirant la testostérone. De Lupita Nyong’o (Star Wars VII) à Danai Gurira (The Walking Dead), les quatre protagonistes féminins ne sont nullement de simples pourcentages, rajoutées au casting afin de remplir une quelconque idée de parité. À tel point qu’elles volent la vedette à leurs collègues masculins, au point de les éclipser complètement.

Revendications bancales

Tant qu’à parler de parité, le film étonne grandement par la teneur de ses messages à caractère racial. S’ils se devaient évidemment d’avoir leur place au sein du film, ceux-ci nous sont régulièrement rappelés au cours du visionnage et finissent par s’essouffler et perdre en crédibilité.

Ainsi, nombre d’idéaux s’ajoutent les uns aux autres pour ne former au final qu’un patchwork inintelligible et décevant. Cohabitent en effet au sein de Black Panther valeurs anticolonialistes et accents africains frisant – et c’est un euphémisme – l’insulte la plus totale. Comment justifier en effet que le Wakanda adopte l’anglais, alors qu’elle n’a pas connu la colonisation du fait de son autarcie ? Sans compter que ce même pays, au-delà de pratiquer une langue de Shakespeare des plus offensantes, possède son propre idiome utilisé de façon plus qu’aléatoire. Le coup de grâce réside finalement dans un parallèle fait entre les siècles d’esclavage et les ressortissants wakandais laissés pour comptes. Alors, les exactions ainsi vécues par les populations noires au cours de l’Histoire ne seraient dues qu’à l’inaction du Wakanda qui, de par son avancée technologique, aurait dû s’interposer et délivrer les opprimés.

Ces quelques éléments – pour ne citer qu’eux – viennent s’ajouter à une campagne promotionnelle des plus discutables. Si la représentation des communautés afro-américaines à Hollywood – et africaines le cas échéant – est encore de nos jours plus qu’affligeante, ne s’appuyer pratiquement que sur la couleur d’un casting (comme nombre d’interviews viennent à le démontrer), au détriment du film en soi est relativement attristant. De plus, la dernière affiche dévoilée par Marvel figurait le masque de Black Panther, entouré de l’intégralité du continent Africain. Si le film peut nous apporter quelques justifications quant à cette décision, celle-ci n’en reste pas moins surprenante et discutable, tant ce continent présente une richesse culturelle inouïe et que l’intrigue ne quitte finalement pas beaucoup les frontières du Wakanda…

C’est indéniablement un missile longue portée que nous offre ici l’écurie Marvel Studios. L’arme de destruction massive prend cependant très vite des airs de pétard mouillé, une fois ses nombreux défauts encastrés dans le tibia des spectateurs. Si l’étalon est en soi rempli de bonnes idées et d’intentions plus qu’honorables, ses défauts viennent endolorir une expérience qui aurait pu être de l’ordre de l’inoubliable. Loin d’être catastrophique, le film de Ryan Coogler vient affirmer que les films de super-héros n’ont pas encore abordé leur déclin mais nous rappelle toutefois que pour tout millésime souhaité, un temps de maturation adéquat et de bons ingrédients sont indispensables. C’est donc non sans bonheur que nous visiterions à nouveau le Wakanda pour un Black Panther 2, en priant qu’il fasse fi des défauts de son aîné. En attendant, notre retour au sein du territoire de T’Challa se fera dans un petit peu plus de deux mois grâce à Avengers : Infinity War et qu’on se le dise, l’impatience est à son comble.

image de couverture : ©Marvel Studios 2018