Sanskriste, tibétologue, écrivain, scénariste… Sofia Stril Rever est une personnalité au parcours coloré. Son cheminement professionnel et personnel a notamment croisé celui du Dalaï-lama, avec qui elle a écrit plusieurs livres. Au regard des difficultés auxquelles l’humanité fait face aujourd’hui, notamment concernant la question environnementale, ils ont rédigé ensemble un appel à une « révolution de la compassion ». L’ouvrage-fruit de cette collaboration s’intitule Faites la révolution !, et s’adresse en particulier aux jeunes. Une jeunesse que Sofia Stril Rever va rencontrer à Lille, en ce début de semaine. En effet, depuis lundi, trois conférences et une projection de film ont été organisées à l’attention des étudiants lillois. La dernière conférence a lieu ce mercredi à l’université de Lille 3. Au programme de ces interventions et de cette interview : la notion de responsabilité universelle, la méditation comme outil de collaboration, la protection environnementale… Pour résumer, la nécessité de mettre en place une réelle solidarité.

Publié par Dalaï-Lama : faites la révolution sur jeudi 26 octobre 2017

Vous allez donc échanger avec les étudiants lillois au cours de conférences organisées cette semaine dans différents établissements scolaires. Pourquoi choisissez-vous de vous adresser à un public jeune en particulier ?

Sofia Stril Rever : « Je pense que votre génération a à faire face à une situation qui est complètement nouvelle dans l’histoire de l’humanité. Nous avons atteint un seuil critique, notamment concernant la question de l’environnement. J’ai réfléchi à cette question, avec des avocats, des juristes et aussi des personnalités, qui ont fait ce même constat. Nous avons réfléchi à la manière dont nous, les adultes, avons vécu dans ce monde. Au départ, nous n’adoptions pas ce raisonnement global. Ce qui se passait dans une ville, dans une campagne, était considéré comme un élément isolé. Mais, depuis le développement de l’information, nous nous sommes aperçus de la répercussion que ces événements locaux pouvaient avoir au niveau global. Et l’on s’est donc mis à raisonner avec une conscience planétaire. Nous vivons dans un monde interconnecté, dans tous les sens du terme. Les relations d’interdépendance entre les êtres humains, mais aussi non-humains ne peuvent plus être niées. Et c’est la richesse de cette génération, les jeunes qui la composent sont et ont conscience d’être des citoyens du monde.

Même si, en parallèle, on peut également observer des politiques de ségrégation, de discrimination agressantes. Mais celles-ci viennent de l’ancien monde, du siècle précédent. Ce XXIe siècle est celui de l’universel, des modes de pensée totalement nouveaux se développent. Il me semble donc que les jeunes doivent être capables de penser ce monde autrement. Et, en même temps, je pense que les personnes nées au siècle dernier peuvent néanmoins transmettre leur propre expérience, et leurs acquis, afin de permettre aux jeunes d’effectuer ce changement de paradigme nécessaire.

Depuis plusieurs années, je me suis donc entretenue avec le Dalaï-lama sur ce sujet. »

DALAI LAMA – © Craig Lovell via getty images

Justement, l’un de vos ouvrages rédigés en collaboration avec le Dalaï-lama s’intitule « Faites la Révolution ! ». Il se destine à un lectorat jeune et appelle à réaliser une « révolution de la compassion ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Sofia Stril Rever : « La révolution, c’est un changement radical. Jusqu’à maintenant, celles qui ont été réalisées sont des révolutions industrielles, politiques, économiques. Cette révolution de la compassion doit, quant à elle, être une révolution de l’intérieur. Il s’agit donc de changer d’état d’esprit, parce que pour effectuer ce changement de paradigme, cela doit passer par la conscience. Il faut s’émanciper des comportements tournés vers soi-même afin d’adopter des attitudes ouvertes, altruistes. En effet, nos schémas de conscience actuels sont axés sur le repli identitaire, sur l’introspection. Le système scolaire par exemple est très influencé par la compétition. Mais il faut désormais passer de la compétition à la coopération, de l’égoïsme à la solidarité.

Ce qui est intéressant c’est que l’on peut avoir une image pieuse, religieuse de la compassion, alors que les dernières études en neuroscience ont montré que la compassion est concrètement quelque chose de vital. Elle accompagne le développement humain depuis le début de la vie, elle aide l’être humain à se structurer émotionnellement et socialement. Il s’agit donc aujourd’hui d’étendre ce cercle de compassion au delà de notre périmètre personnel, de nos proches. Il faut en imprégner nos relations avec les autres, avec nous-mêmes, mais aussi avec les êtres non-humains, avec l’environnement. Le terme de révolution correspond donc à cette nécessité de changement. »

Au regard du fait qu’il s’adresse à un public jeune, avez-vous adopté une approche particulière lors de la rédaction de cet ouvrage ?

Sofia Stril Rever : « Oui tout à fait. Je me suis inspirée de plusieurs entretiens avec des jeunes, et je me suis rendue à Dharamsala [ville du Nord-Est de l’Inde, où le Dalaï-lama vit en exil depuis 1959] avec quatre youtubers. C’était important de partager cet échange et ce voyage avec eux. Donc, de ce point de vue là, oui ce livre a été écrit différemment puisqu’il a intégré cette expérience.

Dans notre société, les responsabilités que les jeunes demandent à avoir, autant sur le plan professionnel que personnel, ne leur sont pas accordées.

Sofia Stril Rever

Néanmoins, l’ouvrage ne tend pas pour autant à raconter l’expérience, le ressenti de ces jeunes, j’ai tenu à ce qu’ils puissent l’exprimer par eux-mêmes. Faites la révolution ! est centré sur la parole du Dalaï-lama, qui s’adresse très régulièrement aux jeunes. Et lors de ces échanges, la revendication que j’ai le plus ressentie de la part de ces jeunes est celle de la responsabilité. Cela montre bien que, dans notre société, les responsabilités que les jeunes demandent à avoir, autant sur le plan professionnel que personnel, ne leur sont pas accordées. C’est pourtant essentiel de mettre cette notion au cœur de l’éducation. Et c’était beau de voir que le dalaï-lama leur accordait sa confiance. »

Pour reprendre cette notion de « responsabilité universelle », que vous avez notamment présentée lors d’une conférence de l’ONU à Genève en décembre dernier, mais également les propos que vous avez tenus précédemment : vous observez un développement d’une volonté de collaboration et de solidarité entre les hommes, qui viendrait remplacer la compétitivité et l’individualisme. Mais quelle interprétation donnez-vous donc à des phénomènes tels que la crise migratoire ou le terrorisme, qui paraissent pourtant actuels ?

Sofia Stril Rever : « Il faut en rechercher les causes. Actuellement nous nous trouvons plus dans une dynamique de traitement à court terme, au travers d’une vision extrêmement réductionniste. C’est effectivement le cas concernant la question de l’immigration, qui ne va que s’amplifier. L’ONU prévoit 250 millions de réfugiés climatiques d’ici 2050, et je crois qu’aujourd’hui ils sont déjà 25 millions. Toutes ces questions sont donc fondamentales, le souci c’est que l’on ne traite pas la question dans le fond. On essaye d’empêcher le phénomène en mobilisant des fonds visant à bloquer les points de départ de ces migrants. Les dynamiques en place favorisent, au contraire, l’enrichissement de certains en se basant sur l’appauvrissement des autres. Il s’agit d’un appauvrissement économique, mais aussi d’éducation. Il y a là une injustice tellement profonde, basée sur fond de guerre économique. Et, puisque nous sommes habitués à craindre ce qui pourrait, selon nous, remettre en cause notre bien-être matériel, cette manière de penser débouche sur la mise en place de politiques répressives vis à vis de la migration.

La vision juste serait de combattre l’injustice économique, et cela concerne également ceux qui émigrent suite au déclenchement de guerres. On sait bien que ces conflits se développent eux aussi sur fond de motifs économiques. Au lieu d’avoir cette politique de répression, il faudrait trouver, en partenariat avec les pays concernés, des solutions pour permettre le rétablissement des conditions de survie de ces personnes menacées.

Ici encore, le terme de « révolution » prend tout son sens. Ce qui est passionnant dans le monde aujourd’hui c’est que l’on voit en parallèle un véritable printemps germer. Alors, on choisit de quel côté on veut se placer. Moi je choisis celui de la vie, de la lumière, de l’amour, ce sont mes valeurs. Je n’ai pas envie de m’accrocher à cet ancien monde et d’empêcher cette nouvelle génération de vivre sur une planète qui serait devenue inhabitable. Ces comportements, ces injustices, sont en train de menacer la vie sur Terre. Nous en sommes donc à un véritable point de rupture. Ces conférences que j’anime, et ce livre que j’ai écrit sont donc mes contributions, à mon échelle, envers ce monde qui est en train de naître. Je garde l’espoir d’un renouvellement que les générations actuelles vont pouvoir apporter au monde de demain. »

Pratiquiez-vous déjà la méditation lorsque vous étiez étudiante ? Quelle approche aviez-vous du bouddhisme ?

Sofia Stril Rever : « Je ne sais pas vraiment comment résumer tout ça… En fait, je suis arrivée au bouddhisme par les arts martiaux. J’étais passionnée par le tir à l’arc japonais, et pour l’apprendre il fallait méditer. En effet, le tir à l’arc, selon le rituel japonais, est un processus d’intériorisation, c’est le geste qui accompagne une méditation. C’est donc par là que je suis entrée dans la méditation, et le bouddhisme est venu après. Mais il n’est pas nécessaire et obligatoire d’être bouddhiste pour méditer ! »

Dalai Lama – © Eduardo Enomoto/NewsFree/LatinContent/Getty Images

Justement, je comptais vous poser cette question ! Pensez-vous qu’il est possible de pratiquer la méditation lorsque l’on est athé, chrétien, juif, musulman ?

Sofia Stril Rever : « Oui, car pratiquer la méditation ne signifie pas entrer dans un dogme et un système religieux. Il s’agit de rentrer en soi-même, pour trouver une énergie fondamentale, qui est celle de l’esprit. Et l’esprit n’est pas chrétien, ou musulman ou autre, ça n’a rien à voir. La conscience a sa propre énergie. La méditation entend donc retrouver cette énergie, et ce en dehors de tout conditionnement culturel et religieux.

La Religion peut donc y conduire, elle n’empêche pas de pratiquer la méditation, mais elle n’est pas nécessaire pour cela. »

C’est donc intéressant d’observer ce cliché que l’on peut  facilement avoir, notamment en Occident, qui nous pousse à relier la méditation à une pratique religieuse.

Sofia Stril Rever : « On a beaucoup de clichés, en Occident et partout, c’est vrai. Après, attention, il y a plusieurs types de méditation. Certaines personnes vont en effet se tourner vers une méditation très connotée religieusement. Pour ma part, je me reconnais dans une pratique qui se relie au caractère plus essentiel de ce qu’est la méditation. Il y a d’ailleurs des méditations qui sont inter-religieuses et qui se font entre croyants de différentes religions, ce qui illustre le fait que la méditation va au-delà des clivages religieux. »

Je garde l’espoir d’un renouvellement que les générations actuelles vont pouvoir apporter au monde de demain.

Sofia Stril Rever

Selon vous, pourquoi certains médias peuvent se tourner vers une forme d’auto-censure, notamment en refusant de parler de ce projet de conférences à Lille, par exemple ?

Sofia Stril Rever : « Est-ce que les gens qui travaillent pour les médias sont libres ? Les médias sont aussi pris dans un système qui privilégie certaines thématiques, qui se conforme aux attentes supposées de l’audimat. Quelle est donc la liberté dont dispose le journalisme aujourd’hui dans une société où l’information est marchandisée ? C’est très compliqué car entre également en compte toute une déontologie de la presse. Ma constatation c’est donc que nous avons la liberté que nous nous donnons, que nous nous autorisons. Et nous sommes dans un monde de compromis. »

Comment avez-vous donc été amenée à vous tourner vers le bouddhisme, puis à travailler avec le Dalaï-lama ? Est-ce que cela s’est fait par le biais de vos études, puisque vous êtes indianiste ?

Sofia Stril Rever : « C’est venu après la méditation. Il s’agit d’une quête intérieure et personnelle, ce n’était pas à visée professionnelle au départ. C’est une recherche intérieure de vérité, de sens, qui m’a conduite en effet vers l’Inde, où j’ai trouvé des réponses. J’ai avancé, j’ai continué, et je suis effectivement arrivée jusqu’au Dalaï-lama. J’ai ensuite écrit quatre livres avec lui. »

Et quel rôle avez-vous exactement auprès du Dalaï-lama ? Portez-vous un regard et échangez-vous avec lui sur les critiques qui ont pu lui être adressées par le passé notamment sur les soutiens qu’il a pu apporter à certaines puissances ou personnalités politiques contestées ?

Sofia Stril Rever : « Je ne sais pas si on peut dire que j’ai un rôle auprès de lui, à part celui de porter son message, et il m’arrive aussi de traduire pour lui. Pour le reste, bien sûr qu’il est critiqué, et ce parfois d’une manière très superficielle et réductrice par rapport au rôle qui est le sien. Mais pour ma part, je n’ai pas à intervenir là-dessus. Il a, de toute façon, un service de communication et je suis absolument indépendante de cela. Il s’agit d’un rôle qui n’est en aucune façon relié à une dimension politique. »

Vous vous rendez donc régulièrement à Dharamsala, où le Dalaï-lama vit en exil depuis 1959. Pouvez-vous me parler un peu de la vie dans cette ville ? Est-ce que les tensions sino-tibétaines s’y font ressentir ?

Sofia Stril Rever : « Oui, c’est dans cette région que se retrouve la communauté tibétaine en exil, et effectivement, on y ressent la douleur de la séparation. La séparation avec la terre natale, la séparation entre les familles. Certains parents laissent leurs enfants grandir là-bas pour qu’ils puissent y apprendre la langue tibétaine, qui est proscrite dans le système chinois. Et ce également pour qu’ils puissent y apprendre leur religion, qui fait partie de leur culture. Donc il y a toute la souffrance de l’exil, mais c’est en même temps un endroit très beau, joyeux. On y ressent néanmoins aussi de l’inquiétude. Le Dalaï-lama avance en âge, les négociations avec le Chine sont au point mort… Donc la vie n’y est pas facile. »

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