Il y a bien longtemps, lorsque les récréations duraient trente minutes et que mes perspectives musicales se résumaient à une playlist unique de dix chansons gravées sur un CD, j’écoutais un matin Time to Pretend, signé un groupe au nom bizarre, quatre consonnes en majuscules… de toute manière, à quoi bon chercher ce que ça veut dire ? Alors, le monde s’est ouvert : ce morceau colorait mes idées, accentuait mes états d’âme, et il me suffisait d’entendre les vibrations des premières secondes pour sentir ma gorge se nouer. Soudain j’avais déjà vingt, trente, quarante ans, des souvenirs enchanteurs, des regrets de carrière et un passé s’échappant à la vitesse lumière. En découvrant MGMT, j’embrassais, enfant, le sentiment de nostalgie. Une expérience de l’existence humaine assez commune, somme toute. Il n’en reste pas moins vrai que c’est précisément entre son extase et sa noirceur, son cynisme et son sérieux, que se situe le tour de force du groupe new-yorkais, qui maintient un équilibre parfait des émotions pour créer une musique finalement imparfaite, et pourtant si délectable.

Andrew VanWyngarden,  MGMT – © David Wolff – Patrick/Redferns

The youth

Né du duo formé par ses désormais célèbres icônes et compositeurs, Andrew VanWyngarden et Ben Goldwasser, MGMT demeure l’archétype des artistes alternatifs qui s’opposent non seulement au pouvoir du mainstream, mais aussi à la facilité de tomber dans les cases convenues pour les outsiders musicaux. Leur objectif est de fabriquer un contenu intemporel sans trop se préoccuper des tendances effectives – du moins, c’est ce qu’ils affirment. Oracular Spectacular, leur premier album sorti en 2007, est une explosion folle, immature et lumineuse. Accueilli d’un succès fulgurant, il comporte notamment les tubes Electric Feel et Kidset est classé parmi les 20 meilleurs opus de la décennie par le magazine Rolling Stone. Le groupe y présente un savoir-faire remarquable en matière de contrepoints mélodiques et de sonorités synthétiques, subtilement enchevêtrées, tandis qu’à la voix Andrew s’étend sur plusieurs registres et risque des envolées lyriques audacieuses.

En 2010, l’album est suivi d’un second moins accessible, Congratulations, où MGMT propose des titres plus psychédéliques encore, à la progression très lente et aux transitions parfois brutales au sein même des morceaux. L’esprit se rapproche inévitablement des Pink Floyd (le titre Siberian Breaks en particulier), mais la conceptualisation n’est pas d’ampleur à rompre avec Oracular Spectacular : l’éternelle inspiration rock indépendant reparaît de nouveau avec fougue et conviction. Après un troisième disque self-titled bancal en 2013, passé sous silence puis tragiquement oublié, VanWyngarden et Goldwasser ne s’écrasent pas face au destin. En 2015, ils annoncent leur retour pour l’année suivante et, il faut le temps qu’il faut, précédé de quelques teasers bien amenés, Little Dark Age sort le 9 février 2018.

Solid as they come

Les voilà, les parties instrumentales scintillantes, les couplets hallucinogènes et les refrains triomphants qui ont tant fait rayonner le groupe aux heures de son apogée, jusqu’ici perdu dans le labyrinthe maudit mais nécessaire du renouvellement artistique. Le rock en a payé le prix : Little Dark Age affirme sa tendance pop, entraînante et entêtante. À travers le redoublement de la réverbération au clavier et surtout des basses largement plus présentes, l’auditeur décèle un écho constant et assumé aux années 80. Difficile de croire que le plaisant Me and Michael est un titre original tant il serait plausible qu’il ait été composé par George Michael. La connotation du nom n’était pas prévue au départ : Andrew VanWyngarden a choisi de modifier son « Me and my girl » initial, qu’il jugeait excessivement mièvre. En revanche, cette impression d’inauthenticité est exploitée dans le clip paru jeudi dernier. On y observe MGMT au sommet de la réussite suite au plagiat d’un (faux) morceau du groupe philippin Truefaith ; puis, le vol est dénoncé. Drôle, gore par moments, le saugrenu n’y a aucune limite et, comme à chacune de leurs vidéos, on en ressort en se disant que c’était n’importe quoi.

Quant au sublime One Thing Left to Try, les relents eighties de disco et autres rythmes vivaces viennent être complétés par une atmosphère d’anxiété, qui se manifeste par l’orgue électronique, ainsi que des motifs ponctuels dans les graves, semblables aux bruitages de films SF ayant mal vieilli. La confrontation s’installe même au coeur des paroles, puisque le personnage incarné révèle implicitement ses pensées suicidaires, mais fait le choix de ne pas mourir. Avec son pré-refrain mystérieux, ses modulations attrayantes, le développement captive, et érige la création comme l’une des meilleures de Little Dark Age.

Dans une interview récente donnée à Libération, le chanteur explique le titre de l’album : « Il y a eu un « petit âge glaciaire » dans les années 1300 ou peut-être 1500, je ne m’en souviens plus, qui aurait été provoqué par diverses éruptions volcaniques. La planète avait alors été plongée dans un froid obscur. Mais ce Little Dark Age que nous désignons et vivons est petit par sa durée plutôt que par son intensité. Je vois autour de moi les gens devenir maladifs à force de suivre l’actualité compulsivement et en perdre leur énergie. […] De plus en plus de personnes sont en réalité isolées dans leur bulle ». La solitude, la déplorable et redoutable solitude, est attaquée sous le prisme du rapport à la technologie. Dans She Works Out Too Much, ce sont les réseaux sociaux qui bloquent une relation amoureuse entre un homme et une femme très sportive – c’est aussi un jeu de mots sur la volonté de parfaire la relation à tout prix. Le message n’est cependant pas à prendre à la lettre : légère, sautillante, la chanson fait presque office de parodie, accompagnée d’accords évasifs et d’une voix de femme peu engagée. Le titre TSLAMP (Time Spent Looking At My Phone) paraît par contraste plus sincère. Sur une mélodie répétitive à la manière de jolies comptines, Andrew, dont on ose présumer qu’il parle cette fois de lui-même, se lamente du temps perdu derrière son écran. Si les accompagnements paraissent minimalistes, le duo ne manque pas d’y insérer quelques éléments virtuoses, par pure fantaisie ou par fantastique intuition. Tout comme le final de She Works Out Too Much cache discrètement un saxophone en free jazz, le pont instrumental de TSLAMP présente un impressionnant solo de guitare dans un style andalou.

On the stage, my little dark age : concert à Paris

Évaluer la véritable maîtrise technique de MGMT n’est pourtant pas chose évidente. Face à leur dose d’ironie bien corsée, et des filtres post-production à n’en plus finir (ce qui par ailleurs leur sied à merveille), je tente d’imaginer à quoi m’attendre en me dirigeant vers la Cigale lundi 5 février, le pas rapide sur une neige encore neuve. Après une première partie moyenne qui ne fait qu’accroître l’impatience générale, cinq musiciens accourent sur scène. Deux d’entre eux sont accueillis d’un plus fort enthousiasme. Ben Goldwasser a boutonné sa chemise sombre au ras du cou, tandis que VanWyngarden porte un costume fluide, une grosse fleur blanche épinglée sur son veston. Les premières notes du sinistre et grandiose single Little Dark Age résonnent, et l’alchimie est immédiate. Ben bondit frénétiquement avant de rester stoïque, tantôt hypnotisé par son clavier, tantôt ébahi devant la performance de ses collaborateurs. De son côté, Andrew garde un regard distant très mélancolique qui s’éclaire entre les morceaux grâce à de courtes phases de rire.

Andrew VanWyngarden et Ben Goldwasser, MGMT – © David Wolff – Patrick/Redferns

Il y a des artistes dont on souhaiterait oublier le concert : seul le studio leur permet d’agencer des harmonies particulières, ou peut-être ne sont-ils pas si heureux d’être là. MGMT n’en fait pas partie. L’énergie entière du groupe est consacrée à ce précieux instant scénique, qu’ils teintent tout de même d’une rêverie implacable dont seuls eux détiennent le secret. Ils sont poétiques ; et ils sont bons musiciens. Ils lâchent les instruments électriques pour interpréter une étonnante ballade acoustique, puis les reprennent, tentent la reprise d’un morceau de rock underground, s’assoient, se relèvent, bouleversent le public en pédalant sur un vélo d’appartement, et prévoient deux chansons supplémentaires pour le rappel. Andrew révèle une voix pure et contrôlée, qui sait lâcher prise aux moments d’ultime intensité.

Je crois que c’est le meilleur endroit où l’on ait joué à Paris jusqu’à présent

lance Andrew avec aplomb

It’s working

Bien sûr, l’album contient des failles dérisoires. Days That Got Away se présente comme l’interlude abstrait aux influences vapor wave qui assure doucement la transition jusqu’à One Thing Left to Try, mais il n’en transparaît qu’une sorte de musique d’attente téléphonique qui dure indéfiniment alors même que l’appel est facturé 0,70 euros la minute. D’autre part, le titre When You’re Small, jolie allégorie des hauts et bas de la vie matérialisés par la taille d’une personne, se déploie avec une solennité quelque peu pesante. Sans que cela ne soit sûrement voulu, la ressemblance avec Something des Beatles est à noter. En l’occurrence, la composition de George Harrison n’est ici pas égalée : si l’on ne peut s’empêcher de comparer les deux, When You’re Small fait pâle figure.

En dépit de ces lacunes limitées en nombre et conséquences, les engrenages s’enclenchent. Little Dark Age fonctionne. D’une ode effrayante (ou rassurante ?) à un inconnu prénommé « James » aux paroles crues conseillées par Ariel Pink pour When You Die (« Go fuck yourself / You heard me right »), l’oeuvre semble faire un tour complet des possibilités visées par MGMT. Le souffle pop et électronique pleinement exploité se mêle aux vers allusifs et déconcertants. Avec le dernier track, Hand It Over, le groupe conclut dans un calme ambiant nébuleux, accompagné de choeurs dont la présence plane sur un refrain au romantisme latent. L’opus peut sembler décousu et un peu lisse à la première écoute. Après tout, le retour aux années 80, n’est-ce pas un schéma relativement commun de nos jours ? Le piège serait de s’arrêter là. Car la nostalgie qui caractérise l’émotion du duo n’est pas si évidente sur cet album. Indirecte, sinueuse, elle met un moment à toucher sa cible, mais frappe fort. La postérité dira s’il s’agit pour MGMT d’une simple phase, de son acmé, ou bien du passage vers un art tel qu’on le songerait chimérique à l’heure actuelle. Aujourd’hui, il est temps d’écouter Little Dark Age sans théoriser sur l’avenir de celui-ci, mais en savourant chaque seconde qu’il propose et en célébrant des instants passés, qu’ils soient réels ou fictifs. Peut-être que vous aussi, vous danserez dessus en vous remémorant votre médaille olympique, ou un lointain voyage sur Neptune.

Tracklist : MGMT – Little Dark Age

(album disponible sur Spotify / Deezer / YouTube)