« Quel monde voulons-nous pour demain ? » Tel est le titre des États généraux de la bioéthique, une consultation nationale ouverte le 18 janvier dernier qui précède, en accord avec une loi votée en 2011, une nouvelle loi de bioéthique. Celle-ci sera débattue au Parlement après l’été. Si la question est large et cette proposition en apparence démocratique, le résultat s’annonce déjà décevant. Ces États Généraux auxquels nous, citoyens, sommes invités à prendre part avec le Comité Consultatif National d’Ethique (CCNE) prend la forme de débat et de questionnaires en ligne qui aboutiront à un document de travail. Celui-ci sera rédigé par le CCNE dont les membres sont des philosophes, médecins et chercheurs. Mais ce comité, comme le public dont il sera à l’écoute, aura peu de marge de manoeuvre. En effet, le gouvernement a déjà choisi sa voie, celle d’un pragmatisme qui ne s’assume pas en libéralisme et qui justifie l’ouverture de la PMA aux couples de femmes par des arguments contradictoires avec son refus d’autoriser la GPA aux couples homosexuels. In fine, Emmanuel Macron empêche une réflexion bioéthique profonde en cristallisant les débats sur la PMA.

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© Ulysse Guttmann pour L’Alter Ego/APJ

Un rendez-vous septennal

Le 7 juillet 2011 a été votée une nouvelle loi de bioéthique qui dépasse le domaine purement médical puisqu’elle donne à cette juridiction un cadre. Celui-ci doit permettre le réexamen de la dernière loi tous les sept ans, de manière à suivre au mieux les évolutions médicales voire sociétales sur des sujets extrêmement sensibles puisqu’ils touchent à l’existence humaine même. C’est donc sans surprise que se sont ouverts ces États généraux de la bioéthique, qui doivent précéder chaque nouvelle loi bioéthique. De premières mesures ont été votées dans le domaine de l’éthique des nouvelles techniques médicales et des avancées biologiques en 1994. Depuis, le Parlement a formulé des interdictions, celle du clonage par exemple, comme des autorisations, de la congélation des ovocytes dans certains cas très spécifiques à la sédation profonde jusqu’au décès, un arrêt d’un traitement conjugué à un endormissement médical, pour des malades en phase terminale qui souffrent beaucoup et en expriment le désir. Mais il a aussi créé des principes comme l’inviolabilité du corps humain et le crime contre l’espèce humaine.

Un enjeu philosophique

La question majeure de ces États généraux est celle de l’ouverture de la procréation médicalement assistée aux couples de femmes et aux femmes célibataires. C’est Marlène Schiappa qui a annoncé que cet engagement de campagne du candidat Macron serait tenu, et que la révision de la loi de bioéthique en 2018 inclurait cette nouvelle disposition. Dédramatisant l’enjeu, elle présente cette mesure comme relevant de la « justice sociale », évoquant la discrimination que représenterait l’interdiction de recourir en France à la PMA pour ces femmes, parmi lesquelles les plus riches vont en Belgique où c’est autorisé. Pourtant, il serait sain dans une société post-chrétienne de profiter de ces débats pour s’interroger sur la vision que les Français partagent de la vie et de l’humain. Si l’on réduit fréquemment les lois libérales comme le mariage homosexuel ou la PMA à une extension nécessaire et anodine des libertés des individus, la loi d’un pays comme le nôtre est également censée incarner l’intérêt général.

Marlene Schiappa – © julien mattia / Barcroft Media via Getty Images

Or celui-ci n’est pas une somme d’intérêts particuliers, la loi n’obéit pas aux demandes de tel ou tel groupe social ou politique mais les parlementaires la construisent de manière à ce qu’elle soit profitable à l’ensemble de la société. Rien ne nous exempt donc de débattre de ces notions, qui ont une incidence culturelle et philosophique au-delà d’être de potentielles nouvelles libertés individuelles. D’autant plus que l’ouverture de la PMA aux couples de femmes expliquée par un besoin de réduction des inégalités est un mensonge car elle entrouvre la porte des libertés à la GPA, certains couples d’hommes revendiquant eux aussi un « droit à l’enfant », alors que Macron s’est prononcé contre cette mesure. Lorsque le libéralisme des lois bioéthiques se justifie au sommet de l’État par le combat contre des inégalités un peu théoriques et le relativisme du « ça n’enlève rien aux autres », on ne peut qu’être gêné. Progressiste hamoniste ou conservateur filloniste, chacun défend une certaine idée de la vie humaine et peut espérer qu’un gouvernement statuant sur ces sujets ait le courage de se positionner idéologiquement, sur un terrain où il n’existe aucun pragmatisme.

Le risque eugéniste

Mais ce débat imposé par l’exécutif sur la PMA voire la GPA est l’arbre qui cache la forêt. En cristallisant les débats médiatiques sur ces deux questions, certes importantes, on fait l’impasse sur des enjeux bien supérieurs comme le danger eugéniste qui refait surface lorsque l’on évoque la manipulation embryonnaire. En effet, une des méthodes de PMA, le diagnostic préimplantatoire, permet de sélectionner les embryons issus de la fécondation in vitro afin d’éliminer ceux qui sont porteurs de maladies génétiques graves. Quelles limites à cette sélection donnerait une loi ouvrant la PMA à toutes les femmes ? Voulons-nous vraiment d’un monde où la différence génétique, même lorsqu’elle implique un handicap grave pour l’enfant, est une erreur ? Ces questions particulièrement sensibles se posent d’autant plus à l’heure où le monde médical s’interroge sur le dépistage prénatal des maladies génétiques, et le choix de 96 % des femmes porteuses d’un embryon d’enfant diagnostiqué trisomie 21 d’avorter. Ce choix dépend du libre arbitre des femmes donc ne traduit pas l’existence d’une politique eugéniste, mais pose la question du rapport de nos sociétés modernes à l’altérité, notamment dans un moment politique où l’efficience et le travail sont des valeurs plus revendiquées que l’accueil et le dévouement.

Le danger robotique

Un autre thème mérite un grand débat national, c’est celui de la robotique dans le milieu médical. À l’heure où l’ensemble des acteurs de la médecine publique dénoncent des conditions difficiles de travail et où dans certains EPHAD (Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes) des personnes âgées sont quasiment abandonnées, l’investissement massif dans la robotique a de quoi interloquer. Mardi 30 janvier, le personnel des maisons de retraite est en grève. Va-t-on leur proposer un plan de licenciement, afin de les remplacer par des robots qui apporteront aux patients-objets leurs repas et leurs médicaments ? Bien entendu nous exagérons ici, mais ce sujet mérite d’être débattu. Tout comme celui des recherches robotiques visant à l’amélioration des capacités humaines. Certes, la technologie permet – et qui critiquerait cela ? – à certains patients ayant perdu leurs jambes de remarcher. Mais à l’heure où aux Etats Unis sont créés des robots tueurs qui sont supposés remplacer un jour les militaires sur le front, la loi devrait encadrer sévèrement la recherche en robotique, et les chercheurs être sensibilisés aux limites humaines et aux impératifs d’une société civilisée, comme le respect de la mort et de la vie. Nous sommes nés avec un certain nombre de limites physiques et biologiques, notre nature est-elle pour autant de les dépasser ? Dans un contexte de crise écologique, les travaux sur le corps humain reflètent parfois la manière dont l’humanité traite son environnement, entrainée dans une logique rationnelle du « toujours plus ».

Les « États généraux » proposés par l’exécutif ne sont pas sincèrement démocratiques : ils reposent sur une volonté de cristalliser le débat médiatique entre quelques militants « pro » et « anti » PMA et GPA, laissant de côté les enjeux fondamentaux de la médecine contemporaine, risquant même d’ouvrir la porte à des pratiques inhumaines.

Pour aller plus loin :

PMA, GPA, un débat France Culture

Trisomie 21 et eugénisme, un document synthétique de l’Institut Français de l’Education

Les robots chirurgicaux plus coûteux que des chirurgiens,un constat en Suisse où les salles d’opérations sont hyper-robotisées

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