« A droite, on n’a pas d’idéologie mais que des valeurs ! ». Voilà un fantasme bien partagé par ceux qui se disent « de droite », et surtout « pas de gauche ». Parmi ces valeurs figureraient en bonne place l’ordre, le mérite, la liberté… Mais ce refus de reconnaitre l’idéologie dont on est partie prenante n’efface pas les mutations politiques et sociales du demi-siècle passé. Il est certain qu’à l’heure du gaullisme, la droite a pu incarner le parti de l’anti-idéologisme face au socialisme, au communisme et aux résurgences du nazisme. Mais aujourd’hui, le fillonisme comme le sarkozysme témoignent du triomphe d’une droite idéologique, celle du libéralisme. Être de droite n’est plus une attitude conservatrice, c’est un engagement et une foi dans le libre-échange, le capitalisme et l’Union Européenne. L’avènement d’une société orientée vers un libéralisme progressiste a eu raison des valeurs de droite. Les Républicains auront beau clamer leur opposition au mariage homosexuel, à la GPA et à la PMA, ces lois découlent de la philosophie libérale, dont ils se réclament par ailleurs. La revendication du conservatisme perd sa crédibilité chez un libéral convaincu. Il en va de même pour le patriotisme, nul ne peut se prétendre sincèrement patriote ou poser tous les dix-huit du mois devant la tombe du Général sans se demander ce que penserait le chef de la France libre de l’Union Européenne, à l’heure où les gouvernements parient sur une plus grande intégration, contre l’avis des peuples sceptiques et de plus en plus souverainistes.

© Bash pour L’Alter Ego/APJ

Une idéologie inavouable

La proclamation fantasmée d’une opposition entre les valeurs – de droite – et l’idéologie – de gauche – sert désormais à discréditer toute critique de l’idéologie de marché. Car une critique sociale est forcément socialiste, donc communiste, donc une utopie. Chose peu sérieuse à l’heure où le pragmatisme, synonyme insidieux de libéralisme, est l’idée la mieux partagée par ceux dont la solution aux maux contemporains réside dans une énième salve de réformes. La foi en la croissance est l’autre nom de cette idéologie. L’idéal sociétal partagé par l’échiquier politique est le rétablissement de la croissance, phénomène qui doit permettre l’inversion de la courbe du chômage, éléments de langage tellement rabâchés qu’ils en deviennent dramatiquement humoristiques. Le hollandisme puis le macronisme sont la preuve que l’idéologie clairement dominante en matière d’économie est le capitalisme libéral et que la gauche n’a pas de discours idéologique nouveau ou renouvelé à opposer à la droite. Beaucoup disent, d’une manière banalement transgressive, que Macron est de droite. Ce qui est certain c’est qu’il est l’incarnation d’une mue du social-libéralisme en libéral-libéralisme déjà bien visible au cours du quinquennat précédent. En effet, François Hollande avait déjà misé sur un « retour de la croissance », discours messianique associant, en dépit de toute considération sociale, chiffre d’affaires des entreprises et bien-être de la population. Ni Keynes ni Marx ne parlent plus aux derniers hommes forts de la gauche : à l’heure du triomphe néolibéral, l’on accepte sans broncher que Macron nomme Révolution son livre-programme.

François hollande et emmanuel macron – © Antoine Gyori/Corbis via Getty Images

Les idiots utiles du libéralisme

Ce qui est historiquement passionnant avec le système libéral c’est qu’il ne rencontre pas d’opposition politique frontale. Jean Luc Mélenchon et les siens ont beau manifester contre les réformes économiques libérales successives, ils adhèrent malgré tout aux fondements de cette idéologie. Ils remettent peu en cause le concept de croissance, adhèrent au productivisme et bénissent le libéralisme culturel, dont Jean-Claude Michéa a parfaitement montré qu’il participait avec son penchant économique d’une « double pensée » et qu’ils étaient ainsi indissociables. Le nouveau mouvement de Benoit Hamon a certes incorporé dans son corpus idéologique la remise en cause du dogme de la croissance. Mais en se faisant porte-parole de courants libertaires et individualistes, l’ancien ministre de François Hollande est inaudible dans son discours d’inclusion et de reconstruction d’un « commun ».

Jean Luc Mélenchon France InsoumiseJean-luc mélenchon – © Bash pour l’alter ego/APJ

Clarification idéologique ?

Sociaux-libéraux, libéraux-conservateurs, Mélenchon, Hamon, Fillon, Wauquiez, tous ceux-là participent à un brouillage idéologique. Wauquiez par exemple arrive encore à vivre politiquement en portant le paradoxe de défendre des idées conservatrices tout en soutenant le système qui les sape. Pour sortir de ce paradoxe, deux solutions s’offrent au nouveau président des Républicains : nier son conservatisme comme Juppé le fit durant la primaire et devenir pleinement libéral ou rejeter le libéralisme et rejoindre la ligne social-souverainiste et trans-partisane qui va de Philippot à Chevènement en passant par Dupont-Aignan. Evidemment à court terme Wauquiez n’a pas besoin de changer de logiciel : à l’heure de l’abstention massive, les élections se gagnent selon le nombre de perches lancées à tel groupe sociologique ou culturel. Mais ce petit jeu finira par lasser les Français, qui se tourneront alors sûrement vers ceux dont le programme est cohérent.

De l’analyse de cette idée agréable à l’électeur de droite traditionnelle qu’il n’a que des valeurs à opposer aux bobos et autres cocos, l’on tire cette impression désagréable que rien ne pourra se passer de bon pour la France tant que les idéologies ne seront pas assumées et les partis réorganisés. Il faudrait pour cela que sur le modèle du FN, le PS et LR se disloquent selon les critères du libéralisme ou du souverainisme, du progressisme ou du conservatisme et des divergences à propos de l’Union Européenne. Cette clarification idéologique permettrait aux électeurs d’y voir plus clair, et peut-être de retourner aux urnes.

image de couverture : © bash pour l’alter ego/apj