Sorti en salle en 1939, le mélodrame américain est devenu au fil du temps un classique absolu du cinéma mondial. Encensé par la critique dès sa sortie, le film remporte 8 oscars, il acquiert le statut de chef d’œuvre cinématographique immortel : en 1998, l’American Film Institute le classe même quatrième meilleur film de tous les temps. On connaît ainsi surtout le film pour sa belle histoire d’amour tragique sur fond de de guerre de Sécession dans une Amérique déchirée. Mais au delà des belles images, de Clark Gable, et du coucher de soleil concluant la dernière scène, le film reste très polémique, et à plus d’un titre : se déroulant dans le vieux Sud esclavagiste, le film reste plus qu’ambigu quant à sa façon de filmer le rapport entre maître et esclaves. Car voilà la source du problème : comment juger des décennies après sa création une œuvre d’art de facto sanctifiée, sans que notre propre jugement contemporain soit rejeté massivement ? C’est de ce problème inhérent à l’art que découle cet article : sans pour autant plaquer des grilles de lectures contemporaines, nous nous proposons de critiquer objectivement le film, c’est à dire de dépasser son caractère de classique « intemporel », pour juger de sa véritable qualité , en adoptant un regard propre à un spectateur découvrant le film, en 1939. Je m’appuierai pour cela sur mon propre visionnage, ainsi que sur la très bonne critique du youtubeur Durendal, qui a consacré deux longues vidéos de quarante-cinq minutes chacune en décembre 2015 sur ce film.

Une réalisation chaotique

Un brûlot raciste, issu de la tradition des Mistresly

Le « classique », et sa façon de traiter la question de l’esclavage est en premier lieu extrêmement critiquable. Il met en place une hiérarchie entre maître et esclave, où les noirs sont relégués au rang d’animaux paresseux. Le personnage de Mamma, interprété par Hattie McDaniel (1885-1952), concentre tous ces clichés. En tant qu’esclave / maîtresse de maison subordonnant l’activité des autres esclaves, elle est dépeinte en mégère bruyante, hurlant plutôt que parlant avec un accent créole accentué jusqu’au ridicule. Elle est en ce sens l’incarnation des spectacles de Minstresly (« Ménestrel » en français), très courant aux États-Unis dans la première moitié du XIXe siècle, dans lesquels des blancs se grimaient en noirs et incarnaient des personnages noirs esclaves feignants, idiots, en jouant donc sur les clichés raciaux. Ainsi, une courte scène au début du film montre des esclaves dans un champ, au coucher du soleil, souhaitant continuer le travail pour faire plaisir au maître blanc, prenant plaisir au travail forcé donc. Autant en Emporte le Vent s’applique à faire entretenir la tradition des Minstresly, donc. Durendal s’amuse ainsi à recenser les scènes odieuses jouant sur les clichés esclavagistes, avec un « compteur Minstresly », et autant dire que le compteur monte très vite.

Tourné en 1939 dans un contexte de ségrégation raciale, le film, en dépeignant ainsi les esclaves, se place du côté de toute une tradition américaine raciste, nostalgique de l’esclavage. Le film tend en ce sens à montrer les « ravages » provoqués par l’abolition de l’esclavage, et ce à travers une scène vers la fin du film, ou l’on peut voir un homme du Nord accompagné d’un noir asservi, bijoux aux doigts, refusant de venir en aide à des soldats blessés après la bataille de Gettysburg. Libéré, le noir devient donc comme l’homme industriel du Nord, c’est à dire un être véreux, égoïste, avare. En nous montrant cela, le film tend implicitement à nous prouver que l’esclavage tient du phénomène naturel, et qu’il est en ce sens bon de le conserver pour préserver les bons sentiments humains.

Vivien Leigh et Hattie McDaniel – © Silver Screen Collection/Getty Images

Le personnage de Mamma est paradoxalement le seul être capable de voir la vraie nature de ses maîtres, et est en cela le personnage les plus humain du film, bien que ce dernier veut nous prouver le contraire. L’actrice, Hattie McDaniel, sera ainsi la première femme noire à recevoir un oscar en 1940 pour ce rôle, et ne cachera pas son dégoût pour le film dès sa sortie en salle. Interrogée plus tard sur pourquoi elle a accepté de jouer ce rôle, elle déclarera :

J’ai préféré être payée 700 dollars la semaine à jouer une femme de ménage, plutôt qu’être payée 7 dollars la semaine pour être une femme de ménage.

Hattie McDaniel

Le traitement de la question raciale par le film se superpose à la question de la perte de la civilisation en général, tant la nostalgie du vieux Sud se ressent

« Une civilisation emportée par le vent »

There was a land of cavaliers and cotton fields called the old south. Here in this pretty world, the gallantry took its last bow. Here was the last ever to be seen of knights and their ladies fate of master and of slave.

Voici comment le panneau introductif du film dépeint le vieux Sud américain des années 1860, c’est à dire comme un Eden perdu où la galanterie chevaleresque si précieuse a été pervertie par le Nord. La première scène du film montre ainsi deux jeunes hommes bien habillés flirter autour de la protagoniste, Scarlett O’Hara, jouée par Vivien Leigh (1913-1967), dans un décor de jardin luxuriant, bucolique. Se déroulant avant et pendant la guerre de Sécession, le film se place du côté des perdants, des Sudistes, et déplore à travers le destin de ses personnages la perte d’une civilisation noble et tranquille, basée sur l’esclavage et sur l’exploitation du coton.

Cette civilisation est érigée en martyre durant le film, alors que les Nordistes gagnent la guerre. Ces derniers sont appelés les « Yankees », terme très péjoratif en Amérique, et ce sont des barbares inhumains, faibles d’esprit et guidés par le profit. Ainsi lorsque Scarlett O’Hara rentre dans sa demeure familiale dévastée suite à la défaite sudiste de Gettysburg, elle y trouve un brigand nordiste prêt à la tuer pour avoir ses bijoux. Encore une fois le film joue donc sur les clichés instaurés par les Sudistes eux-mêmes, et prend parti pour ces derniers, jugeant les Nordistes modernes de « Oncoming Juggernaut », d’”envahisseurs sans pitié ». Un parallèle implicite est tracé entre les Barbares ayant mis fin à l’Empire Romain, et les Nordistes, car ces derniers sont, comme le montre un panneau explicatif en milieu de film, des « Great Invaders ». Tout comme les Huns ont perverti l’Empire Romain au Ve siècle, les Nordistes assoiffés de sang et d’or ont tué le doux modèle sudiste, noble et chevaleresque.

Cette peur eschatologique se double d’une vision réactionnaire de la société américaine en général

Scarlett O’Hara incarne parfaitement la « Southern Belle », c’est à dire la jeune femme de noble famille sudiste, vouée à un mariage arrangé (le mariage de passion étant impossible dans le vieux Sud), et qui se cantonne au rôle de jeune fille modèle, faisant la discussion et acceptant les avances des hommes. Dans le film, cette dernière joue justement avec ce statut pour manipuler les autres, notamment lorsqu’elle accepte, machiavéliquement, la demande en mariage du jeune Charles Hamilton, qu’elle méprise, et ce juste dans le but de rendre jaloux l’homme qu’elle aime, Ashley Wilkes, joué par Leslie Howard (1893-1943), qui va se marier avec sa cousine, Mélanie Hamilton, jouée par Olivia de Havilland (née en 1916). Au contraire de ce qu’on a pu croire, Scarlett ne brise pas les codes de sa société pour s’émanciper en tant que femme forte, mais au contraire, s’enferme dans son rôle de Southern Belle pour arriver à des fins impossibles. Elle est plus en ce sens une héroïne tragique aveuglée qui préfère ironiquement rester dans un modèle de société obsolète, pour se protéger et manipuler les autres. Ainsi une scène particulièrement choquante montre une scène de viol conjugal entre Scarlett et son nouveau mari, deuxième protagoniste du film, Rhett Buttler joué par Clark Gable (1901-1960), alors que ce dernier est ivre chez lui. La scène suivante montre au réveil une Scarlett enjouée, contente donc de s’être fait violée. Comment adhérer au film dans ces conditions ?

Un projet perverti par son producteur

Le film devait au départ être seulement une sorte de tragédie shakespearienne, entre deux personnages s’aimant tragiquement, Scarlett et Rhett, en adoptant le point de vue des vaincus, des Sudistes perdant leur civilisation au fur et à mesure que l’amour naît entre les deux personnages. Le premier réalisateur, George Cukor, choisit une mise en scène académique, avec des lumières sobres, pour produire un film fort et noble. Mais dès le départ, on note un gros soucis de casting : en effet, pourquoi avoir choisi Leslie Howard, 46 ans au moment du tournage, pour jouer un jeune homme de 21 ans ? De même, le producteur, David O. Selznick, incarnation du producteur se prenant pour un artiste et voulant tout contrôler, harcèle Cukor jour et nuit, et va même rajouter des dialogues explicitant (trop) une situation. En milieu de tournage, le réalisateur claque la porte et est remplacé au pied levé par Victor Fleming, le réalisateur crédité au générique. Mais Fleming n’a pas le même point de vue que Cukor sur le film. Lui veut au contraire tourner un mélodrame banal, car il a compris qu’il est impossible d’insuffler un caractère élevé à un script aussi pauvre et bancal. Il bacle donc le travail scénaristique, d’autant plus qu’il déteste le personnage de Scarlett O’Hara, le trouvant antipathique. Néanmoins, il met un soin tout particulier dans l’esthétique du film, et tourne des scènes avec des lumières grandioses. Malheureusement, cela scinde le film en deux esthétiques, celle sobre de Cukor, et l’autre, plus sublime de Fleming. Ce manque d’unité du film, et le manque de conviction avec lequel Fleming et les acteurs eux-mêmes traitent le projet mène à un film incohérent, souffrant de faiblesses scénaristiques criantes. Au moment du montage, Fleming claque lui aussi la porte du studio, tandis que Selznick appelle Sam Wood, un « Yes man », c’est à dire un réalisateur de commande se contentant d’appliquer les ordres du producteur.

Comment juger Autant en Emporte le Vent avec 80 ans de recul ? Sans tomber dans le piège de l’anachronisme, il convient donc de remettre à sa place ce film, de ne pas l’ériger comme un classique éternel, tant il véhicule des clichés racistes, et ce malgré les prouesses de mise en scène de Fleming. Tout comme The Birth of a Nation de David Griffith, film de 1916, le film contribue à nous rendre nostalgique du vieux Sud, et à épouser la politique raciste du Ku Klux Klan. Mais au XXIe siècle, des voix s’élèvent enfin contre le film. En 2017, un cinéma de Memphis suspend une projection du film après les événements de Charlottesville, signe que le monde du cinéma prend enfin conscience du véritable caractère du film.

Image de couverture : © Universal History Archive