Cette année, le biathlète Martin Fourcade semble plus en difficulté que les saisons précédentes. Son statut est remis en cause par une adversité retrouvée. Mais faut-il s’inquiéter ? Pas vraiment, répond notre rédacteur. Ce qu’il faut savoir pour briller en société en février.

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© Nigel Waldron via Getty images

Dans moins d’un mois débuteront les XXIIIèmes Jeux Olympiques d’hiver (du 9 au 25 février) à Pyeongchang, en Corée du Sud. L’engouement sera certes moins important qu’habituellement, la moitié des épreuves se déroulant la nuit. Pourtant, le biathlon a exceptionnellement décalé ses horaires et se disputera en fin de matinée. Vous ne pourrez donc pas y échapper. Vous qui n’en manquez pas une pour impressionner vos collègues, vous comptez donc vous y intéresser un peu en amont, afin de faire de l’effet. Saisir les tenants de ce sport afin de pouvoir analyser la course vous intéresse donc. Vous êtes bien tombé. Si vous suivez plus régulièrement le biathlon, ne vous inquiétez pas et passez deux paragraphes, votre tour viendra.

Un grand gaillard français

La dernière fois que vous avez entendu parler de biathlon, c’était il y a quatre ans. Un bref rappel de ses principes (simples) s’impose. Le biathlon est un sport alternant ski de fond et tir à la carabine. Les biathlètes partent soit groupés (poursuite, mass-start, relais), soit individuellement en format de contre-la-montre (sprint, individuelle). Durant une course professionnelle, un biathlète parcourt entre 7,5 km (sprint) et 20 km (individuelle), une biathlète entre 6 km et 15 km sur un circuit. À la fin de chaque tour, l’athlète se présente face à des cibles situées à 50 m. Selon les courses, il tire entre une et deux fois en position couchée puis autant debout (plus compliqué car moins stable). Le concurrent doit abattre cinq cibles sous peine de sanction : une minute de plus sur son temps en individuelle, un tour de pénalité de 150 m dans les autres courses. La performance au tir est donc décisive dans le classement final.

En 2014, vous vous étiez enthousiasmé sur les performances d’un grand gaillard français : Martin Fourcade. Vous avez eu raison ; depuis, il n’a laissé que des miettes. Le Pyrénéen s’est en effet adjugé les quatre Globes de cristal récompensant le vainqueur de la Coupe du monde (1). Surtout, il a enchaîné les victoires. À l’issue de l’étape d’Oberhof, il en comptait 67. Seule la légende Ole Einar Bjoerndalen (bientôt 44 ans et qui court toujours) en compte plus. La saison 2016-2017 fut la plus aboutie : 21 podiums dont 14 victoires… en 26 courses. En soi, rien ne semblait pouvoir arrêter le Français. Pourtant, cette saison, tout semble plus compliqué. Sur les sept premières courses de Coupe du monde, Martin Fourcade n’a remporté qu’une course. L’an dernier au même moment, il avait déjà fait son saut de la victoire six fois. Pire, alors qu’il creusait son écart sur les skis l’année dernière, il semble cette fois-ci impuissant face à son rival Johannes Boe. Celui-ci n’hésite pas à être jusqu’à 27 secondes plus rapide sur les skis comme lors du sprint d’Oberhof. Les résultats du cadet Fourcade semblent dépendre de la performance au tir du cadet de la fratrie Boe (oui, le biathlon est une histoire de famille (2)). Quand celui-ci fait un sans-faute, impossible pour Fourcade d’exister. Et même quand le Norvégien commet deux fautes de plus que lui, il finit sur ses talons (à l’image de la mass-start du Grand Bornand, vidéo-ci-dessous). À la mi-saison (oui déjà) de cette année olympique, le Français paraît à court de solution face à l’adversité. Faut-il alors s’inquiéter pour les JO (c’est ce qui vous intéresse, avouez-le) ? Soyez attentif, on entre dans le vif du sujet.

 

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Facile d’utiliser les chiffres

Martin Fourcade impuissant ? Le raccourci est trop facile. Facile d’utiliser les chiffres afin d’essayer de démontrer les supposées difficultés du chef de fil de la délégation française en Corée (car oui, Martin Fourcade sera porte-drapeau). Le problème est toujours le même avec les grands champions de sa trempe. En banalisant l’exceptionnel, il semble en difficulté dès qu’il est contesté. Après avoir écœuré ses adversaires dès le premier mois de compétition la saison dernière, Fourcade est cette année moins dominateur. En retrait les dernières années, les Norvégiens reviennent à la charge et n’hésitent pas à pousser le Français dans ses retranchements. Sur la poursuite d’Hochfilzen, il a même commis cinq fautes au tir, soit son pire total depuis quasiment deux ans (mass-start de Canmore le 6 février 2016).

Or, Martin Fourcade n’est pas tant en difficulté que cela. En dehors de la course précédemment citée, son pourcentage en tir reste impressionnant (95 %). Il semble sur ce domaine avoir encore progressé, sa moyenne la saison dernière étant de 90 %. Ces 5 % en plus représentent quasiment une balle sur une course à quatre tirs. Ils lui offrent une marge supplémentaire dans les courses compliquées. Sur les skis, toute observation est faussée par la préparation olympique. Cette saison, l’objectif prioritaire reste les Jeux Olympiques. Martin Fourcade a donc effectué un gros travail physique estival (3) mais également lors de la pause fin décembre. Comme tout travail du genre, il ne paie pas immédiatement mais bien « fin janvier », dixit l’intéressé. Ce dernier ne s’est ainsi encore jamais senti à 100 %. Lorsqu’il s’impose lors de la mass-start du Grand-Bornand, il est « à 95 % ». Quand il récidive lors du sprint d’Hochfilzen, il est seulement « à 80 % ». Martin Fourcade a donc de la marge. Le niveau actuel de Johannes Boe sur les skis n’est que celui que Martin avait la saison dernière, comme le rappelle l’ancien biathlète Alexis Bœuf au micro de La chaîne L’Équipe.

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© Matthias Hangst via Getty images

En résumé : Martin Fourcade est encore meilleur cette année en tir. Sur les skis, le travail physique entrepris ne donnera que des résultats tardifs, visibles juste avant les Jeux Olympiques. Surtout, sa baisse de forme est amplifiée par la comparaison avec son niveau exceptionnel de la dernière saison.

Jamais meilleur que dans l’adversité

Mais face à l’adversité, Martin Fourcade a dû immédiatement réagir. Il lui fut impossible de rester impassible ; la Coupe du monde (deuxième objectif de la saison pour lui) est en jeu. Alors qu’il comptait faire l’impasse sur Oberhof – étape de Coupe du monde la plus dure placée au retour des fêtes –, il a finalement fait le déplacement en Allemagne. Le gain de forme n’aurait pas été assez important pour compenser la perte de points au classement général. En contrepartie, Fourcade ne dispute plus les relais à l’instar de ses adversaires directs. S’il fut aligné à Ostersünd, aucune trace de sa présence dans les start-list d’Hochfilzen ou d’Oberhof. Mais c’est surtout sur le plan psychologique qu’il a réagi.

Comme tout grand champion qui se respecte, Martin Fourcade n’est jamais meilleur que dans l’adversité. Lui préfère les courses plus spectaculaires de confrontation directe que sont la poursuite et surtout la mass-start. À l’exception du sprint d’Oberhof, toutes ses victoires cette saison résultent de ces courses. Dans celles-ci, il ne court pas derrière un chrono mais bien face à ses adversaires. Ceux-ci ne peuvent pas l’ignorer. Fin stratège, le Français fait donc tout pour prendre l’ascendant psychologique sur ses concurrents. Il se joue d’eux comme en feignant de s’arrêter dans la poursuite d’Oberhof, il appuie ses relais afin de les mettre en difficulté dans les relances ou n’hésite pas à respirer fort lorsqu’il arrive sur le pas de tir et qu’un de ses adversaires tire juste à côté. À ces petits signes qui marquent, Martin Fourcade ajoute la manière. Lors de la première « grande course » de la saison au Grand Bornand, il semble sur l’offensive tout le parcours et ne quitte pas la tête un seul instant. Depuis, il n’a plus perdu une seule course. Surtout, il semble indétrônable du podium ; il y est monté sur les 13 dernières courses individuelles qu’il a disputé. Le geste qu’il a effectué à la fin de son dernier tir lors de la poursuite d’Oberhof (ci-dessous) est révélateur : le Catalan est prêt au combat. Après la course, celui-ci confiait ainsi au micro de La chaîne L’Équipe :

Je n’aime pas chambrer mais j’aime bien répondre quand on me chambre.

En résumé : Martin Fourcade préfère les courses de confrontation directe dans lesquelles il peut marquer psychologiquement ses adversaires. Il use de tous les artifices pour rappeler son statut auprès de ses adversaires. Et ça fonctionne.

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Il fera de grands Jeux Olympiques

Cinq courses séparent Martin Fourcade de son rêve olympique à Pyeongchang. D’ici-là, le meilleur biathlète français de l’Histoire aura vraisemblablement retrouvé son meilleur niveau. S’il continue sur le rythme de ses dernières sorties, il devrait retrouver l’avantage psychologique qu’il tient sur ses adversaires. D’autant plus que l’équipe norvégienne est perturbée par les mauvais résultats de son vétéran Ole Einar Bjoerndalen (meilleur biathlète de l’Histoire si vous avez suivi). Le rôle de porte-drapeau confié à Martin Fourcade devrait le porter plus que l’inhiber. Personnage public à part entière, lui n’a plus peur des sollicitations médiatiques, jusqu’à accepter l’invitation d’On n’est pas couché en avril 2016. Tout semble donc laisser croire qu’il fera de grands Jeux Olympiques. Lors de la pré-olympique disputée la saison dernière, le Catalan avait terminé troisième du sprint puis s’était imposé lors de la poursuite et du relais ; signe prémonitoire ? Toujours est-il que quoiqu’il arrive, vous aurez déjà prévenu votre entourage.

Les Jeux Olympiques d’hiver de Pyeongchang seront diffusés du 9 au 25 février de 1h à 15h sur France Télévisions. Les épreuves de biathlon se dérouleront durant toute la quinzaine, généralement à 12h15.

(1) La Coupe du monde de biathlon est composée de neuf étapes de trois à quatre courses. En fonction de ses résultats, le biathlète marque entre 0 et 60 points. Celui qui en a le plus à la fin de la saison soulève le gros Globe de cristal.

(2) Martin est le frère cadet de Simon Fourcade, également biathlète. Johannes quant à lui est le petit frère de Tarjei, dernier biathlète à avoir remporté la Coupe du Monde avant Martin Fourcade. Enfin, le quatrième du classement général chez les hommes, Anton Shipulin, est le frère d’Anastasia Kuzmina, dossard jaune (leader du classement général) chez les femmes.

(3)  Pour approfondir sur la préparation estivale de Martin Fourcade, le documentaire Dans les skis de Martin de Tangi Kerhoas est très instructif.

image de couverture : © Matthias Hangst via getty images