Alors qu’on attaque 2018 avec de grandes promesses (autrement dit, j’attends de pied ferme le nouvel album des Arctic Monkeys), voici un retour sur celles de décembre 2017.

Traditionnellement, il est loin d’être le mois le plus fourni en nouveautés, mais reconnaissons que, cette année, il s’est bien défendu.

Albums :

Brockhampton – SATURATION III

« Best boy band since One Direction » : ainsi se présente avec beaucoup de sérieux Brockhampton, le collectif hip-hop le plus productif de l’année, qui totalise modestement trois albums au compteur de 2017 – ses trois premiers. Mue par l’ampleur de projets communs tels que ceux présentés dans The Social Network, la quelque douzaine de membres s’est emparée d’outils et d’influences technologiques pour composer un rap expérimental, profondément moderne. L’élaboration de l’oeuvre Saturation a été entièrement filmée. Un documentaire de 2h30 est disponible illégalement sur YouTube et, malgré un avertissement type « le-piratage-c’est-du-vol » de la part du directeur artistique, difficile de fermer l’onglet tant la confection musicale et marketing y est montrée dans ses moindres détails. 

Le 15 décembre, Saturation I de juin et Saturation II d’août viennent être complétés par un dernier opus troublant. Les textes abordent ambition, ascension sociale, ainsi que l’affirmation d’identités à travers l’autodérision. Saturation III est fumant, électrique, grossièrement dans l’urgence. De fait, Boogie et Zipper, les deux premiers titres, utilisent des samples de sirènes d’alarme, tandis que les basses vibrent avec lourdeur et que les sons synthétiques s’échelonnent dans des intervalles inattendus. La panique s’apaise avec les interludes, appelés ici Cinema, des textes récités en espagnol sur de sublimes instrumentations orchestrées, qui ont effectivement des airs de bandes originales pour films tragiques. De la même façon, le morceau Bleach et une partie de Team présentent des motifs retenus, emplis d’une fragilité non dissimulée.

Enfin, Brockhampton rappelle le souci des larges collaborations, celui de trouver et de conserver une cohérence, une même compréhension des objectifs. Bien que le collectif soigne sa signature et qu’il sera aisé de le reconnaître lors d’un Blind Test, rappeurs et chanteurs peinent parfois à instaurer des transitions convenables. Preuve de leur brio, cette légère déception se métamorphose en une force pour le subtil Alaska, ou sur Sister/Nation, volontairement scindé.

N.E.R.D. – NO_ONE EVER REALLY DIES

7 ans maintenant que le duo Pharrell Williams/Chad Hugo s’était retiré des studios pour concrétiser des ambitions individuelles. Plutôt 2 ans, si l’on compte leur contribution à la BO du sequel de Bob l’éponge, le film ; projet saugrenu sur le papier, il n’empêche que si l’on y prête une oreille, on se retrouve embarqué dans une rythmique presque trop entraînante et réussie par rapport à ce qui peut être raisonnablement attendu – non pas que Bob l’éponge soit à dénigrer, mais je m’égare.

No_One Ever Really Dies n’est pas seulement un regroupement d’artistes phares (MIA, Future…), ou l’occasion fortunée d’entendre la manière dont Rihanna se débrouille en rap (c’est-à-dire bien) : de sa voix enrobée de miel, Pharrell propose un panel de titres très différents les uns des autres, souvent porteurs d’un message politique. Ainsi a-t-il expliqué que Don’t Don’t Do It (feat. Kendrick Lamar) fait référence au meurtre de Keith Lamont Scott, un homme afro-américain tué par un officier de police il y a un peu plus d’un an en Caroline du Nord. L’épouse de Scott s’était enregistrée en train de plaider pour la vie de son mari ; le morceau reprend ses paroles. D’autre part, Deep Down Body Thurst n’est d’abord une douce ballade que pour mieux faire éclater les nuances et revendications sur le refrain. Pharrell s’adresse à Trump et dénonce ses mesures et discours discriminants envers les personnes de confession musulmane : « Oh, you won’t get away! / The way you treat Islam ». Il nomme le POTUS (1) « Mr Wizard of Oz ». En effet, le Magicien d’Oz, que l’on croit si puissant aux premiers abords, ne s’avère user que de magie de pacotille pour paraître plus fort qu’il ne l’est réellement.

Mixtape :

Charli XCX – POP 2

Charli a toujours su faire accrocher l’auditoire à ses créations. Déjà en 2012, elle le prouvait en co-écrivant l’inoubliable I Love It d’Icona Pop – tellement inoubliable que si vous essayiez de le passer aujourd’hui en soirée, vous vous recevriez certainement encore des « ah non j’en peux plus, change de musique ». Que dire de plus lorsque, avec pour base deux notes au synthé et un mot répété, « boys », la chanteuse est parvenue cet été à créer un single éponyme magistral ?

Elle a accompagné celui-ci d’un clip enivrant qui célèbre la beauté de nombreux hommes, non pas à travers la virilité mais plutôt vers une volupté tendre et originale. Avec Pop 2, Charli XCX entame une révolution interne. Elle se défait des codes de la pop anglo-saxonne habituellement commercialisée. Hors de question de simplifier les motifs musicaux : cette fois-ci, la liberté s’engage avec une détermination et une complexité admirable. La mixtape doit aussi beaucoup à sa production, dirigée notamment par A. G. Cook et SOPHIE, des spécialistes de la bubblegum bass (2). Munie d’un vocodeur maîtrisé à merveille, Charli dévoile des tourments sentimentaux qu’elle contrebalance par l’affirmation de sa personne et de son goût pour la vie mouvementée. L’ouverture à la nouveauté s’accorde à l’ouverture sur le monde, puisqu’elle collabore avec un rappeur estonien pour Delicious ainsi que la chanteuse brésilienne Pabllo Vittar dans I Got It.

La mixtape s’ouvre sur un featuring avec Carly Rae Jepsen, Backseat, dans lequel leurs voix se répondent puis s’entremêlent autour de parties instrumentales graves, insaisissables mais étincelantes. S’en suit l’un des morceaux les plus aboutis, Out Of My Head, qui n’hésite pas à marquer des coupures habiles pour que soient davantage appréciés les crescendo et montées en tension. Mais rien n’arrive à égaler la dimension spirituelle de la dernière piste, Track 10.

Clip :

Kendrick Lamar – LOVE.

Ces plans ralentis sur l’océan pourraient recycler les éternelles vidéos tournées un soir sur la plage. Mais non : en quelques secondes, le cadrage d’ensemble et le mouvement imposant de l’écume apportent une majesté nouvelle à LOVE., ode à la muse extrait de l’album acclamé de 2017, DAMN.. Soudain les réverbérations lointaines, tout comme l’aspect évasif général du morceau, y puisent leur sens et s’intensifient librement. Cela fait, le clip se réinvente dans une constante et mystérieuse sensualité, atteignant des sommets sur quelques passages irréels en clair-obscur. À la manière des génériques de James Bond, le corps féminin y est décuplé, tantôt orné de courbes lumineuses, tantôt cristallisé dans une glace très précieuse.

Live :

Tyler The Creator : TINY DESK CONCERT (NPR Music)

Le décor est crépusculaire. En costumes lactescents, instrumentistes et chanteuses divines se prélassent sous les lumières teintées du cadre étroit, une chambre culturelle devenue quasi sacrée pour l’occasion. Les motifs harmoniques qui s’élèvent de la petite formation avec une facilité déroutante s’évanouissent dans un élan de bonheur – les yeux des deux choristes scintillent, un sourire aux lèvres. Et puis, bien sûr, il y a le cher Tyler, affublé d’un bob, la tête recroquevillée dans les épaules, longues jambes auxquelles il tente vainement d’attribuer une position confortable. Dans sa spontanéité et sa maladresse charmante, le rappeur performe ici trois titres de son album estival Flower Boy, sorti en juillet dernier. Mais il ne se place pas en vedette du live. Au contraire, il se tourne constamment vers les autres musiciens, communique alors avec eux et les spectateurs par regards expressifs et gimmicks plus ou moins improvisés. 

Chacune de ses interventions entre les morceaux demeure très légère. Il y fait preuve d’ingéniosité, d’ardeur et d’humilité, avouant ainsi qu’il estime ne pas savoir bien chanter, mais qu’il ne se priverait en aucun cas de le faire. Ce que ce « Tiny Desk Concert » révèle pourtant, c’est la stabilité vocale de Tyler, un souffle sans faille qui lui permet d’étirer ses phrasés comme bon lui semble. L’ensemble de la vidéo se déploie au moyen de ce fil conducteur : une complète aisance et homogénéité sonore, au profit d’expérimentations esthétiques colorées et d’une intimité raffermie. C’est l’adaptation cinématographique de quel poème de Baudelaire, déjà ?

PLAYLIST :

(1) : President of the United States

(2) : Bubblegum bass : musique pop se voulant ultra-féminisée au moyen de sons aigus, électroniques, à effet plastique, le tout supervisé par une ligne de basse spécifique.

image de couverture : © camille tinon pour l’alter ego/APJ