En plein coeur du centre ville toulousain se niche le coeur bouillonnant de l’art urbain de la région. En réhabilitant des friches industrielles, un collectif d’artistes, graffeurs, et photographes peignent de nouvelles couleurs sur les murs de la ville rose. C’est ici que chaque année se tient au mois de septembre l’exposition monumentale Mr Freeze, l’occasion pour des artistes du monde entier de se rencontrer, de mélanger leurs styles et de partager avec les visiteurs leurs créations. De gigantesques fresques s’étalent à perte de vue dans les bâtiments à l’abandon. Si ces réalisations sont complètement légales, elles sont le fruit d’un travail antérieur qui l’est moins. En effet, le graff en vandale est la base et le point de départ reliant tous les artistes. Sur les trains, toits, murs, de jour comme de nuit, les graffeurs sont partout et surtout là où on ne les attend pas.

Je rencontre Ianik, 39 ans, qui exposait au Mr Freeze cette année. Par ses clichés, il témoigne du milieu de l’art urbain, qu’il côtoie depuis 1995. Bombe de peinture dans une main, appareil photo dans l’autre, il jongle entre les deux. Après une pause de trois ans en 2004, ses potes le tirent de son repos « Si tu peins, ça sera sur des trains. ». C’est à partir de là qu’il a commencé à privilégier les photos d’actions de ces moments de risques, d’adrénaline et d’expression. Ses prises sont toujours sur le vif, dans des conditions bien sûr illégales, mais toujours enivrantes. Son travail est une immersion dans le monde interdit du graff en liberté.

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© Ianik

Comment partages-tu ton travail, entre la peinture et la photo ?

Ianik : « Si ça se passe bien, je fais des photos et je peins, si c’est un peu trop chaud je ne  fais que des photos. Si les conditions ne sont pas réunies, par exemple s’il fait noir, qu’on est sous la pluie, je ne prends pas de photos. Ce n’est pas une science exacte, on peut faire 3000 kilomètres, partir une semaine et ne pas pouvoir rentrer dans un dépôt, ni même shooter ou ne rien pouvoir en sortir d’intéressant. Et puis il faut toujours être très silencieux dans ces moments, le déclencheur fait parfois trop de bruit. Il y a beaucoup de facteurs à prendre en compte mais c’est surtout de la chance. »

Tu travailles en argentique ou en numérique ?

Ianik : « Exclusivement en numérique. Il y a quelques années je travaillais à l’argentique, mais je me suis fait prendre mon appareil et j’en ai cassé quatre. J’ai donc abandonné l’argentique, parce que d’une, ça coûtait cher, et de deux je ne retrouvais plus l’appareil que j’avais.

Ça m’est déjà arrivé de laisser l’appareil, de partir en courant puis de revenir deux heures après le récupérer. »

Pourquoi le noir et blanc ?

Ianik : « Ça donne un côté un peu intemporel à la photo et ça enlève aussi la force de la peinture. Ce n’est pas forcément la peinture que j’ai envie de mettre en valeur, mais plutôt les personnages, les atmosphères, les actions… Tout le monde sait comment marchent les graffs. On a vu des pièces plus ou moins belles, c’est une histoire de goût, tandis que l’action… »

C’est ce que tu cherches à capturer ?

Ianik : « Oui, l’envers du décor, ce que les gens ne voient pas forcément. »

Quel moment de la journée est le plus intéressant ?

Ianik : « La nuit. C’est plus galère mais plus intéressant. Les reflets et jeux de lumière ajoutent un peu de mystère. »

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© Ianik

Tu dirais que tu prends plus de risques en prenant des photos ?

Ianik : « Non pas forcément. La grosse contrainte c’est qu’il faut que je puisse bouger sans les déranger. Il ne faut pas que je bute dans leurs bombes, que je regarde où je marche. Dans le noir ce n’est pas souvent évident. Il ne faut pas que je les gêne dans leurs gestes. Ne pas faire de bruit, rester discret. Prendre plus de risque pour aller chercher un cadrage, ce n’est pas forcément vrai, mais ça peut arriver. Sinon, je reste un peu plus loin et je fais un signe, ça peut jouer. On regarde, on est toujours vachement attentifs. Avant d’y aller, on a bien été regarder s’il n’y avait rien. Dans des zones à découvert j’essaie de ne pas trop squatter. Souvent je reste dans l’ombre du train. Des fois ça me limite dans la luminosité, mais le but c’est de ne pas se faire attraper. C’est quand même un petit jeu du chat et la souris.

Il faut arriver à trouver le juste milieu entre ne pas se faire prendre et prendre des bonnes photos

C’est ça. Parfois, je suis quasiment sous le train. Ca permet aussi de leur faire signe, être un vigile. »

Pourquoi les trains spécialement ?

Ianik : « Les trains, c’est un peu l’essence du graffiti. La rue, j’aime bien, mais je n’y retrouve pas les vibes que je peux rencontrer avec les trains. Ça viendra peut être, c’est surtout que j’ai peins énormément de trains et que c’est le médium qui me plait le plus. C’est là qu’on trouve aussi les ambiances les plus particulières. Ce n’est pas forcément plus difficile à peindre que la rue, en général quand tu peins la rue c’est beaucoup plus compliqué, il y a plus de monde. »

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© Ianik

C’est assez surveillé les trains non ?

Ianik : « Pas forcément. Quand c’est surveillé il y a tout un processus durant lequel on étudie les plans ; on va y aller sans bombes, peut être quinze jours avant juste pour regarder. Ils ont des routines, des horaires. Ce sont des horaires qui s’étudient. Ça fluctue un petit peu mais pas des masses. Ça fait plus de vingt ans qu’on peint, on comprend comment ça marche… pour peu qu’on ait deux trois potes qui travaillent dans la sécu. Ils nous filent des petits tuyaux, chacun a ses petits réseaux.

Alors que dans la rue, tu n’as pas ça…

Dans la rue, c’est l’imprévu total. Tout le temps. »

C’est quoi la différence entre peindre sur un mur et un train ?

Ianik : « Sur les murs ça boit, la peinture est vachement aspirée. C’est plus terne, à part si tu passes une sous couche. Par contre sur le train si t’es pas assez rapide, ça coule. Le chrome ça se peint hyper facilement, une bombe dans chaque main. Les couleurs sont hyper flash. Les bas de ces trains sont en inox, ça capte de suite la lumière. »

Tu choisis comment le type de train ?

Ianik : « Les tout lisses et modernes n’intéressent pas trop les tagueurs, parce qu’ils sont un peu impersonnels. Ce qui est intéressant, ce sont les trains qui n’existent plus maintenant, qui ont été sorti du circuit, les trains RER RIO : ces modèles là, c’est un peu le graal. À l’époque je me souviens qu’il y avait une couleur par zone : le vert en Bretagne, le rouge en PACA, nous ici on avait le bleu ciel, le jaune en Languedoc, le gris à Paris. On devait bouger de région si on voulait avoir toutes les couleurs.

C’était une collection.

Voilà c’est ça, après ils ont été réformés et ils sont devenus gris anthracite ou bleu nuit. Après, il y a différents modèles avec les portes extérieures enfoncés… On voyageait aussi pas mal pour avoir un modèle qu’on avait jamais peint. »

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© Ianik

Comment as-tu débuté le graffiti ?

Ianik : « Je ne sais plus trop exactement mais j’avais vu un truc qui m’avait vachement marqué à l’époque, c’était l’interview de NTM chez Denisot et il y avait un graffeur, Mode 2 qui graffait en live. Un peu plus tard il y a eu un reportage photo dans VSD qui avait suivit des tagueurs qui faisaient des trains. Et là ça a été un peu le déclic. J’ai commencé en 95, j’avais 16 ans. Le graffiti c’était pour ceux qui ne savaient pas rapper ou danser. Et après j’ai trouvé un partenaire, puis deux, puis trois. Après je suis arrivé à Toulouse. Ça a été l’explosion, on s’est mis à voyager. »

Sur place, tu es avec des gens de là-bas ?

Ianik : « Oui on a des contacts, parfois c’est les potes d’un pote. Malgré le fait que ce soit un milieu pourri et hyper difficile, quand il y a de la solidarité, elle est assez forte. »

Comment te sens-tu au moment de peindre ?

Ianik : « Au moment de peindre, je suis hyper nerveux, sur le qui-vive mais en même temps relativement calme dans les gestes. Tu as une grosse tension intérieure qui te force à être rapide et parfois, quand c’est trop chaud, tu peins n’importe comment, tu perds un peu tes réflexes. Mais c’est rarement la course. Il faut être le plus calme possible. Être alerte, et si ça se passe mal être prêt à partir en courant. »

Tu as eu de mauvaises expériences ?

Ianik : « Oui, j’ai eu des histoires. Je me suis fait arrêté 5 fois en vingt ans et quelques années. Une fois ça s’est bien passé et après j’ai eu quatre procès. Avec plus ou moins de peines, prison avec sursis, amendes. La dernière fois j’ai eu une petite amende, c’était il y a trois ans à Toulouse et le juge m’a fait un clin d’oeil d’un kilomètre. Il m’a dit que c’était la dernière fois. »

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© Ianik

Vous partez directement après avoir fini ?

Ianik : « En effet on part, on quitte les lieux. À un moment, on ne savait pas si c’était la gare qui nous parlait ou si c’était une annonce. Ça arrive qu’ils nous parlent « Nous avons appelé la police » ça rajoute un peu de stress. Et là on ne savait pas, c’était en italien. On est vite parti, notre pote italien nous fait signe que la sécurité arrivait sur les rails. On ne s’attarde pas, on avait les spray et les appareils photos. »

Quand vous faites un train, vous arrivez à le revoir ?

Ianik : « On essaie de le traquer quand il tourne. Ça arrive qu’on puisse le retrouver. »

Ça reste combien de temps ?

Ianik : « Ça peut rester deux semaines, un mois. On a déjà vu même des trois mois. Une fois, trois mois plus tard nous sommes revenus à Rome et ils n’avaient rien effacés, ni même les vitres ni rien du tout. »

Il a des pays qui sont plus « ouverts » par rapport à ça ?

Ianik : « Non c’est globalement toujours la même chose. Ici à Toulouse, si tu peins sur le métro tu vas partir en prison. Des jugements peuvent être un peu plus laxistes mais c’est rarement toléré. »

Tu penses que ça peut changer ?

Ianik : « Non. Parce que ça appartient à l’Etat, parce que ça coûte de l’argent. C’est aussi une bonne raison de mettre de l’ultra-sécuritaire partout. Une couche de plus d’ultra-sécurisation. »

Tu as l’impression qu’il y a eu des changements ?

Ianik : « J’ai l’impression que c’est un peu plus compliqué qu’avant au niveau de la sécurité. Au niveau du matériel, les bombes sont meilleures, ça va beaucoup plus vite. L’un dans l’autre, je  ne peux pas te dire si c’était plus facile de peindre avant ou pas. Avant certes, il y avait moins de surveillance, mais tu mettais trois fois plus de temps pour peindre, parce que le matériel n’était pas forcément optimisé. Maintenant avec le débit des bombes ça va super vite.

Ce qui a surtout changé aujourd’hui, c’est la mentalité des gens et du public. C’est un peu rentré dans les mœurs, ça ne veut pas dire que c’est totalement accepté mais ça choque moins. Il n’y a pas réellement de changement. C’est juste les conditions. »

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© Ianik

Et dans la pratique ? Ce qui se fait actuellement ?

Ianik : « En terme de graffiti, les styles sont plus simples. À une époque, au début, c’était la recherche de la lettre. Ça été un peu la course au wild style, où il fallait compliquer au maximum le lettrage et j’ai l’impression que ça se minimalise un petit peu. C’est vraiment la lettre qui est revenue au centre du débat mais avec le moins d’effets possibles. Mais tu peux quand même avoir un graffiti qui est beau, qui a du style, du flow. C’est plus compliqué de faire quelque chose de simple qui tienne la route, que de le cacher derrière huit milles trucs. »

Globalement y a plus ou moins de personnes qui pratiquent ?

Ianik : « Je pense qu’il y en a de plus en plus. Le graffiti c’est une discipline où à 45 ans, t’as encore des gens qui peignent. Et vu l’ultra-démocratisation : les boutiques, les magazines, t’as des jeunes tagueurs qui ont 14 ans et qui sont déjà forts. Et je pense qu’il y en a de plus en plus. »

L’immortalisation de l’action se poursuit pour lui prochainement en Europe de l’Ouest, et dans bien d’autres pays encore. Ses clichés étaient visibles sur Paris en novembre dernier avec l’exposition Divergences, aux côtés de sept autres artistes, peintres et photographes : BABS, CHEK, DERIVE, DINAR, DITNO 83, SHERIO et TAREK.

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image de couverture : © Ianik