D’après la devise « liberté, égalité, fraternité », l’égalité figure parmi les principes fondamentaux de notre République. Elle se traduit par exemple par une justice appliquée de manière identique à tous les citoyens, une protection de la liberté de conscience de chacun mais aussi un accès égal à la culture et l’éducation. C’est concernant cette dernière que je veux écrire aujourd’hui.

J’ai grandi à Pantin en Seine-Saint-Denis, dans le « neuf-trois » comme on dit. J’y ai effectué ma scolarité de la maternelle à l’école Méhul jusqu’à la sixième au collège Lavoisier. En cinquième, j’ai bénéficié d’une dérogation à titre exceptionnel pour aller dans un collège prisé du centre de Paris : celui de Charlemagne dans le Marais, station Saint-Paul, dans un quartier coté. Là-bas, j’ai découvert les disparités qu’il y avaient entre mon collège de banlieue et ce nouvel établissement. Entre différences énormes des profils sociaux des élèves, de l’importance accordée à la culture, des moyens employés pour l’éducation ainsi que des clichés à foison sur mon département, voici mon témoignage.

Différence dans les moyens accordés à l’éducation

La première fois que j’ai vu l’établissement du Marais, j’ai été surprise par sa beauté. Peut-être banal pour certains, pour moi c’était une vraie merveille : entouré des rues calmes et sanctuarisées du quatrième arrondissement, ce collège était réellement beau. On avait envie d’y étudier, il était attirant, le hall, la cour, les couloirs dans lesquels le parquet brille, l’ensemble m’attrayait. Je l’ai perçu en contraste total avec le collège Lavoisier, blanc, vieux, usé avec son hall qui ressemble à celui d’une piscine.

Lycée Charlemagne, Paris - Libre de droits
Lycée Charlemagne, Paris – Libre de droits

Détail en apparence inutile, mais lorsque je suis arrivée au collège Charlemagne, la première chose qui m’a marquée, c’est quand je suis allée aux toilettes. Attention, je ne veux pas faire là de trivialité mais juste exposer un fait, un constat : j’ai été surprise par la propreté et surtout par la présence de papier. Simple mais pourtant étonnant : à Pantin il n’y avait pas de papier dans les toilettes, parce que soi-disant les élèves « jouaient avec »… Ce détail trivial en masquait d’autres, beaucoup plus importants dans les moyens accordés à l’éducation entre la banlieue et Paris.

Autre différence plus sérieuse : à Charlemagne, pour un effectif d’environ 480 élèves, il y avait une CPE et quatre surveillants tandis qu’à Lavoisier pour un effectif de plus de 800 élèves il y avait un CPE et demi et six surveillants. Les parents d’élèves ainsi que l’équipe éducative ont dû se battre pendant des mois voire des années pour obtenir un second poste en 2016. J’ai par ailleurs le souvenir de semaines passées en attendant d’avoir un remplaçant en sixième dans certains cours : il m’est arrivé de rester trois semaines sans professeure de français. D’autres professeurs pouvaient être absents des mois et n’étaient pas forcément remplacés. À Charlemagne, les professeurs étaient toujours remplacés rapidement et même ceux dans des matières comme les arts plastiques : en cinquième, une professeure absente a été remplacée très rapidement à la fin de l’année pendant deux semaines.

Les disparités concernant les remplacements, l’entretien des locaux ainsi que le nombre de CPE et de surveillants ne sont malheureusement pas les seules, les moyens donnés à la culture dans les deux établissements sont aussi concernés. Avant toute chose, à Pantin, la culture a une place importante et de nombreuses sorties sont organisées en primaire au cinéma, à la bibliothèque ; la ville organise même des classes orchestre pour éveiller les jeunes à la musique… Toutefois, ça ne suffit pas à faire aimer la culture à ceux qui n’y ont pas accès et très vite, les livres épais deviennent synonymes d’ « intello », de « bolosse ». Ces élèves ne sont pas fautifs de ce comportement, c’est la manière dont on les exclut de ce processus qui les cantonnent à ce rejet de la culture. (Lire notre article intitulé : « Le Pass culture : la grande promesse »)En effet, comment être éveillé lorsque l’on se sent rejeté ? Pour certains, culture est synonyme de richesse, de luxe. En sixième, un jour, une élève avec qui je parlais m’a dit qu’elle pensait que j’étais une bourgeoise vivant dans une grande maison parce que je lisais des livres et étais cultivée. Et pourtant, j’ai été élevée dans un milieu relativement modeste avec deux parents comédiens qui, au vu de leur métier ont pu me transmettre le goût de la lecture. J’ai eu cet accès, eux non. En banlieue, la culture est vue comme telle : un luxe. À Charlemagne, la culture était aussi importante. Les élèves ont besoin d’être cultivés parce que ça leur permet de se sentir supérieurs aux autres et de briller. Ils vivent en allant au théâtre, au cinéma, à l’opéra une à plusieurs fois par mois minimum. Leurs parents les éveillent à la musique classique, à la littérature, à la culture générale : ils doivent être des abîmes de savoir et ce dès le plus jeune âge. Et pourtant, c’est à ces enfants déjà nettement éveillés à la culture qu’on donne l’enseignement le plus complet, le plus rempli et avec le plus de culture possible. Sorties, concert à l’Elysée pour la fête de la musique, monter la Traviata avec d’autres établissements, goût pour la littérature qui a pu s’affirmer : à Charlemagne, j’ai pu vivre et bénéficier de cela. À Lavoisier, si l’on avait organisé ces initiatives, les élèves se seraient sans doute sentis concernés et la culture aurait retrouvé une place de choix dans leurs vies. Ces initiatives prestigieuses auraient sans doute pu permettre aux élèves de Seine-Saint-Denis de ne plus se sentir exclus du monde de la culture et à partir de ce moment-là, l’intérêt aurait été présent. Mais la vérité est là : on ne donne pas les moyens aux élèves les plus défavorisés de pouvoir bénéficier des bienfaits de la culture.

Surprenant ? Révoltant ? Je suis de cet avis-là. Comment peut-on oser reprocher à des jeunes de se détacher de l’école si on ne leur donne pas le cadre nécessaire, l’envie de rester à l’école ? Par ailleurs, à ce fossé au niveau de l’éducation s’ajoutent un nombre incalculable de clichés qui viennent conditionner les élèves de banlieue et les cantonner à une mauvaise caricature.

“Je viens de banlieue”, cette phrase qui fait trembler

Au delà de ces disparités révoltantes, j’ai eu le droit à un florilège de remarques sur mon milieu d’origine. La perle absolue revient à cette professeure d’arts plastiques ayant dit à ma soeur et moi que de là d’où nous venions nous n’avions appris « ni le soin ni le respect ». Cette remarque n’a pas été la seule et fait partie d’une série sympathique à laquelle j’ai été soumise pendant trois ans. Parmi elles, des réflexions telles que « comment vas-tu faire pour acheter tes fournitures vu qu’il n’y a pas de BHV à côté de chez toi ? », « est-ce que vous vous faites déneiger en banlieue ? » ou encore, cette dernière récurrente et à en pleurer « hé dis, tu sais tu peux me le dire, ça craint chez toi hein ?! », « Tu n’as pas peur de te faire voler ton téléphone à chaque fois que tu retournes chez toi ? », « C’est surprenant que tu ne te sois jamais faite agresser là où tu vis ». Ces remarques m’ont permis de voir à quel point on pouvait être ignorant. Auparavant, je n’avais pas conscience de vivre dans un lieu « dangereux ».

A partir du moment où je suis arrivée à Charlemagne, j’ai tout de suite ressenti une sorte de honte, de mal-être à dire les mots « banlieue » et « Pantin » parce que pour les personnes en face de moi c’était synonyme de violence et de mauvaise éducation.

J’avais l’impression de vivre dans une zone de non-droit alors que je pense que les personnes qui connaissent cette ville savent pertinemment qu’elle n’est pas dangereuse pour deux sous.

Les camarades que j’avais en face de moi étaient bien différents de ceux qui m’avaient accompagnée jusqu’à la sixième. Blancs, plutôt relativement aisés, ayant voyagé aux quatre coins du monde à douze ans, cultivés : j’ai vécu un réel choc thermique. Ces camarades étaient plus occupés à comparer les vêtements de marque qu’ils portaient, leurs notes qu’à se soucier du monde au delà du pré carré de leur quatrième arrondissement. Plus absurde, ma soeur et moi en avons vu certains comparer le nombre de mètres carrés de leurs appartements. Ils étaient déconnectés, dans une bulle, ailleurs. Ils se pensaient supérieurs, couverts par des parents peu présents qui montaient au front dès qu’un professeur osait mettre une note inférieure à leurs espérances, ou faire une remarque sur un comportement irrespectueux. Pour eux, il y avait une réelle hiérarchie définie par l’habillement, le maquillage, les notes, la popularité. Et même s’ils étaient un peu moins dans l’idée d’eux que je me faisais, ils s’en rapprochaient tout de même énormément. Les gens de banlieue ne sont pas les seuls à vivre isolés, mais l’autre partie enclavée ne semble pas être dérangée par cette solitude et les clichés n’influent pas sur leur mode de vie et leur travail, les moyens et la crédibilité qu’on leur donne.

IVANOVO, RUSSIA - JUNE 7, 2017: Secondary school students before an EGE unified state exam in physics. Vladimir Smirnov/TASS (Photo by Vladimir SmirnovTASS via Getty Images)
© Vladimir SmirnovTASS via Getty Images

Quant à réduire ces clichés, peut être faudrait-il que les élèves du centre de Paris arrêtent de ne s’agglutiner qu’autour de chez eux. Certains de mes congénères ne connaissaient même pas la Villette, qui pour eux était l’équivalent d’une contrée lointaine. Et à l’inverse, pour réduire les clichés sur les personnes du centre de Paris, peut-être faudrait-il les mélanger aux personnes de banlieue. Vous allez sans doute vous demander comment on peut créer cette rencontre. à travers des projets artistiques peut-être ? Des conseils intercollèges ? Des jumelages d’établissements ? Des correspondances ? Les solutions et les propositions sont multiples alors inventons les, arrêtons de cultiver le cliché et changeons dans nos postulats.

Ces clichés, ces disparités sont la part sombre du tableau mais cette expérience m’a beaucoup apporté. J’ai grandi, et maintenant que je vois la situation avec du recul, je sais que même si je n’ai pas forcément été heureuse dans cet établissement, ça a été la plus grande chance de ma vie.

Et pour la suite ?

Ce changement m’a été bénéfique. J’ai découvert un autre mode de pensée et surtout j’ai appris à m’adapter. Après avoir ramé pendant un bon trimestre, j’ai réussi à aller de l’avant et à prendre le dessus malgré les remarques désobligeantes de certains de mes camarades. En quatrième, lentement mais sûrement j’ai réussi à me hisser dans le peloton de tête de ma classe et en troisième je suis sortie du collège avec une mention Très Bien au brevet. À Charlemagne, j’ai pu développer mon goût pour l’apprentissage, je me suis découverte plus forte que je ne le pensais. Les trois ans ont été rudes psychologiquement : des camarades me rappelaient souvent que je n’avais pas ma place dans ce lieu et j’avais l’impression d’être devenue plus une note qu’une personne. C’était douloureux, c’était cruel, j’ai mis du temps à me relever cette expérience mais je suis quand même consciente de cette chance que l’on m’a donnée. Sans être allée à Charlemagne, je ne voudrais sans doute pas être journaliste, et je n’aurais pas la prétention de passer les concours Sciences Po ni ne serais sûrement pas en train d’écrire cet article. J’ai acquis une méthode de travail qui m’a donné les clefs pour progresser, j’ai découvert que j’étais plus forte que je ne le pensais mais j’ai aussi pu développer mes intérêts, me centrer et nourrir mes connaissances sur les sujets qui me plaisaient : la littérature, l’art, l’histoire, la politique ou encore les langues. J’ai pu apprendre le russe, l’italien et le grec ancien en plus de l’anglais. J’ai découvert que j’étais ambitieuse et me suis renforcée. Et même si je suis très heureuse ainsi, je trouve que ce système est relativement cruel. Comment peut-on dire ça alors que l’éducation est censée être égalitaire ? Comment une école peut-elle donner envie d’être plus ambitieuse qu’une autre ? Ce constat, j’ai pu le faire plus d’une fois. Et cela il y a quelques semaines lorsque j’ai croisé l’une de mes camarades de sixième ayant préféré aller dans un lycée privé de la capitale que dans le lycée de secteur pantinois. Elle m’a dit que lorsqu’elle y était arrivée, elle avait ramé comme moi cinq ans auparavant. Sauf que moi, j’ai pu me relever, car c’était beaucoup plus tôt. Elle a dû renoncer aux mathématiques, et a encore du mal à s’organiser et à revoir sa méthode même trois ans après être sortie. Elle est aussi beaucoup plus réfléchie et a des idées précises sur ce qu’elle veut faire. Cela ne veut pas dire que les jeunes de banlieue ne sont pas ambitieux loin de là, ils sont un vivier d’innovations, de talents. Ils ne sont juste pas mis à leur avantage, ni poussés vers le haut. Essayez de vous développer dans un milieu où vous avez l’impression d’être marginalisés par les médias et l’opinion publique et vous me direz comment vous faites pour vous y développer.

Alors donnez aux jeunes de banlieue des moyens corrects et décents pour pouvoir bénéficier d’une éducation épanouissante. Arrêtez-vous deux secondes sur vos clichés hasardeux et essayez de les combattre au lieu de les ressasser. Créez des initiatives à l’image de celle de l’association Eloquentia qui donne la parole aux jeunes de Seine-Saint-Denis comme on le voit dans le délicieux documentaire À Voix Haute de Stéphane de Freitas. Donnez envie, soyez ambitieux dans ce que vous donnez à manger aux enfants. N’ayez pas peur de leur donner du Molière en CM2, de leur lire Homère en CE2 et vous verrez que les choses changeront car ils se sentiront valorisés, grandis. Il faut arrêter de penser que ces enfants sont moins qualifiés que ceux du centre de Paris.

Si je témoigne ici, ce n’est pas pour rabaisser les équipes éducatives de banlieue.  Au contraire, je suis admirative de leur travail et je sais qu’ils font au mieux de ce qu’ils peuvent pour essayer d’insuffler un maximum d’énergie dans le travail qu’ils font malgré le manque de moyens. Je veux ici leur témoigner mon respect et mon soutien le plus profond car c’est grâce à certains membres de ces équipes que je peux être heureuse comme je le suis aujourd’hui. De plus, ils manifestent leur mécontement et certains d’entre eux travaillent dans des conditions de travail déplorables depuis des années entières. Il faut aussi se dire que mon histoire n’est pas singulière : il y a d’autres Lavoisier avec bien moins de moyens, d’autres Charlemagne bien plus déconnectés. J’ai aussi beaucoup parlé du collège mais cela ne veut pas dire que j’oublie la primaire. Les disparités sont déjà présentes dans les moyens donnés notamment à la culture. À mes yeux, ce n’est pas dès le collège que l’accès à la culture et à des meilleurs moyens doit être possible mais dès la primaire. En effet, plus tôt on donne de bonnes conditions pour grandir à l’enfant, plus tôt il se sent mis en valeur. En banlieue, cela peut mettre fin à ce sentiment d’exclusion qui phagocyte l’envie d’apprendre, d’avoir accès à la culture et peut permettre l’épanouissement entier des enfants.

Je suis révoltée parce que j’ai l’impression que l’éducation n’est pas donnée de manière égalitaire. Ma révolte est peut-être ridicule, sans doute certains d’entre vous vont-ils se dire qu’il faut que je m’y fasse. Mais ce n’est pas le cas : comment peut-on laisser plus de moyens dans le centre de Paris alors que c’est les enfants de ce même centre qui sont le plus prédisposés pour être éveillés, cultivés et faire partie de l’élite ? Comment peut-on laisser les banlieues ainsi sans mettre plus de moyens dans l’éducation alors que ce sont des espaces où la jeunesse est florissante, et cela à l’instar du 93 qui est le département le plus jeune de France ? Pourquoi remplir les caisses de la sécurité en banlieue alors que cela alimente encore plus les clichés et que l’on pourrait très bien mettre plus de moyens dans l’éducation et la culture ? D’autant plus que nous savons très bien que ce sont la culture et l’éducation qui permettent d’avoir confiance en soi, d’être ambitieux, de vouloir se développer et non pas de devenir violent. Et cette thèse a été formulée par Victor Hugo lui-même avec cette citation célèbre “ouvrir la porte d’une école c’est fermer la porte d’une prison”, alors qu’attendons-nous pour réagir ? La balle est dans notre camp.

image de couverture : libre de droits